De la collaboration avec les institutions turques à la nouvelle responsabilité publique des chrétiens : la visite du Pape a marqué une évolution significative de la présence ecclésiale dans le pays anatolien, au-delà de la ghettoïsation ethno-religieuse et des théories du complot

Dernière mise à jour: 22/12/2025 16:00:44

Le père Claudio Monge, frère dominicain, vit depuis près de 24 ans à Istanbul, où il dirige le Centre pour le dialogue interculturel DoSt-I (Dominican Study Institute). Il nous reçoit dans le couvent situé à côté de l’église des Saints-Pierre-et-Paul, actuelle résidence des dominicains d’Istanbul, où ces derniers se sont installés lorsque les autorités ottomanes ont converti l’église Saint-Paul en celle qui est aujourd’hui connue sous le nom d’Arap Camii, la mosquée arabe, ainsi surnommée parce que s’y rendaient en prière les musulmans qui avaient trouvé refuge dans l’Empire ottoman après la Reconquista espagnole.

 

Entretien réalisé par Claudia Catanzaro et Claudio Fontana

 

Après le voyage de Benoît XVI en 2006 et celui de François en 2014, c’est pour toi la troisième fois que tu collabores à l’organisation d’une visite papale en Turquie. Avant eux encore, deux pontifes avaient visité le pays. Comment le voyage de Léon XIV s’inscrit-il dans cette histoire désormais longue ?

Le premier voyage remonte à Paul VI, en 1967 : un voyage symbolique, à une époque où l’on levait les excommunications réciproques et où l’on cherchait un apaisement avec le monde orthodoxe. Puis vint Jean-Paul II, qui se rendit en Turquie dans un contexte très différent : un Pape qui avait voyagé partout, et qui, par conséquent, eut ici peut-être moins de retentissement. La sienne fut d’ailleurs une visite semi-officielle, au point qu’il ne célébra même pas à la cathédrale, mais dans l’église Saint-Antoine. Après lui, les voyages se sont rapprochés : 2006, 2014 et maintenant celui de 2026, tous fortement marqués par la complexité politique du moment. Celui de 2006, par exemple, eut lieu juste après le discours de Ratisbonne : Benoît XVI arriva sous une énorme pression médiatique, et le fait que le voyage se solda par un succès en surprit beaucoup, d’autant plus qu’il n’était pas enclin aux gestes symboliques. Le pape François, en 2014, visita un pays qui n’avait pas encore traversé le traumatisme de 2016, un tournant dans l’histoire récente. Le pape Léon XIV — comme Benoît — concède peu à la spectacularisation ; il est réservé et prudent. Mais dans ses réactions « à froid », surtout dans ses écrits, on entrevoit une grande profondeur et des positions extrêmement courageuses. C’est quelqu’un qui, sur certains dossiers fondamentaux, ne recule pas, et on le comprend dès ses premiers textes, arrivés après des semaines durant lesquelles les journalistes se plaignaient qu’« il n’écrit pas » et qu’« il ne parle pas ». Aujourd’hui, tout se consume trop vite, mais lui ne joue pas sur ce registre. J’espère vraiment que ce voyage pourra avoir un poids spécifique encore supérieur aux précédents. C’est pourquoi il doit être analysé avec soin et ses retombées futures doivent être évaluées.

 

Quelles différences vois-tu par rapport aux autres visites, au-delà du contexte politique différent dans lequel elles ont eu lieu ?

Nous avons fait un choix risqué, mais qui est en train de se révéler gagnant : impliquer beaucoup plus directement les Turcs dans l’organisation logistique et médiatique du voyage. Nous avons demandé à la TRT, la télévision nationale, de produire et de diffuser le signal mondial de l’ensemble de l’événement, de l’atterrissage à Ankara jusqu’au départ d’Istanbul. Ils ont investi des moyens importants : à l’aéroport, par exemple, il y avait cinq caméras uniquement pour filmer le départ.

En outre, l’accréditation des journalistes du monde entier a été formalisée par le Bureau de la communication de la Présidence turque ; les agences d’information turques étaient massivement présentes, et pas seulement pour la partie protocolaire et politique du voyage, tandis que certains représentants des médias turcs figuraient parmi les personnes admises à bord même du vol papal.

Tout cela pour dire clairement que le Voyage apostolique ne suivait aucun agenda caché : les chrétiens de Turquie ne sont pas la longa manus des puissances occidentales, mais des hommes et des femmes qui demandent à participer de manière active à la construction de la société, en contribuant au débat et au bien-être du pays. C’est une grande nouveauté, et en même temps une évolution que nous souhaitons non seulement du point de vue de la lecture politique et médiatique internationale, mais que nous aimerions aussi voir se produire à l’intérieur même des Églises.

 

En quel sens ?

Il s’agit de sortir d’une posture de repli ethno-identitaire de communautés qui tendent à s’auto-ghettoïser en demandant à être respectées dans un état « d’exception ». C’est une posture sans avenir, j’en suis convaincu aussi sur le plan théologique. Le magistère, y compris récent — je pense en particulier au document d’Abou Dhabi — va dans une autre direction.

L’avenir des confessions dites minoritaires — un terme que je déteste d’ailleurs, car la minorité est un concept quantitatif et statistique qui, théologiquement, ne nous intéresse pas — ne dépend pas des chiffres, mais de l’affirmation d’une citoyenneté inclusive. Et nous sommes des citoyens de Turquie, souvent aussi des Turcs.

Évidemment, il s’agit d’un dossier très complexe. Mais nous ne voulons pas être contraints de choisir entre être citoyens ou croyants : nous sommes citoyens et croyants. Et cela est parfaitement compatible avec une vision laïque de l’État. Dans cette perspective, nous demandons de pouvoir agir à l’intérieur des règles plus ou moins démocratiques en vigueur, en exerçant, lorsque cela est nécessaire, une objection de conscience. C’est là le parcours moderne de la citoyenneté, et non celui — désormais dépassé — des millet ottomans.

 

Quel visage la présence des catholiques a-t-elle pris à Istanbul au cours de ces dernières années ?

Aujourd’hui, l’Église catholique latine en Turquie devient de plus en plus « turque » : la langue turque elle-même devient majoritaire dans nos assemblées.

 

Mais au-delà des aspects numériques, que signifie le fait que l’Église devienne plus « turque » ?

Les catholiques latins historiques, connus sous le nom de « levantins », bien qu’ils soient très souvent nés en Turquie, revendiquaient leur non-« turcité ». Beaucoup de nos catéchumènes actuels sont en revanche des Turcs, culturellement turcs, qui arrivent aux portes de nos communautés souvent après avoir entrepris un long chemin de recherche spirituelle, déjà à l’intérieur de l’islam, dans la diversité de ses expressions.

Contrairement à ce qui se passait il y a vingt ans, ils ne le font pas comme un « passe-partout » pour parvenir plus facilement en Occident. Ce sont souvent des personnes qui n’ont pas les moyens d’émigrer et qui ne le souhaitent même pas. C’est une nouveauté immense, et nous devons les aider à ne pas se retrancher dans la logique d’une communauté ethnique fermée, sur le modèle des millet ottomans : nous avons dépassé cette phase historique.

La nouvelle page, c’est la citoyenneté, et non l’appartenance ethno-religieuse. L’avenir doit se jouer à l’intérieur des règles de la démocratie turque — avec ses imperfections — en contribuant à la vie de la société sans rechercher de privilèges, mais en défendant ses propres droits.

 

Pourquoi la dimension médiatique à laquelle tu faisais référence auparavant a-t-elle été importante ? L’image publique des chrétiens en Turquie a-t-elle changé pendant le voyage ?

Oui, de manière significative. L’événement symbolique le plus fort a été la messe à la Volkswagen Arena d’Istanbul, retransmise en direct par TRT World. Pour la première fois, on a donné au pays — et au monde — une image des chrétiens joyeuse, publique et non ghettoïsée. Non pas enfermés dans les espaces réservés de leurs églises, mais rassemblés dans un lieu public, habituellement destiné aux concerts et au sport, transformé pour un jour en espace de prière.

Cela a profondément marqué les partenaires turcs : journalistes, techniciens, directeurs de l’arène ont assisté à un rite qui n’avait rien des shows occidentaux ni d’un certain télévangélisme américain. Ce fut un événement simple, priant, dépourvu de toute spectacularisation. Déjà dans les sonorités des chants, dans le psaume, se croisaient le monde oriental — l’araméen, l’arménien — et le monde occidental, avec un résultat qui n’était pas cacophonique.

Cela tient au fait que c’est le Mystère pascal qui unit les chrétiens, et non les particularités rituelles, respectables certes, mais propres à des communautés beaucoup plus restreintes. L’impact a été positif, parce que même les Turcs non chrétiens ont pu y reconnaître quelque chose de la richesse de leur propre terre. Les remerciements finaux — sincères — adressés à la Présidence de la République pour le soutien logistique et organisationnel ont également marqué le public turc. Il ne s’agissait pas d’un hommage intéressé au pouvoir, mais de la reconnaissance d’une aide réelle : cet événement n’aurait matériellement pas été possible sans le soutien concret du gouvernement. Nous aimerions que ce style devienne une attitude quotidienne, un regard réciproque de confiance et de respect.

La couverture médiatique de la rencontre à Nicée a elle aussi été importante. La TRT a produit des images splendides, notamment grâce à une journée de lumière exceptionnelle. Le drone survolant les rives du lac éponyme au coucher du soleil restera dans les mémoires. La réalisation turque a travaillé avec un professionnalisme impeccable.

Et les médias turcs ont accepté de reprendre l’histoire à bras-le-corps, afin de comprendre l’importance que les chrétiens accordent à ce site archéologique, l’un des nombreux que comptent les campagnes anatoliennes. Ils ont ainsi découvert que Nicée fait aussi partie de leur histoire, et pas seulement de celle des chrétiens. Le récit a changé : pour la Turquie, le christianisme est quelque chose de plus qu’un bon investissement pour l’industrie du tourisme — à quoi le Voyage apostolique de Benoît XVI en 2006 avait été en partie réduit, lorsque le pontife était devenu, malgré lui, l’image des affiches du ministère du Tourisme.