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Islam

Le raïs : récits du leader arabe dans la littérature égyptienne

Les présidents égyptiens (de gauche à droite) : Gamāl ‘Abd al-Nasser, Anwar el-Sadat, Hosni Mubarak

De Naguib Mahfouz à Muhammad al-Bisâtî, l’histoire du pouvoir, des oppressions, des révolutions et contre-révolutions passe à travers les pages des grands romans

Le Jour de l’assassinat du leader, c’est ainsi que s’intitule le bref roman de Naguib Mahfouz qui développe un thème principal de l’histoire récente du pays : l’assassinat bien réel du président-pharaon. Un titre qui permet d’établir un premier élément : la figure du raïs dans la littérature égyptienne est liée à la mort (violente).

 

 

Et c’est encore avec l’assassinat d’un leader que se termine le récit Le leader de Muhammad al-Bisâtî : ici, le leader n’est pas un personnage historique précis, on en parle comme d’un « héros de la lutte pour l’indépendance » d’un « pays voisin » (arabe ? africain ?), un protagoniste paradigmatique de l’histoire postcoloniale.

 

 

Le nombre des leaders morts métaphoriquement dépasse cependant celui des morts assassinés, souligne Alwân, un des personnages du roman de Mahfouz, qui en cite quelques-uns : le héros de la patrie Mustafâ Kâmil Pâshâ, un des premiers nationalistes, martyr de la lutte et de la maladie au tournant du XXe siècle, Muhammad Farîd, son héritier politique et Sa‘ad Zaghlûl, le héros de la première Révolution, celle contre les Anglais, de 1919, martyr de l’exil, ou encore Mustafâ al-Nahhâs, un autre grand personnage du nationalisme égyptien, martyr de la persécution. Et puis, pour conclure, il y a « Gamâl, le martyr du 5 juin ».

 

 

L’histoire donc transforme les héros en martyrs, et crée cette prédisposition au désespoir qui est un véritable caractère moral national. « Nous sommes un peuple qui éprouve plus de plaisir dans la défaite que dans le succès. Une longue série de défaites a déposé en nous un fond de tristesse. Nous aimons les chansons pathétiques, le théâtre dramatique, les héros qui perdent ».

 

 

Comment donner tort à Alwân ? Autour de Gamal ‘Abdel Nasser, le perdant du 5 juin, cette prédisposition trouve son expression politique la plus élevée. Qui a oublié les démissions présentées par Nasser après la défaite de la Guerre des Six jours et les immenses manifestations de tout un peuple qui lui demandait de rester au pouvoir ? Reste ! fut alors le slogan, symétrique du Va-t’en ! (Irhal, en arabe), des manifestations anti-Moubarak de 2011.

 

 

La dialectique de l’action politique ne peut être que binaire : va-t’en/reste (meurs/vis), la forme d’un rituel collectif (funèbre ou joyeux). La mort du leader est le moteur de l’action politique.

 

 

Les termes utilisés ne sont pas neutres. Le ra’îs, président (chef) est, aussi bien chez Mahfouz que chez Bisâti, za‘îm, leader. Le terme a une connotation militaire, il dérive de za‘ama, « parler pour le compte de », être le porte-parole, le chef de file d’un parti (le Wafd de Zaghlûl des années 1920) ou d’un groupe (au Liban, comme chacun le sait, la za‘âma est institutionnalisée et règle la coexistence entre les différentes minorités). Nahhas en 1935 se fait appeler za‘îm al-umma, (leader de la nation-communauté, en introduisant un registre religieux dans la revendication nationale), quelques décennies après, Nasser est za‘îm al-‘arab, le leader d’une nation arabe à la recherche de l’unité.

 

 

C’est la trahison d’une parole dont le za‘îm se porte garant de manière autoritaire, d’une promesse presque messianique (et non pas l’échec politique ou militaire) qui déchaîne la violence.

 

 

Chez Mahfouz, Anwar el-Sadat est assassiné à cause de la trahison que représente l’infitâh, le tournant politique libéral (en économie) et philo-occidental des années soixante-dix. Et ce n’est pas le caractère autoritaire et abusif de son pouvoir, mais encore une fois la trahison d’une parole donnée (la promesse d’investissements) qui conduit chez Bisâtî au meurtre de l’anonyme za‘îm qui incarne tous les caudillos de la seconde moitié du XXe siècle.

 

 

Le za‘îm attire sur lui une sorte de ferveur religieuse ; il est, comme le souligne Omar Saghi dans son essai sur la Trilogie de Mahfouz, « un sujet qui se présume le dépositaire d’un savoir » qui doit nécessairement se manifester tant sur le plan de la parole (vraie) que de l’action (efficace). Et la dimension affective de l’adhésion se manifeste aussi sur le plan lexical : ce n’est pas un hasard si le parti se confond souvent avec la jamâ‘a, la bande, le groupe, la masse.

 

 

Peu importe si la figure du leader est une figure faible (comme l’est maintenant de toute évidence Abdel Fattah al-Sissi), l’expression d’un système (l’armée, les différents organes de sécurité, souvent antagonistes et rivaux) : le consensus ou le refus continuent de se manifester selon les modalités à peine évoquées, et ils peinent à s’en émanciper. Le rôle de la manifestation, de la milyûnîya, est non sans raison central dans la vie politique égyptienne, beaucoup plus que ne l’est le vote.

 

 

Une forme d’action politique qui a une forte connotation passive : on demande d’abord la justice (ne pas violer le pacte sacré qui le lie à son peuple) au za‘îm (on pourrait dire simplement au prince), et seulement en second lieu la liberté.

 

 

La mesure du zulm, de l’oppression, est la satisfaction manquée des exigences d’un peuple qui demande avant tout et presque exclusivement du pain, et ensuite de pouvoir exercer (activement) sa liberté. Même si dans les manifestations du Printemps d’il y a cinq ans cette dernière exigence apparaît fortement, et en constitue la vraie, frappante nouveauté.

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