Après la défaite de l’État islamique, le djihadisme a perdu une grande partie de son élan idéologique et de sa capacité à mobiliser les jeunes en Europe. Il attire encore des individus isolés, mais il est en recul dans une grande partie du monde, à l’exception de l’Afrique. Entretien avec Farhad Khosrokhavar

Dernière mise à jour: 26/10/2026 10:48:44

Propos recueilli par Chiara Pellegrino

 

Sociologue franco-iranien, directeur d’études émérite à l’EHESS de Paris, Farhad Khosrokhavar a consacré sa carrière universitaire à l’étude de l’islam contemporain, aux questions sociales et anthropologiques liées à l’islam en France et en Europe, ainsi qu’aux rapports entre religion et politique en Iran. Le 15 octobre, le professeur Khosrokhavar a participé au colloque « Hastening the End. Messianism and International Politics », organisé par la Fondation Oasis et l’Alta Scuola di Economia e Relazioni Internazionali (ASERI) de l’Université catholique de Milan, avec une intervention consacrée aux transformations de la République islamique d’Iran. En marge du colloque, nous l’avons interviewé sur un autre sujet : l’évolution de l’islamisme radical, un phénomène qu’il étudie depuis de nombreuses années et auquel il a consacré plusieurs ouvrages.

 

Vous étudiez la radicalisation islamiste depuis les années 1990. Comment le phénomène a-t-il évolué depuis l’époque d’Al-Qaïda et de l’État islamique jusqu’à aujourd’hui ? Assiste-t-on à une transformation de ses formes, de ses modes de recrutement et de ses idéologies ?

D’abord il faut insister sur le fait que l’islamisme radical est, dans une très large mesure, le produit à la fois de l’évolution interne des sociétés musulmanes et des interventions occidentales, au sens large du terme. Prenons l’Afghanistan. Ce qui s’y est passé, notamment l’émergence des talibans, est en partie une conséquence de l’invasion russe des années 1970. Celle-ci a déstabilisé un système politique déjà fragile, celui de la monarchie afghane de Zahir Shah. Ce système a été remplacé par un régime communiste, puis par un régime islamique fondamentaliste. C’est dans ce contexte qu’Al-Qaïda a vu le jour.

L’invasion américaine de l’Irak constitue un autre exemple d’intervention extérieure ayant largement favorisé la constitution de l’État islamique. L’élite politique de cette organisation s’est formée dans des prisons américaines en Irak. Sous Saddam Hussein, qui était un dictateur sanguinaire, personne ne le nie, Al-Qaïda et l’islamisme radical n’étaient pas véritablement implantés en Irak. C’est l’invasion américaine, ainsi que la manière très artisanale, pour ne pas dire naïve, dont les États-Unis ont administré le pays, qui a permis la constitution du noyau dur de l’État islamique. L’organisation s’est ensuite développée sur deux pays, la Syrie et l’Irak.

La particularité de l’État islamique est qu’il s’agissait d’un État, c’est-à-dire d’une organisation enracinée dans un territoire. Al-Qaïda, en revanche, n’avait pas de territoire. Or, pour la plupart des gens, un territoire constitue une sorte de corps : il donne naissance à une entité à laquelle on peut s’identifier. L’État islamique a ainsi profondément changé la donne, en devenant beaucoup plus puissant qu’Al-Qaïda.

Entre 6 000 et 7 000 Européens sont partis le rejoindre directement sur son territoire. Si cette dynamique n’avait pas été bloquée par les États européens, on estime que leur nombre aurait pu atteindre au moins 20 000 unités. Parmi eux figuraient beaucoup de jeunes femmes, ce qui est assez paradoxal mais anthropologiquement compréhensible, même si l’on savait que les femmes n’avaient pas des droits les plus élémentaires sous le régime de l’État islamique (sujet auquel j’ai consacré plusieurs livres et articles en français et en anglais).

Ce qui est important, c’est que l’État islamique rendait possible une utopie, cette fois-ci inscrite sur un territoire. Il lui donnait une existence concrète, presque corporelle. Avec une nébuleuse comme Al-Qaïda, on peut certes s’identifier à une cause, mais c’est toujours quelque chose dans l’air. Avec un État, en revanche, tout devient concret : on peut s’y rendre et y vivre. Cette transformation constitue une rupture fondamentale par rapport à Al-Qaïda. La guerre contre l’État islamique a finalement abouti à sa défaite territoriale en Syrie et en Irak en 2018, mais ce n’est qu’en 2021 que le mouvement a véritablement pris fin.

Depuis lors, l’ensemble de l’édifice de l’islamisme radical en Europe est en crise, au sens où les vocations djihadistes sont devenues rares. Il y en a encore, bien sûr, mais il s’agit essentiellement d’individus isolés, et non de groupes organisés. Aujourd’hui l’islamisme radical n’est plus une référence majeure pour contester les régimes politiques, en Europe comme ailleurs. C’est-à-dire que l’opposition aux interventions occidentales, au soutien des États-Unis à Israël ou à la manière dont Washington gère la question palestinienne ne débouche plus sur une mobilisation majeure au nom de l’islamisme radical. Le changement tient donc à plusieurs facteurs : l’usure interne de cette idéologie, la disparition de l’État islamique en tant qu’entité territoriale en Syrie et en Irak, et le fait que les nouvelles générations ne croient plus à ses promesses.

À mon avis, cette situation va perdurer, à moins qu’un État islamiste ne parvienne à se constituer en Afrique, où il existe des noyaux djihadistes dans plusieurs pays. La constitution d’un État islamique pourrait avoir un effet sur l’Europe. Aux États-Unis, en revanche, l’impact serait beaucoup plus faible, notamment parce qu’il y a un océan qui les sépare. Par ailleurs, la majorité des musulmans américains appartient aux classes moyennes, alors qu’en Europe une grande partie des populations musulmanes sont de petites classes, souvent confrontées à la frustration, à un sentiment de racisme et à des difficultés d’accès à une vie normale.

 

Le conflit à Gaza a-t-il eu, ou pourrait-il encore avoir, un impact sur les processus de radicalisation ?

Jusqu’à présent, l’impact sur l’islamisme radical a été faible. Il y a eu quelques cas, mais il s’agissait souvent d’alarmes blanches ou d’initiatives individuelles, et non d’actions menées par des organisations. L’islamisme radical est actuellement en régression un peu partout dans le monde, sauf en Afrique. Que ce soit en France, en Allemagne, en Italie, au Canada ou aux États-Unis, il est devenu très marginal. Le nombre des attaques ou des morts est extrêmement faible. Par contre, en Afrique, il y a un noyau dur de groupes encore actifs et opérationnels, comme Boko Haram ou l’État islamique de l’Afrique de l’Ouest.

 

Comment expliquez-vous cette régression ?

Cela fait presque un demi-siècle que l’islamisme radicale existe en tant qu’idéologie mobilisatrice. Il a commencé dans le monde chiite avec la révolution iranienne, avant de se poursuivre avec Al-Qaïda, puis avec l’État islamique. Il a commencé à se développer dans les années 1970 et aujourd’hui il s’est épuisé parce qu’il n’a finalement pas pu réaliser ses promesses. Les idéologies utopistes finissent par s’user : au départ, elles promettent de réinventer le monde, de construire une sorte de paradis sur terre. Mais lorsque ces promesses ne sont pas tenues, elles suscitent progressivement une désaffection. L’islamisme suit, à cet égard, une trajectoire comparable à celle du communisme ou d’autres grandes idéologies, dont la durée de vie ne dépasse généralement pas un demi-siècle. Cela correspond à environ trois ou quatre générations : la première adhère pleinement à l’idéologie, la deuxième commence à prendre ses distances et la troisième et la quatrième constatent que les choses ne s’améliorent pas et que cette idéologie ne permet pas de transformer positivement la société. Jusqu’à présent, l’impact du conflit à Gaza sur l’islamisme radical a donc été limité, précisément parce que cette idéologie est elle-même en recul.

Par contre, ce que l’on voit, c’est une désaffection vis-à-vis des États arabes. Ces derniers sont devenus complices d’Israël et surtout presque des esclaves des États-Unis. Cela durera peut-être encore un certain temps, mais après ils se rendront compte que se mettre à genoux vis-à-vis des États-Unis ne change pas grand-chose. Aujourd’hui les États arabes sont totalement insensibles aux souffrances des Palestiniens, ce qui contribue à leur délégitimation.

J’ai été frappé de constater que l’Iran, dont le régime est profondément illégitime aux yeux de l’écrasante majorité de la population iranienne, est devenu, dans le monde arabe, un symbole de résistance aux États-Unis et à Israël. Les Arabes ont une attitude plutôt positive à l’égard de l’Iran. Chaque fois que je rencontre des amis arabes, ils me disent : « C’est bien, ils ont résisté, ils ont fait ce qu’il fallait, ils ne sont pas mis à genoux, ils sont même vainqueurs. »

Il y a donc une sorte de double perception : les Iraniens détestent leur régime, tandis que les Arabes lui sont favorables, pour des raisons qui tiennent moins à la situation intérieure iranienne qu’à sa capacité à résister aux États-Unis et à Israël. D’une certaine manière, ils considèrent que le régime iranien a remporté une victoire. Ce qui n’est pas totalement faux, dans la mesure où l’on pensait que l’Iran serait rapidement écrasé, mais ni les États-Unis ni Israël n’y sont parvenus. C’est comme un nationalisme par procuration pour les sociétés arabes.

 

Et dans les sociétés occidentales ?

Dans les sociétés occidentales où vivent des minorités palestiniennes et plus généralement arabes, il y a un profond désarroi. Aux États-Unis, par exemple, les Palestiniens et ceux qui les soutiennent ont été durement réprimés sous Trump. Cela a engendré un sentiment de désarroi. Il est possible que, dans quelques années, une nouvelle forme d’opposition émerge face à cette situation. Mais, pour le moment, une grande partie de la population ne sait pas comment s’opposer à Netanyahou et à Trump. Dans les sociétés occidentales, il existe une mobilisation populaire par le bas. Hier encore j’ai assisté à une manifestation en faveur des Gazaouis, devant le Duomo, à Milan. Des mobilisations similaires ont lieu un peu partout en Europe. Mais elles restent des mouvements populaires dont l’impact demeure très faible au niveau populaire.

 

Dans les années 2015-2016, alors que l’Europe était durement frappée par le terrorisme djihadiste, vous avez étudié les dynamiques de radicalisation en prison et leur rôle dans les processus de recrutement ; des recherches qui ont abouti à un ouvrage publié en 2016. Dix ans plus tard, quelle est la situation en milieu carcéral ?

La radicalisation en prison n’est plus aussi problématique qu’auparavant, parce qu’elle ne peut se développer que si elle s’appuie sur une réalité concrète, comme c’était le cas de l’État islamique. Avec l’État islamique, c’était possible ; avec Al-Qaïda aussi. Mais aujourd’hui en Europe il n’existe plus d’organisation crédible incarnant l’islam radical. La situation a changé. On ne se radicalise plus au nom d’une idéologie totalisante, mais à titre individuel : on peut tuer un surveillant pénitentiaire, agresser quelqu’un ou commettre des actes violents, mais sans nécessairement le faire au nom d’une idéologie islamiste. Le phénomène ne se manifeste plus sous la même forme que par le passé. La situation des musulmans en prison, en revanche, ne s’est pas améliorée, elle a même empiré. Mais ce n’est pas l’islam radical qui explique cette évolution. Je veux dire, on ne se réfère plus à l’islam radical pour trouver une d’issue à son malaise, que ce soit dans la vie en général ou en prison. Vu la tendance actuelle, l’islamisme radical ne constitue plus un facteur de mobilisation pour les jeunes, notamment pour ceux qui se sentent mal dans leur peau.

 

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