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Islam

Oasis : une “grammaire commune” entre chrétiens et musulmans

VaticanInsider - samedi 22 juin 2013

 

 

L'architecte saoudite Sami Angawi est indubitablement un personnage hors du commun, jusque dans son mode d'agir et de s'habiller. Il commence par l'ordre cosmique universel et la série des prophètes pour en arriver aux bulldozers qui, dans sa ville natale, la Mecque, sont en train de démolir l'un après l'autre les monuments pour dresser à leur place des gratte-ciel à foison. Le wahhabisme déteste l'histoire, à l'exception de l’âge d'or des trois premières générations de musulmans: il la considère comme une accumulation de déviations. Au cours des années 1970, Angawi avait réalisé, en guise de provocation, un montage photographique représentant la Ka’ba enserrée dans une haie de gratte-ciel. “Mais aujourd'hui, la réalité est bien pire que mon montage photographique”: nous avons perdu l'équilibre, observe-t-il, et tout ce qui se passe à la Mecque ne peut pas ne pas se refléter sur l'ensemble du monde islamique.

 

 

Son point de vue est mystique, d'un mysticisme à fortes connotations gnostiques. Et pourtant, malgré la distance culturelle, Angawi est pleinement conscient de la question de la technoscience, au point que, ayant entendu Mauro Magatti, professeur à l'université catholique, parler d'”immanence en mouvement”, et du système des communications, il s'approche de lui et l'invite à son Centre culturel à Djeddah. La magie d'Arafa (la science moderne) qui détrône le vieux Ghabalawi (le Dieu de la Création) dont a parlé le cardinal Scola dans son rapport à l'ouverture des travaux, est loin de se limiter, on le voit, au seul Occident.

 

 

Ce sont ces genres de rencontres et de correspondances, parfois inattendues, qui constituent probablement le résultat le plus important de cette 10ème rencontre Oasis à Milan, les 17 et 18 juin dernier. Plus encore que les différents contenus, analyses et témoignages, l'aspect le plus intéressant a été de voir émerger, de manière plus nette que dans le passé, ce que le cardinal Scola a appelé une “grammaire commune”: grammaire commune qui est fondamentale pour l'avenir d'Oasis, parce que la fondation est appelée à un travail de frontière, faire dialoguer entre eux chrétiens et musulmans dans la réalité concrète un moment actuel.

 

 

A ce point, considérer le contexte est d'une importance décisive: comme l'ont montré les interventions sur le versant “occidental”, il est important de comprendre à fond les problèmes qui naissent de processus historiques antérieurs. La sécularisation -telle est la thèse de Francesco Botturi- est née par exemple d'une mise en question radicale de l'universalisme chrétien, pour aboutir, paradoxalement, à une perte post-moderne de tout universalisme. Aujourd'hui, de fait, a relevé Rémi Brague, nous vivons plutôt un antihumanisme, nous savons dire ce que nous ne voulons pas, mais nous ne savons pas dire ce que nous voulons, ni surtout pourquoi. Et c'est donc sur la requête d'un nouvel universalisme et d'un nouvel humanisme, après le drame de l'humanisme athée, que l'on mesurera ce que le christianisme propose. Et si l'on ne comprend pas le contexte et ses problèmes, on risque de passer à coté de la cible, comme l'a observé le cardinal Scola, évoquant les difficultés de nombreuses églises européennes.

 

 

D'autre part, sur le versant “oriental”, de nombreux intervenants ont souligné la crise (le terme a été employé à plusieurs reprises) que le monde islamique est en train de traverser, crise qui vient de la volonté d'imposer une seule vision, “étroite et antihumaine”, comme l'a qualifiée Sayyed Jawal al Khoei, chiite irakien, au détriment de la pluralité. En ce sens, on a largement dénoncé le risque d'une idéologisation de la religion, du Nigeria au Maroc et à l'Iran. “Il est impossible de comprendre al-Azhar ou les salafites sans une bonne connaissance de l'Islam Mais pour comprendre comment fonctionnent les Frères Musulmans, mieux vaut aller étudier l'histoire des partis léninistes du XXème siècle”.

 

 

La réalité est là qui presse: et cela a été le témoignage dramatique et sincère du recteur de l'Université Saint-Joseph dans un Liban proche de l'effondrement institutionnel. Témoignage aussi d'un jeune frère dominicain d'Istanbul: “J'étudie la mystique ottomane, dit-il. Mais quand, l'autre jour, sortant de l'église où l'on célèbre la messe, près de la place Taksim, je n'arrivais pas à respirer à cause des gaz lacrymogènes, je me suis demandé quel sens pouvait avoir ce dont je m'occupais. J'ai pris en pleine figure le problème du mal”.

 

 

Entre sécularisation et idéologie, comme l'indiquait le titre de la rencontre, Oasis a cherché à tracer un chemin, tout en défiant un dogme de la société post moderne, à savoir que la sécularisation est la voie obligée pour une démocratie moderne. Quel chemin? Oasis l'a ouvert en misant à fond sur l'expérience religieuse intégrale, qui a toujours besoin de se purifier et de s'incarner dans une interprétation culturelle. Car le drame, a rappelé Olivier Roy en réponse à une question sur les identités religieuses du Proche-Orient, le drame n'est pas une culture qui s'enracine, mais une foi qui se déracine.