Né dans les années 1990 pour revitaliser l’identité zaydite, le mouvement Ansar Allah a progressivement réélaboré sa doctrine, jusqu’à y intégrer des influences khomeynistes, islamistes et anti-impérialistes. Ce mélange idéologique s’est traduit par la prise de Sanaa et l’alliance avec l’Iran

Dernière mise à jour: 26/10/2026 15:24:56

L’entrée des Houthis dans le conflit opposant l’Iran aux États-Unis et à Israël a remis sur le devant de la scène cet acteur politico-militaire qui, malgré son influence considérable sur les dynamiques régionales depuis plusieurs années, reste relativement méconnu. Pour comprendre sa montée en puissance, il faut remonter aux années 1990, lorsque le mouvement s’est constitué autour de la figure de Hussein al-Houthi. Le groupe, dont le véritable nom est Ansar Allah (« les partisans de Dieu »), puise ses racines dans la communauté zaydite, une branche minoritaire du chiisme apparue au VIIIe siècle et implantée dans la région de Saada, au nord du Yémen. Il ne saurait toutefois être assimilé au zaydisme dans son ensemble. Le fondateur du mouvement a en effet élaboré sa propre doctrine religieuse et politique, dans laquelle l’activisme occupe une place centrale.

Ansar Allah a initialement émergé avec pour objectif de revitaliser l’héritage et l’identité zaydites. La révolution républicaine de 1962 avait mis fin à l’existence millénaire de l’imamat, forme d’autorité politico-religieuse propre à la tradition zaydite, dans laquelle l’imam exerce à la fois le pouvoir religieux et le pouvoir politique. Elle avait également considérablement réduit le rôle politique et social de l’élite zaydite, représentée par les familles de sâda (pluriel de sayyid), qui revendiquent une ascendance remontant au prophète Muhammad. Hussein al-Houthi appartenait à l’une de ces familles. Fils d’un éminent religieux yéménite, Sayyid Badr al-Din al-Houthi (mort en 2010), il reçut de son père une éducation zaydite traditionnelle. Hussein dénonça les discriminations subies par ces familles dans les premières années de la République, notamment sous le régime du président Ali Abdallah Saleh (1990-2012).

La marginalisation des sâda s’accompagna de l’essor du salafisme et du wahhabisme, dont la diffusion fut encouragée par le gouvernement républicain yéménite et l’Arabie saoudite. Tous deux entendaient favoriser l’émergence d’une nouvelle élite religieuse sunnite, politiquement quiétiste et soumise aux autorités de l’État, afin de réduire l’influence des familles religieuses qui jouaient depuis des siècles un rôle majeur dans le pays. Parmi celles-ci figuraient les familles zaydites du Nord et les familles soufies sunnites du Sud, qui revendiquaient respectivement une descendance de Hassan et de Hussein, les deux fils d’Ali et de Fatima, et donc petits-fils de Muhammad.

L’un des principaux foyers de diffusion du salafisme fut établi à Dammaj, dans la région de Saada, bastion du zaydisme situé à quelques kilomètres de Marran, la ville natale de Hussein al-Houthi. La présence de ce centre de prosélytisme suscita rapidement de vives controverses doctrinales, qui dégénérèrent en affrontements violents et en destructions réciproques de lieux de culte. Ces tensions perdurèrent jusqu’en 2014, lorsque les Houthis démantelèrent le centre salafiste.

Les années 1990 furent décisives dans la formation de la pensée politique et doctrinale de Hussein al-Houthi. En 1993, il fut élu au Parlement yéménite en tant que représentant de Hizb al-Haqq, le parti politique zaydite fondé après l’unification du pays en 1990 pour défendre les intérêts de la communauté zaydite dans le nouveau système multipartite. Son expérience parlementaire fut toutefois de courte durée. Déçu par la politique du président Ali Abdallah Saleh, al-Houthi décida en 1997 de ne pas briguer un nouveau mandat et de concentrer ses efforts sur la « Jeunesse croyante » (al-Shabâb al-Mu’min), un mouvement à la fondation duquel il avait lui-même contribué dans les années 1980. À l’origine, ce groupe cherchait à favoriser la renaissance de l’identité zaydite par la création de centres d’enseignement religieux et la publication de manuscrits issus de la tradition zaydite. Certains de ses membres, dont al-Houthi lui-même, nouèrent très tôt des liens avec les séminaires théologiques chiites (hawza) de Qom, en Iran, et de Najaf, en Irak. La Jeunesse croyante constitua ainsi le noyau initial à partir duquel allait émerger le mouvement houthi.

À la même époque, Hussein décida de poursuivre ses études islamiques à Khartoum, au Soudan, pays alors traversé par une intense effervescence islamiste. Le régime d’Omar el-Béchir attirait des représentants de différents courants islamistes, tant sunnites que chiites, ainsi que des jihadistes d’al-Qaïda, parmi lesquels Oussama ben Laden lui-même. Durant son séjour dans ce pays africain, al-Houthi fut ainsi exposé à des idéologies diverses, qui contribuèrent à façonner sa pensée politique et religieuse.

 

La vision du monde de Hussein al-Houthi

Entre 2002 et 2004, Hussein al-Houthi donna une série de leçons sur le Coran dans son village natal de Marran et dans la ville de Saada. Ses enseignements, d’abord diffusés sur cassettes audio, furent ensuite transcrits et réunis dans les Malâzim (« Fascicules »), un corpus de plus de 2 000 pages appelé à devenir la principale référence doctrinale de ses partisans. La vision du monde qui se dégage des Malâzim associe la tradition zaydite à des éléments khomeynistes, islamistes, salafistes et djihadistes, auxquels s’ajoute une idéologie résolument anti-impérialiste.

Après la révolution iranienne de 1979, Hussein se rendit à plusieurs reprises en Iran et fut fasciné par l’Ayatollah Khomeyni et sa capacité à faire du discours religieux un instrument de mobilisation et de résistance à l’influence occidentale. C’est notamment à Khomeyni qu’al-Houthi emprunta sa rhétorique anti-israélienne et anti-américaine.

Par la suite, les attentats du 11 septembre, le déclenchement de la « guerre globale contre la terreur » et l’intervention américaine en Irak en 2003 accentuèrent la dimension anti-américaine du mouvement et contribuèrent à transformer Ansar Allah, jusque-là engagé dans une mobilisation religieuse et culturelle, en un projet politique d’opposition au président Saleh. La décision du gouvernement de Sanaa de coopérer avec Washington dans la lutte contre le terrorisme au Yémen fut interprétée par Hussein al-Houthi comme une forme de soumission du pays aux intérêts américains. Parallèlement, la deuxième Intifada (2000-2005) et le soutien des États-Unis à Israël contribuèrent à faire progressivement entrer la question palestinienne dans la rhétorique houthie, en renforçant sa dimension anti-israélienne. Dans le discours d’al-Houthi, la Palestine devint ainsi le symbole de l’humiliation infligée aux musulmans par Israël et par l’Occident impérialiste. C’est à cette époque qu’Ansar Allah adopta son célèbre slogan, qui figure également sur son drapeau : « Dieu est grand ! Mort à l’Amérique ! Mort à Israël ! Maudits soient les Juifs ! Victoire à l’islam ! » Toutefois, l’importance croissante accordée à la Palestine et à l’opposition à Israël demeura d’abord essentiellement idéologique, avant de se traduire par des actions militaires directes, surtout à partir du 7 octobre 2023.

Entre 2004 et 2010, les six guerres menées par les Houthis contre le régime de Saleh accélérèrent encore la transformation du mouvement. Après la mort de Hussein al-Houthi, tué par l’armée yéménite en 2004, la direction passa à son frère Abdelmalek al-Houthi, qui a progressivement élargi et consolidé le projet politique et militaire d’Ansar Allah.

 

Une théologie de la discorde

Sur le plan théologique et doctrinal, al-Houthi introduisit des éléments étrangers à la tradition zaydite classique, suscitant les critiques des sâda, ces mêmes familles dont il avait initialement combattu la marginalisation. Deux aspects lui furent essentiellement reprochés : sa remise en cause de la tradition et sa doctrine du « Guide éminent » (‘alam al-hudâ). Dans une démarche proche de celle des salafistes, al-Houthi rejetait l’ensemble des sciences islamiques traditionnelles, notamment l’exégèse coranique et le fiqh, discipline qui interprète le Coran et la Sunna pour en déduire les règles régissant la vie des musulmans. Il accusait en effet les oulémas d’avoir fait un usage abusif de ces sciences, favorisant ainsi la diffusion d’interprétations erronées du Texte sacré et alimentant les divisions et les discordes au sein de la communauté musulmane. À ce rejet, il opposait l’affirmation de la primauté unique et absolue du Coran, résumée dans le principe de la « Guidance du Coran » (hady al-Qur’ân), selon lequel le livre sacré de l’islam contient tout ce dont les musulmans ont besoin pour retrouver la grandeur perdue au fil des siècles. Ce principe, largement partagé dans le monde musulman, se voyait toutefois assigner par al-Houthi une finalité politique précise : faire de la centralité absolue du Coran un instrument permettant de rassembler autour de lui la communauté musulmane yéménite.

Le second point de discorde concerne la doctrine du « Guide éminent », figure investie d’une mission de direction universelle de la communauté, qu’al-Houthi avait introduite dans l’une de ses leçons. Cette figure peut être rapprochée de la réflexion développée par le militant dans les Malâzim autour de la notion de wilâya, entendue comme un principe d’autorité à la fois religieuse et politique sur lequel reposait la direction de la communauté islamique après la mort du Prophète. Al-Houthi se référait notamment à la tradition selon laquelle Muhammad aurait désigné l’imam Ali comme son successeur lors d’un sermon prononcé en 632 à Ghadir Khumm. Les zaydites ont commémoré cet événement du XIe siècle jusqu’aux années 1990, lorsque les autorités républicaines commencèrent à entraver les célébrations. Celles-ci furent ensuite reprises et encouragées par Ansar Allah après la prise de Sanaa en 2014.

Depuis la proclamation de la République en 1962, aucun représentant de l’élite zaydite, y compris parmi les Houthis, n’a jamais ouvertement revendiqué le rétablissement de l’imamat. Cette institution avait été progressivement délégitimée par les autorités républicaines, qui la jugeaient discriminatoire parce qu’elle réservait l’accès au pouvoir politique aux seuls descendants du Prophète. Officiellement, les Houthis sont eux aussi restés attachés à une forme républicaine de gouvernement, mais la doctrine du « Guide éminent » semble réintroduire certains éléments de l’imamat sous une autre appellation. Le « Guide éminent » théorisé par al-Houthi est un descendant du Prophète, divinement inspiré et investi d’une mission de direction universelle. Il ne correspond toutefois pas à la figure d’un religieux au sens strict et ne peut être assimilé ni à l’imam de la tradition zaydite classique ni au Velâyat-e faqîh iranien.

Les Houthis ne reconnaissent d’ailleurs pas l’autorité du Guide suprême iranien : la légitimité du mouvement repose entièrement sur la famille al-Houthi. C’est aussi pourquoi, sur le plan géopolitique, Ansar Allah est un allié de l’Iran, mais ne saurait être considéré comme un simple groupe agissant par procuration pour le compte de Téhéran. Le mouvement conserve en effet une large autonomie politique et décisionnelle. Bien qu’il ait acquis une place de plus en plus centrale au sein de l’Axe de la résistance, notamment après l’affaiblissement du Hamas et du Hezbollah et la chute de Bachar al-Assad en Syrie, ses intérêts ne coïncident pas entièrement avec ceux de Téhéran. Cela distingue nettement les Houthis du Hezbollah, qui reconnaît le Guide suprême iranien comme son autorité religieuse et doctrinale de référence et entretient, depuis ses origines, des liens étroits avec la République islamique.

Les innovations doctrinales introduites par Hussein al-Houthi suscitèrent l’opposition d’une partie des sâda et contribuent à expliquer pourquoi le mouvement houthi ne saurait être purement et simplement assimilé au zaydisme. Définir Ansar Allah comme un mouvement simplement zaydite ne rend compte que d’une partie de sa nature. Son fondateur a en effet profondément remanié sa tradition religieuse d’origine en y intégrant divers éléments idéologiques extérieurs. Si les racines du mouvement plongent dans l’histoire du zaydisme et dans la marginalisation de ses élites après 1962, son évolution résulte d’une combinaison de facteurs : la crise de l’État yéménite, le conflit avec le gouvernement de Sanaa, la diffusion du salafisme, l’influence de la révolution iranienne et des idéologies islamistes, ainsi que, plus récemment, l’inscription du conflit yéménite dans les dynamiques géopolitiques régionales.

 

Pour en savoir plus

Hamad H. Albloshi, Ideological Roots of the Hūthī Movement in Yemen, «Journal of Arabian Studies», vol. 6, n° 2, 2016, p. 143–162.

Ahab Bdaiwi, The Beliefs of the Zaydis: A Conspectus, Leiden Arabic Humanities Blog, 8 mai 2024.

Marieke Brandt, Tribes and Politics in Yemen: A History of the Houthi Conflict, Oxford University Press, Oxford, 2017.

Abdullah Hamidaddin (dir.), The Huthi Movement in Yemen, I.B. Tauris, Londres, 2022.

 

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