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Islam

Originel contre Populaire : le Cas de l’Algérie

La tradition islamique /2. En trente ans, le paysage religieux a été profondément modifié dans les habitudes, les coutumes, voire même dans certaines convictions dogmatiques. On remet en cause la vie traditionnelle des musulmans algériens au nom, dit-on, de l’orthodoxie primitive.

Une lecture islamiste de la vie des musulmans a largement pénétré la société algérienne depuis une trentaine d’années. Cette lecture s’est exprimée sous sa forme violente pendant la crise islamiste de 1992 à 2000. La résistance populaire aux excès de ce moment et la réaction des forces de sécurité sont désormais venues largement à bout de ces violences, même si des actes isolés font encore chaque semaine des victimes.

 

 

Mais le problème de l’islamisme violent n’est pas la seule question posée à la conscience des algériens. Pendant ces trente dernières années, le paysage religieux a été profondément modifié et cette transformation des habitudes, des coutumes, voire même de certaines convictions dogmatiques fait aujourd’hui l’objet d’un débat très vif dans de nombreux milieux de la société algérienne. On remet en cause la vie traditionnelle des musulmans algériens au nom, dit-on, de la tradition des origines. Nous allons nous efforcer de comprendre et de situer ce débat, regrettant de devoir le limiter à la société algérienne, faute de pouvoir en même temps envisager des évolutions à la fois semblables et à la fois différentes dans les autres sociétés musulmanes du Maghreb, en Libye, en Tunisie, au Maroc ou en Mauritanie.

 

 

La Tradition de l’Islam populaire algérien est donc désormais mise en cause par de nouveaux comportements qui s’affirment comme étant un retour à l’Islam des origines, par-delà un Islam populaire considéré comme progressivement déformé par des dérives contraires à l’orthodoxie primitive. Ce mouvement s’est accéléré depuis les années quatre-vingts sous l’influence de courants venus du Moyen-Orient. Mais en fait, le combat entre l’Islam populaire en Algérie et l’Islam des Ulémas remonte aux années vingt du siècle dernier. On doit donc évoquer ce double mouvement de « retour aux origines », celui des années vingt à cinquante et celui de la fin du siècle dernier. On connaît le premier de ces deux mouvements. Il s’est désigné lui-même comme le mouvement des Ulémas (Jâm‘iyat al-‘Ulamâ’). Envisagé dès 1925, il fut finalement constitué en association au début des années 1930. Il s’est appuyé sur les grands noms de l’Islam algérien réformistes, aujourd’hui connus de toute la population à travers les médias, les noms des rues, les commémorations : Adelhamid Ben Badis (1889-1940), Bachir Brahimi (1889-1965), Larbi Tebessi (1891-1956), Moubarak al-Mili (1898-1945), Tawfik Madani, etc. Le mouvement s’est alors assigné un double but : d’abord redonner au peuple algérien la connaissance de la langue arabe littéraire par la création d’écoles primaires et de collèges. Ensuite, faire barrage à l’Islam populaire considéré comme dévoyé par les confréries religieuses et les actions de leurs représentants appelés « les marabouts ».

 

 

Ce mouvement dit « réformiste » devait être assumé et prolongé par le nouveau pouvoir né de l’indépendance en 1962. En effet, l’enseignement des Ulémas donnait sa première base théorique au personnel chargé de représenter l’Islam officiel que ce soit dans l’enseignement public, dans les mosquées ou dans les médias. Nous avons donc déjà avec ce courant réformiste un premier affrontement entre l’Islam de la tradition populaire et le Réformisme. Mais à partir des années quatre-vingts, l’Islam algérien entrait sous l’influence d’un second mouvement dont les conséquences sont considérables avec l’intrusion de nouveaux courants d’idées venus du Moyen-Orient. Ils véhiculaient en Algérie des visions de l’Islam largement inspirées des frères musulmans et des nouvelles tendances de l’Islam égyptien, ou directement reprises à l’Islam wahhabite d’Arabie Saoudite.

 

 

Cassettes et Sermons

 

 

Les nouveaux courants des années quatre-vingts en Algérie ont profondément modifié les conduites traditionnelles de l’Islam algérien. Il suffit pour s’en rendre compte de découvrir les nouvelles habitudes vestimentaires des femmes (abandonnant le haïk traditionnel) ou de beaucoup de jeunes hommes, portant la longue barbe, la « kamis » avec la calotte. Mais ces changements de comportement extérieur reflètent des évolutions intérieures plus considérables. Une nouvelle vision de l’Islam est proposée, d’abord sur la base des convictions des Sayyed Qotb et de son mouvement, relayés par les cassettes de l’Imam Kisch (égyptien) ou par les prédications du Cheikh Ghozali, docteur en Islam proposé par les médias algériens officiels pendant les années quatre-vingts. Des habitudes séculaires seront remises en cause sur la base de quelques hadiths anciens rétablis par ces nouveaux maîtres en Islam. C’est ainsi par exemple que le jeûne du mois de Ramadhan est prolongé par une semaine supplémentaire de jeûne, après l’Aïd (1). Pareil élargissement du jeûne à l’occasion de la fête de l’Achoura (2). Ce qui est important ce n’est pas l’appel à une générosité plus grande qui est lancée ainsi à partir du Moyen-Orient mais c’est la capacité de ces maîtres orientaux à introduire de nouveaux comportements.

 

 

Au-delà des comportements relatifs au culte, il y a évidemment toutes les conséquences du « retour à la tradition » dans les comportements sociaux. Dans la vie quotidienne féminine, le voile est un symbole très visible des évolutions, des mentalités. Une enquête du Centre d’Information et de Documentation sur les Droits de l’Enfant et de la Femme d’Alger (C.I.D.D.E.F.), début 2009, faisait les remarques suivantes présentées par Madame Imane Nayef Ighilariz : (El-Watan, 8 mars 2009). « Les filles qui portent la tenue moderne et le foulard représentent 38 % de la population féminine, suivies de celles qui préfèrent le hidjab moultazem (rigoureux) avec 34 % et de celles qui restent encore accrochées à la tenue traditionnelle (2 % seulement). Elles ont abandonné le haïk ou la m’laya durant les années 1980 et 1990 pour passer directement au port de la djellaba ou de la gandoura avec un foulard. C’est une tendance récente parce que la génération des 50 ans et plus a connu les années 1970 et 1980 durant lesquelles les femmes étaient soit en haïk soit en moderne dans la rue ».

 

 

Mais la même enquête laissait apparaître ce débat entre tradition et modernité sur d’autres thèmes, par exemple sur celui de l’héritage : « La société a fait un grand pas en avant dans la mesure où la moitié des Algériens pense que les frères et sœurs doivent avoir droit à un héritage égalitaire. C’est la réalité de la vie quotidienne qui a engendré ce changement. Les algériens qui approuvent l’égalité dans le partage de l’héritage sont confrontés quotidiennement à une réalité du XXIème siècle où des familles vivent des drames auxquels il faut trouver des solutions. Ils réfléchissent par rapport à leur vécu ». Enfin, pour prendre un troisième exemple, la même enquête aborde en ces termes le thème de l’égalité entre les hommes et les femmes et constate là aussi des évolutions régressives : « En 2008, 2 Algériens sur 10 se sont déclarés favorables aux valeurs égalitaires. D’un autre côté, vous avez aussi 2 autres Algériens sur 10 qui ont exprimé un avis réfractaire à l’égalité des sexes. Au milieu, il y a une masse partagée en deux sous-populations avec les mêmes proportions, l’une plus proche des favorables et l’autre penche plutôt vers les réfractaires. Il y a eu un basculement d’une partie de la population qui était située en 2000 dans la catégorie des favorables vers celle des ni pour ni contre ».

 

 

Les évolutions récentes de l’Islam algérien sont bien signalées par le sociologue algérien Abderrahmane Moussaoui dans une conférence au CEMA d’Oran. En voici un passage significatif : « En Algérie, le malékisme, principale source en matière de “fiqh” (droit religieux), sera ébranlé par la vague de “sahwa”, l’éveil islamique, qui a déferlé sur le pays dans les années 1980. Avec la salafia, nous assistons, relève l’anthropologue, à une refondation de “interprétation de l’Initial”. “Hormis les fondements (al-ouçoul), tout est considéré comme de l’historique”, note-t-il en se faisant l’écho d’une règle chère à cette mouvance. Retraçant le parcours initiatique du wahhabisme, il s’attarde sur l’œuvre d’Al-Albani, la vulgate par excellence des salafistes. Ses adeptes vont se référer exclusivement au Kitab (le Coran) et à la Sunna (la tradition du Prophète) en balayant d’un revers de main toute la production exégétique et jurisprudentielle des grandes écoles théologiques.

 

 

Abderrahmane Moussaoui parlera ensuite abondamment du rôle de l’Internet et des sites des muftis dans la vie du musulman contemporain. Les chouyoukhs “high-tech” semblent avoir pris la mesure de l’efficacité des réseaux Internet dans l’action de la “dawa” ; aussi se sont-ils engouffrés dans la brèche technologique sans complexe aucun comme ils l’ont fait avec les bouquets satellites en donnant dans le “fiqh numérique”. “Aujourd’hui, on peut entrer en contact avec le mufti de son choix par internet et avoir un islam à la carte. Avec la globalisation, nous sommes à l’ère du village planétaire” , a affirmé Moussaoui » [Revue de Presse, n° 515, janvier-février, 24, 25].

 

 

Génération de Chercheurs

 

 

Déjà en 1990, Monsieur Rédha Malek, homme politique algérien considérable (ancien négociateur à Evian, ancien premier ministre, etc.) décriait, dans un ouvrage qui aurait mérité d’obtenir plus d’audience en Algérie et au-delà, des « conceptions aberrantes où l’Islam tend à se réduire à porter l’habit traditionnel et à se laisser pousser la barbe, à se scandaliser du progrès moderne, à se complaire dans les survivances faisandées du féodalisme et de l’esprit patriarcal » (3). « Être authentique c’est autre chose que de se reposer dans l’identique, ce qui est le propre de civilisations sclérosées. C’est faire effort sur soi pour intégrer le différent » (4). « L’adulation prétentieuse du passé est une invention des obscurantistes. Elle est leur unique réponse aux défis de la modernité : or c’est par la négation hautaine du nouveau que périssent les civilisations. L’humilité, dans ce cas, loin de constituer une déchéance, est marque de supériorité, c’est par elle que l’esprit progresse dans l’histoire » (5).

 

 

Cette réaction d’un intellectuel musulman et qui est en même temps un homme politique n’a pas eu, il faut le reconnaître, l’influence qu’elle méritait. Il en est d’ailleurs de même en Tunisie – à titre d’exemple – où les efforts remarquables d’une nouvelle génération de chercheurs ne dépassent pas les milieux universitaires. Je pense par exemple à Abdelmajid Charfi (L’Islam entre le message et l’histoire, Albin Michel, 2004), Mohamed Charfi (Islam et liberté. Le malentendu historique, Albin Michel, 1998), Abdelwahab Meddeb (La maladie de l’Islam, Seuil, 2002), Hamadi Redissi (L’exception islamique, Seuil, 2004), Youssef Seddik (Nous n’avons jamais lu le Coran, l’Aube, 2004) ou ancore Mohamed-Chérif Ferdjani (Islamisme, laïcité et droits de l’homme, L’Harmattan, 1991). On trouverait des positions semblables au Maroc, par exemple, Abdou Filali-Ansary (Réformer l’Islam? Une introduction aux debats contemporains, La Découverte, 2002) ou Fatima Mernissi (Le Harem politique, le Prophète et les femmes, Albin Michel, 1987). Le franco-marocain Rachid Benzine s’est efforcé de présenter ces nouveaux courants dans son livre Les nouveaux penseurs de l’Islam (Albin Michel, 2004).

 

 

Il faudrait aussi ajouter à cette réaction de personnes musulmanes contemporaines – souvent francophones de formation, il faut le reconnaître – une autre mouvance qui fait face pour aujourd’hui en Algérie aux durcissements des courants traditionnalistes ou fondamentalistes. Je veux parler du courant ancré dans la tradition spirituelle musulmane, le soufisme. En Algérie, après une période de négation des droits à l’existence de ces tendances (par l’État FLN d’abord, puis par les islamistes) une nouvelle liberté est donnée aujourd’hui à ces mouvements. Il faudrait une étude particulière pour mettre en évidence la place que tient ce mouvement dans le renouveau actuel de l’Islam en Algérie, et ailleurs au Maghreb. Le retour à la tradition, telle qu’interprétée par les fondamentalistes, se trouve ainsi battu en brèche par cet autre courant traditionnel, celui du soufisme. Les combats des Ulémas du début du siècle dernier contre les confréries et les nouveaux combats actuels du fondamentalisme se heurtent désormais aux besoins spirituels qu’expriment et que portent les mouvements confrériques.

 

 

(1) La fête de la rupture du jeûne, à la fin du mois de Ramadan (N.d.R.).

 

 

(2) La commé-moration de l’assassinat de Hosein, petit-fils du Prophète de l’Islam (N.d.R.).

 

 

(3) Rédha Malek, Tradition et Révolution, le véritable enjeu, Bouchène, Alger 1991, 40.

 

 

(4) Ibid., 38.

 

 

(5) Ibid., 35.

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