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Islam

La leçon de Paris

Condamner la violence implique de refuser l’idéologie de l’exclusion de l’autre dont s’est nourri pendant des décennies le terrorisme, avec la complicité de gouvernements musulmans et non-musulmans

Les différents fragments à propos des modalités du massacre de Paris commencent à se souder. La cellule qui a planifié l’action prend un visage, des détails sur les circonstances de l’opération émergent, on est désormais presque certain du lien direct avec le leadership de l’État islamique. Et évidemment tout le monde voit le rapport entre la croissance du djihadisme et les interminables conflits syrien et irakien, et entre les attaques de Paris et les actions terroristes qui se sont produites ces dernières semaines en Égypte et au Liban.

 

 

Mais si on veut vraiment comprendre la leçon de Paris, il ne suffit pas de se concentrer sur le comment, il faut aussi considérer l’identité, je dirais le nom, du commanditaire déclaré des massacres, l’État islamique. Dans le monde musulman, en effet, l’expression d’État islamique est bien évocatrice. Elle incarne en un slogan une idée qui a joui d’une chance extraordinaire pendant ces cinquante dernières années : celle précisément de construire un État moderne où se réalise la parfaite identité entre politique et religion, en particulier à travers l’application de la sharî‘a, comprise comme un ensemble de normes juridiques immuables, et l’exhumation du califat. Il s’agit, comme l’a rappelé Massimo Borghesi, d’une forme de théologie politique, qui s’allie parfois (pas toujours) avec un littéralisme effréné (le salafisme) avec qui il partage la négation de l’altérité.

 

 

Lancée dans le monde islamique dans les années 30 du siècle dernier, cette théologie politique a ra-pidement échoué. Et face à son échec, elle a trouvé deux issues, complémentaires : décharger ses responsabilités sur l’Occident et/ou attribuer la faute aux musulmans eux-mêmes, qui ne seraient pas assez musulmans. Ainsi, tout échec pratique, au lieu de devenir une preuve contre le projet fou de gouverner aujourd’hui à coups d’amputation de la main des voleurs, de la crucifixion des brigands, du meurtre des apostats et ainsi de suite, est devenue l’occasion d’une auto-confirmation.

 

 

Au sein de cette parabole de radicalisation progressive, l’émergence du djihadisme, à partir des années 80, marque un renversement singulier entre la fin et les moyens, dont les études magistrales de René Girard sur les mécanismes anthropologiques de la violence proposent probablement la clé théorique la plus adéquate. Comme en effet on peut l’observer dans les actions des différents groupes terroristes, la méthode prend progressivement le dessus sur l’objectif et la suppression de l’autre, d’instrument limité pour la réalisation du projet politique, devient une fin en soi. On peut affirmer la même chose pour le pseudo-califat : si les premières manœuvres semblaient s’inspirer d’une logique rationnelle, bien qu’évidemment inacceptable, de construction étatique (s’emparer d’un territoire, l’organiser, battre monnaie, etc.), progressivement la dimension de destruction et de négation de l’altérité absorbe tout autre élément jusqu’à arriver à la recherche voulue de l’affrontement total.

 

 

Ainsi, si l’idéologie de l’État islamique apparaît comme une sorte de profanation, au sens étymologique du terme, où le sacré se mondanise et la mondanité se sacralise, à propos de sa méthode il semble opportun de parler, comme l’a fait le pape François à l’Angelus de dimanche 15 novembre, d’un véritable blasphème, celui de la violence au nom de Dieu. La profanation précède conceptuellement, mais la violence prédomine pratiquement.

 

 

Le véritable défi que nous avons à affronter, sans vouloir sous-estimer la gravité de la menace à la sécurité, est donc culturelle et consiste à parcourir à rebours ce chemin de radicalisation. Avant tout en condamnant la méthode de la suppression de l’autre, qui a conduit à Paris au massacre de 129 civils sans défense et qui provoque des victimes dans tout le monde islamique, du Nigeria au Pakistan, au Mali. Mais, immédiatement après, ou peut-être en même temps, en refusant aussi l’idéologie qui l’a alimentée pendant des décennies avec la complicité de gouvernement musulmans et non musulmans. Sans cela nous continuerons à accuser les symptômes sans soigner la maladie.