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Classiques

Le calife et l’ascète

Hasan al-Basrî, maître de spiritualité du Ier siècle islamique, exhorte le souverain omeyyade ‘Abd al-Malik à s’en tenir aux versets coraniques qui décrivent l’homme comme responsable de ses propres actes

Cet article a été publié dans Oasis 26. Lisez le sommaire

Dernière mise à jour: 15/11/2018 17:47:06

 

Lorsque le souverain omeyyade ‘Abd al-Malik écrit au vénérable Hasan de Basra pour lui demander de démentir certaines rumeurs selon lesquelles il serait un partisan du libre arbitre, celui-ci répond sans sujétion en exhortant le calife à s’en tenir aux versets du Coran qui décrivent l’homme comme responsable de ses actes.

 

Au nom de Dieu clément et miséricordieux

 

Copie de la lettre de ‘Abd al-Malik Ibn Marwân à al-Hasan Ibn Abî al-Hasan al-Basrî, que Dieu ait miséricorde de tous deux.

 

De ‘Abd al-Malik, commandeur des croyants[1], à al-Hasan Ibn Abî al-Hasan. La paix soit avec toi. En premier lieu, je m’unis à toi dans la louange de Dieu, hors duquel il n’y a pas de dieu, et je lui demande de bénir Muhammad, son serviteur et son Envoyé. Quant au reste, il est arrivé aux oreilles du commandeur des croyants la nouvelle selon laquelle tu aurais énoncé à propos du décret divin des formules inouïes, jamais entendues parmi ceux qui nous ont précédés. En effet, nous ne connaissons personne parmi les Compagnons du Prophète, que Dieu les agrée, qui se soit prononcé sur la question de la manière que l’on t’attribue. Le commandeur des croyants te savait homme bon, vertueux, perspicace, aimant la connaissance et plein de zèle pour elle, et ne peut croire que tu aies fait de telles affirmations. Écris donc au commandeur des croyants pour expliquer quelle est ta position et d’où tu la tires, si tu la tiens de l’un des Compagnons de l’Envoyé de Dieu, de ton opinion personnelle ou d’une affirmation contenue dans le Coran. Car nous, nous n’avons jamais entendu un tel propos jusqu’ici. Fais donc parvenir au commandeur des croyants ton opinion à ce sujet, et éclaire-nous. Que la paix, la miséricorde de Dieu et ses bénédictions soient sur toi.

 

Al-Hasan al-Basrî, que la miséricorde de Dieu soit sur lui, lui répondit ainsi :

 

Au nom du Dieu clément et miséricordieux. À ‘Abd al-Malik, commandeur des croyants, de la part de al-Hasan Ibn Abî al-Hasan al-Basrî. La paix soit avec toi, ô commandeur des croyants. Je m’unis à toi dans la louange de Dieu hors duquel il n’y a pas de dieu. Quant au reste, puisse Dieu accorder sa faveur au commandeur des croyants et faire de lui un gouvernant qui agit dans l’obéissance à Dieu et suit son Envoyé, s’empressant de mettre en pratique tout ce qui lui est ordonné. En vérité, les gens de bien sont un modèle, aujourd’hui négligé, qu’il faut regarder et imiter dans leur comportement. Le commandeur des croyants, que Dieu lui donne sa faveur, se trouve vivre en une époque où ces personnes, de nombreuses qu’elles étaient, sont devenues rares ; mais nous, nous avons pu connaître, ô commandeur des croyants, les pieux ancêtres (salaf) qui agissaient selon les commandements de Dieu et en ont transmis la sagesse. Ceux-là se conformaient à la tradition (sunna) de son Envoyé sans nier aucune vérité ou affirmer aucune fausseté. Ils attribuaient à Dieu – qu’Il soit béni – uniquement les qualités que Lui-même s’est attribuées, et invoquaient uniquement les preuves que Dieu lui-même a fournies à ses créatures dans son Livre.

 

Le Très-Haut dit, et Sa parole est vérité : « Je n’ai créé les Djinns et les hommes que pour qu’ils m’adorent. Je n’attends nul don de leur part. Je ne désire pas qu’ils me nourrissent » (Cor. 51,56-57). En agissant ainsi, Dieu leur a ordonné cette adoration en vue de laquelle ils ont été créés. Il n’aurait certes pas créé une chose pour mettre ensuite un obstacle à sa réalisation, parce que le Très-Haut « n’est pas injuste envers ses serviteurs » (3,182).

 

Nul parmi les pieux ancêtres n’a jamais réfuté cette affirmation, ni n’a jamais cherché à en dévier le sens, parce qu’ils étaient dans la concorde et n’ordonnaient rien de mauvais, comme l’affirme le Très-Haut, béni soit-il : « ‘Dieu ne vous ordonne pas l’abomination. Direz-vous sur Dieu ce que vous ne savez pas ?’ Dis : ‘Mon Seigneur a ordonné la justice’ » (7,28-29). De cette manière, il leur interdisait la turpitude, le mal, et la violence, « Il vous exhorte. Peut-être réfléchirez-vous » (16,90).

 

Le Livre de Dieu en effet est vie dans la mort, lumière dans les ténèbres, savoir dans l’ignorance, et Dieu n’a laissé pour ses serviteurs aucune autre preuve après celui-ci et après l’Envoyé de Dieu. Et dans le Livre, on lit : « Pour que celui qui devait mourir périsse pour une raison évidente et pour que celui qui demeurerait en vie survive comme témoin d’une preuve irréfutable. Dieu est celui qui entend et qui sait » (8,42).

 

Réfléchis, ô commandeur des croyants, sur cette parole « [avertissement] pour ceux qui, parmi vous, veulent avancer or reculer. Tout homme est tenu pour responsable de ce qu’il a accompli » (74,37-38). Comme le montre ce passage, le Très-Haut a placé dans les hommes une puissance qui leur permet d’avancer ou de reculer et il les a mis à l’épreuve pour voir, dans les faits, comment ils allaient agir. Si les choses étaient comme le soutiennent les partisans de l’erreur, les hommes ne devraient ni avancer ni reculer, et qui avance ne devrait pas être récompensé pour ce qu’il a fait, ni qui recule ne devrait être blâmé pour ce qu’il n’a pas fait, parce que tout cela, selon leur opinion, ne proviendrait pas d’eux ni ne retomberait sur eux, mais serait une action de leur Seigneur. Mais alors, Dieu n’aurait pas dit : « Il en égare ainsi un grand nombre et il en dirige un grand nombre ; mais il n’égare que les pervers. Ceux qui violent le pacte de Dieu après avoir accepté son alliance ; ceux qui tranchent les liens que Dieu a ordonné de maintenir ; ceux qui corrompent la terre : voilà les perdants ! » (2,26-27).

 

Réfléchis sur cela, commandeur des croyants, et efforce-toi de le comprendre, parce que le Tout-Puissant affirme : « Annonce la bonne nouvelle à mes serviteurs qui écoutent la Parole et qui obéissent à ce qu’elle contient de meilleur. Voilà ceux que Dieu dirige ! Voilà ceux qui sont doués d’intelligence ! » (39,17-18). Tends l’oreille vers la parole du Très-Haut, lorsqu’il dit : « Oui, si les gens du Livre croyaient et craignaient Dieu, nous aurions effacé leurs mauvaises actions ; nous les aurions introduits dans les Jardins du Délice. S’ils avaient observé la Tora, l’Évangile et ce qui leur a été révélé par leur Seigneur, ils auraient certainement joui des biens du ciel et de ceux de la terre » (5,65-66). Et encore : « Si les habitants de cette cité avaient cru ; s’ils avaient craint Dieu ; nous leur aurions certainement accordé les bénédictions du ciel et de la terre. Mais ils ont crié au mensonge. Nous les avons emportés à cause de leurs mauvaises actions » (7,96).

 

Sache, ô commandeur des croyants, que Dieu n’a pas disposé les choses de manière inéluctable pour ses serviteurs, mais qu’il a dit : « Si vous faites ainsi, j’agirai contre vous ; si vous faites autrement, j’agirai à votre avantage ». Dieu récompense ses serviteurs uniquement sur la base des œuvres, comme il l’a dit : « Double le châtiment dans le Feu pour ceux qui nous l’ont préparé » (38,61)[2]. Et dans un autre passage, Dieu nous a expliqué qui a induit en erreur ces gens-là : « Ils diront encore : ‘Notre Seigneur ! Nous avons obéi à nos chefs, à nos grands et ils nous ont écartés de la voie droite’ » (33,67). Ce sont les princes et les chefs qui ont proposé [à ces damnés] la mécréance et qui les ont détournés du droit chemin sur lequel ils se trouvaient, parce que le Très-Haut affirme : « Nous l’avons dirigé sur le chemin droit, qu’il soit reconnaissant, ou qu’il soit ingrat » (76,3), c’est-à-dire qu’il soit reconnaissant à Dieu de l’avoir guidé sur le droit chemin par sa grâce, ou qu’il se révèle ingrat. « Celui qui est reconnaissant, l’est à son avantage ; quant à celui qui est ingrat, qu’il sache que mon Seigneur se suffit à lui-même et qu’il est généreux » (27,40). Et c’est encore le Tout-Puissant qui dit : « Pharaon avait égaré son peuple » (20,79). Tu dois t’en tenir, ô commandeur des croyants, à la Parole de Dieu, selon laquelle ce fut Pharaon qui égara son peuple, et non te mettre à disputer avec Dieu sur sa parole. Ne lui attribue donc que ce qu’Il accepte qu’il lui soit attribué, car il a dit : « Oui, la direction des hommes nous incombe ; la vie dernière et la vie présente nous appartiennent » (92,12-13). La direction vient donc de Dieu, et l’errance des hommes.

 

Réfléchis aussi, ô commandeur des croyants, sur cette parole du Tout-Puissant : « Seuls, des criminels nous ont égarés » (26,99), et sur cette autre parole : « Le Samiri les a égarés » (20,85), et sur cette autre encore : « Le Démon se glisse entre eux ; le Démon est l’ennemi déclaré de l’homme » (17,53) et encore cette parole du Très-Haut : « Dieu seul vous l’apportera [le châtiment], s’il le veut. Vous ne pouvez pas vous opposer à sa puissance » (11,33), c’est-à-dire : vous ne parviendrez pas à échapper à son châtiment s’il s’abat sur vous, et vous ne pourrez l’empêcher ; et en cette heure-là – dit Noé – mon avertissement ne vous servira à rien, quand bien même je voudrais vous adresser une bonne parole au moment où le châtiment s’abattra sur vous. Noé en effet savait bien que lorsque le châtiment s’abattrait sur son peuple et qu’ils le verraient de leurs yeux, leur foi [tardive] n’aurait servi à rien, comme le Très-Haut l’a expliqué à propos des nations anéanties dans le passé : « Mais leur foi ne leur a servi à rien, après qu’ils eurent constaté notre rigueur. C’est là, depuis longtemps, la façon d’agir de Dieu envers ses serviteurs. Les incrédules ont alors tout perdu » (40,85). Dieu en effet a l’habitude de ne pas accepter le repentir quand le pécheur est déjà arrivé à voir le châtiment de ses yeux.

 

Quant à la parole « [mon conseil vous serait inutile si] Dieu veuille vous égarer. Il est votre Seigneur ; vers lui vous serez ramenés » (11,34), dans ce passage, le mot « égarement » (ghayy) est entendu au sens de châtiment, comme dans le verset « leurs successeurs après eux délaissèrent la prière et suivirent leurs passions. Ils trouveront l’égarement total » (19,59), c’est-à-dire un châtiment douloureux. Les arabes disent en effet : un tel aujourd’hui est « allé en égarement » pour dire que le prince l’a battu avec violence et lui a infligé un châtiment douloureux.

 

Nos adversaires invoquent notamment dans la discussion la parole : « Dieu ouvre à la soumission le cœur de celui qu’il veut diriger[3]. Il resserre et oppresse le cœur de celui qu’il veut égarer comme si celui-ci faisait un effort pour monter jusqu’au ciel. Dieu fait ainsi peser son courroux sur les incrédules » (6,125). Ces ignorants ont interprété le passage dans le sens que le Très-Haut sélectionnerait certaines personnes pour leur ouvrir le cœur, sans qu’ils fassent aucune bonne œuvre, et d’autres personnes pour leur resserrer le cœur, sans mécréance de leur part ni impiété ni égarement, de sorte que ces derniers ne pourraient en aucune manière obéir aux commandements divins et seraient destinés au feu éternel. Mais les choses, commandeur des croyants, ne sont pas comme le soutiennent ces ignorants dans leur erreur. Notre Seigneur est trop miséricordieux et juste et généreux pour se comporter ainsi avec ses serviteurs. Comment pourrait-il agir de la sorte, si on lit que « Dieu n’impose à chaque homme que ce qu’il peut porter. Le bien qu’il aura accompli lui reviendra, ainsi que le mal qu’il aura fait » (2,286) ? Dieu a créé les djinns et les hommes pour l’adorer, et leur a formé des oreilles, des yeux et un cœur avec lesquels ils parviendraient à accomplir bien plus que cette adoration que Dieu leur a imposée.

 

À qui d’entre eux obéit aux commandements, Dieu ouvre le cœur afin qu’il se donne tout à Lui, comme récompense à son obéissance en ce monde éphémère, lui rendant légères les œuvres de bienfaisance et lourdes la mécréance, l’impiété et la rébellion. Il devient alors capable d’exécuter tous les commandements et de respecter toutes les interdictions : tel est le décret de Dieu envers quiconque prend la voie de l’obéissance, grand ou petit. En revanche, qui néglige l’obéissance que Dieu lui a enjoint et sombre dans la mécréance et dans l’égarement dans ce monde éphémère, alors qu’il pourrait se repentir et s’amender, Dieu rend son cœur serré et anxieux, comme quelqu’un qui monterait en haut dans le ciel, en tant que punition pour sa mécréance et son égarement en ce monde éphémère. La pénitence est une obligation, et un appel [de la part de Dieu] : ainsi l’a établi le Tout-Puissant en ce qui concerne ceux qui prennent la voie de la mécréance et de l’impiété.

 

Commandeur des croyants, si Dieu a parlé dans son Livre d’ouverture et de fermeture du cœur, il l’a fait par la miséricorde qu’Il a envers ses serviteurs et pour induire les hommes à accomplir les œuvres par lesquelles ils mériteront l’ouverture du cœur, dans Sa sagesse, et pour les dissuader d’accomplir les œuvres par lesquelles ils mériteront, dans Sa sagesse, la fermeture du cœur. Il n’a pas rappelé ces choses pour les décourager et les faire désespérer de Sa miséricorde et de Sa faveur, ni pour les couper de Son indulgence, de Son pardon et de Sa générosité, s’ils agissent bien. Le Tout-Puissant a en effet exposé clairement toute chose dans Son Livre avec lequel « dirige dans les chemins du Salut ceux qui cherchent à lui plaire. Il les fait sortir des ténèbres vers la lumière, – avec sa permission – et il les dirige sur un chemin droit » (5,16).

 

 

[Sommaire du glossateur]

Puis al-Hasan al-Basrî continue en rappelant que les pieux ancêtres parmi les Compagnons du Prophète s’en tenaient à ses paroles sans en refuser aucune ni en discuter aucune parce qu’ils concordaient sur toutes choses, sans nier aucune vérité ni affirmer aucune fausseté, attribuant à Dieu uniquement les qualités que Lui-même s’est attribuées et invoquant uniquement les preuves que Dieu lui-même a fournies à ses créatures.

 

Puis l’auteur explique au commandeur des croyants qu’il a commencé à parler du décret divin uniquement parce que des personnes ont fait leur apparition qui ont commencé à le nier. « Et puisque les innovateurs ont produit leur discours sur la religion, j’ai cité les passages du Livre de Dieu qui les contredisent ». De là, l’auteur rappelle certains passages du Livre de Dieu et de la Tradition du Prophète que le commandeur des croyants n’ignore pas, mais, au contraire, connaît bien. Dans cette lettre de al-Hasan on trouve, après le Livre de Dieu, guérison et preuve assurée.

 

Je t’ai donc envoyé, ô commandeur des croyants, une copie du texte de al-Hasan, pour que tu puisses le lire et le comprendre, afin que Dieu ajoute direction à ta direction et science à ta science. Comprends-le bien et médite-le, et agis à ce sujet selon ton opinion et ta raison, pour ton bien et pour celui des musulmans. N’y introduis pas d’ambigüité parce qu’il est clair pour qui le médite avec sa raison et accepte la Justice de Dieu.

 

Sache enfin que parmi tous ceux qui ont connu personnellement les pieux Compagnons de l’Envoyé de Dieu, personne ne sait plus de choses sur Dieu, ne comprend plus en profondeur la religion de Dieu et n’interprète plus droitement le Livre de Dieu que al-Hasan, en raison de sa bonté, de sa fiabilité en matière de religion, honnêteté et zèle pour les musulmans. Honore-le donc d’un honneur qui te fasse espérer la récompense du Très-Haut dans l’au-delà et ici-bas.

 

[Tiré de Rasâ’il al-‘adl wa l-tawhîd, éd. Muhammad ‘Imâra, Dâr al-Shurûq, al-Qâhira 19882, vol. 1, pp. 111-117]

 


[1] Le titre de « commandeur des croyants » désignait à l’origine les califes. ‘Abd al-Malik qui régna de 685 à 705 refonda l’empire omeyyade après la crise qui suivit la mort de Mu‘âwiya (r. 661-680). On lui doit la réunification de l’empire, l’adoption de l’arabe comme langue officielle et la création d’une monnaie islamique. C’est lui qui ordonna la construction du Dôme du Rocher à Jérusalem.
[2] L’invocation « Double le châtiment dans le Feu » est adressée à Dieu par les damnés. Dans le passage en question, ils demandent une double punition pour ceux qui les ont trompés en les convaincant d’adorer les idoles. D’où le lien avec la citation coranique qui suit.
[3] On peut aussi traduire le passage par : « Il lui ouvre le cœur à l’Islam », selon que l’on entend ici « islâm » comme l’attitude trans-historique de dépendance de Dieu enseignée par le Coran, ou comme le nom de la religion historique apportée par Muhammad.

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