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Classiques

Parcours du féminin dans la tradition musulmane

Selon la sourate « des Femmes », Dieu créa les êtres humains à partir d’un seule être ou âme, et le terme employé pour la définir évoque les deux sexes. Parmi les 99 noms de Dieu, viennent en premier « le Clément » et « le Miséricordieux » qui étymologiquement renvoient au ventre maternel.

La sourate coranique des Femmes est en bonne partie consacrée et adressée aux femmes et à leur statut juridique. [1] Elle s’ouvre ainsi : « Au nom de Dieu : Celui qui fait miséricorde, le Miséricordieux. Ô vous les hommes ! Craignez votre Seigneur qui vous a crée d’un seul être, puis de celui-ci, il a crée son épouse et il a fait naître de ce couple un grand nombre d’hommes et de femmes. Craignez Dieu ! – vous vous interrogez à son sujet – et respectez les entrailles qui vous ont portées. » [Coran 4,1 ; Cf. 39,6]. Selon ce passage, Dieu créa tous les êtres humains à partir d’une seule personne, ou d’une seule âme (nafs wâhida). Le terme nafs, âme ou personne, est morphologiquement masculin mais il est presque invariablement accordé au féminin. Beaucoup d’exégètes s’arrêtent sur l’emploi, de la part de Dieu dans son Livre, d’un tel nom pour désigner Adam le premier homme. Entre autres, Fakhr al-Dîn al-Râzî (m. 1209), dans les Clefs de l’Arcane, pense à un autre nom féminin que le Coran confère à Adam, khalîfa, vicaire de Dieu, « celui qui prend la place de quelqu’un et lui succède ». Ce rapprochement est important : sans devoir postuler que le Livre saint de l’Islam cache un principe féminin, il est évident que dans la mentalité qui le guide, la notion de progression ou de postérité est féminine. Ce n’est pas un hasard si, parmi les 99 noms de Dieu, émergent al-Rahmân et al-Rahîm – « le Clément, le Miséricordieux » – lesquels partagent l’étymologie de rahma, miséricorde ou don, mais renvoient aussi à la matrice, le ventre maternel, rahim ou rahm. Le même Râzî le révèle en rappelant des paroles du Prophète : « Dieu est al-Rahmân et la mère est al-rahim, son nom à elle provient de Son nom à Lui ». Dans tous les cas, la description d’Adam comme « l’âme seule » l’amène à relever le précepte éthique premier, la sympathie universelle : le Seigneur ordonne de Le craindre – « hommes, craignez Dieu » – et affirme tout de suite nous avoir tous créés à partir d’une seule âme – « je vous créai à partir d’un seul être » – et de cette manière, il a voulu enseigner que l’obéissance signifie méditer sur notre origine commune à tous, à partir de l’être humain unique, et multiplier affection et compassion pour chaque créature.

 

 

Une fois établi que l’« âme seule », le fondateur commun à tous est Adam, l’exégète se trouve face à une nouvelle question de genre : « Il a créé de celle-ci [l’âme seule, Ndt] son épouse (zawj) » (toujours 4,1 ; Cf. 30,21 : « Il a créé pour vous, tirées de vous, des épouses afin que vous reposiez auprès d’elles, et il a établi l’amour et la bonté entre vous »). Même le terme traduit par « épouse » est masculin dans son aspect morphologique ; littéralement il vaut dire « l’autre des deux » sans précision du genre. Quelques exégètes, particulièrement dans le milieu mystique, soulignent la non détermination du genre implicite dans l’emploi de ce terme qui reprend l’indétermination de l’âme primordiale ou nafs, c’est le cas de Qushayrî (m. 1072) dans les Subtilités des indications, qui voit dans la « compagne » d’Adam un générique analogue, une reproduction. Mais la grande majorité des exégètes s’accordent à traduire « l’autre » d’Adam par Ève, en arabe Hawwâ’. Ils annulent ainsi l’ambigüité (de nafs), oublient la réciprocité (de zawj), et insistent sur Ève comme partie ou portion du premier homme, réintroduisant ainsi le thème biblique de la côte dont le Coran ne parle pas. Tabarî (m. 923), dans le Recueil des déclarations, insiste sur l’originaire et temporaire unicité de l’homme qui d’une certaine manière refléterait l’éternelle unicité de Dieu : « Le Très-Haut se décrit Lui-même, l’Unique, à travers la création de tous les humains à partir d’un seul individu ; ainsi Il fait savoir à Ses serviteurs que […] chacun a l’obligation de respecter le droit de l’autre comme le droit du frère sur le frère ». Tabarî, toujours, rappelle que Dieu plongea Adam dans le sommeil, puis lui prit une côte sur le flanc gauche et, pendant qu’Adam dormait et ne sentait rien, il lui réajusta cette partie. De la côte, il créa sa compagne (zawja), Ève, à laquelle il donna la forme d’une femme afin qu’il se repose avec elle. Selon un autre ancien récit rapporté par le même auteur, « Adam se promenait dans le Jardin, triste et solitaire, il n’avait pas un autre (zawj) avec qui se reposer. Il s’assoupit et lorsqu’il se réveilla, il vit près de lui une femme que Dieu avait créée pour lui à partir de sa côte. “Pourquoi as-tu été créée ?”, demanda-t-il. “Pour que tu te reposes avec moi”, répondit-elle ». C’est une très douce image que celle de l’homme et de la femme dans le Jardin, leur vie commune pleine de confiance ; ce fondateur unique s’apaisa, trouva une demeure et un abris auprès du nouvel être qui était son double, son complément. Dans la sourate des Créatures qui se multiplient, il est dit : « Nous avons crée un couple (zawjayni, duel de zawj) de chaque -chose – peut-être réfléchirez-vous ? […], ne placez pas une autre divinité à côté de Dieu » [Coran 51,49-51]. C’est une complétude dans la dualité, qui sert à méditer sur l’unicité très singulière de Dieu. La réciprocité de l’homme et de la femme est éclairée encore dans le Livre, entre autres dans un verset de la sourate de la Vache : « Elles sont un vêtement (libâs) pour vous, vous êtes, pour elles, un vêtement » [Coran 2,187]. Lorsqu’il lit ce verset, Tabarî pense à l’étreinte forte entre époux, lorsque le corps de l’un devient pour l’autre comme le vêtement qu’il revêt, le protégeant du regard des gens et de la chute dans l’illicite. Et, pour répéter le don réciproque de repos et de confiance mutuelle que produit l’union conjugale, il rappelle un autre vêtement que Dieu a étendu avec bienveillance sur l’humanité : « C’est Lui qui a établi pour vous la nuit comme un vêtement ; le sommeil, comme un repos. Il a établi le jour comme une résurrection » [Coran 25,47].

 

 

Motifs Préexistants à la Révélation

 

 

Dans les explications et les récits que nous venons de citer, les géniteurs représentent une sérénité intacte ; la côte est une part intégrante de l’homme et n’implique pas de réduction de valeur. Cependant, l’exégèse musulmane atteste aussi de positions aux intentions différentes, qui insistent sur le fait que la femme provient de l’homme – selon le Coran 30,21 : toutes les femmes « sont créées à partir des hommes » – et donc sur sa stricte subordination ; attestant ainsi la misogynie que nous savons commune au passé sémitique. Il faut rappeler que ces récits figurent dans des œuvres plus tardives, dans lesquelles re-émergent des motifs culturels préexistants à la révélation du Coran. Un exemple est offert par l’andalous Qurtubî, « le Cordouan » (m. 1272), dans son œuvre Le recueil des préceptes du Coran. Il écrit : « Ève fut créée à partir d’une côte d’Adam sans qu’il en pâtisse, parce que s’il avait ressenti de la douleur, aucun homme n’éprouverait de l’affection pour sa femme. Quand il se réveilla, les anges lui demandèrent : “Adam, l’aimes-tu ?”. “Oui”, dit-il. Ils demandèrent à Ève : “Et toi, Ève, l’aimes-tu ?”. “Non”, dit-elle. […] Quelqu’un a affirmé que s’il existe une femme qui a parlé avec sincérité de l’amour pour son mari, c’est bien Ève ». « Les érudits ont affirmé que la femme est tordue – continue Qurtubî – parce qu’elle fut créée à partir de quelque chose de tordue, à savoir la côte ». Et il cite immédiatement des paroles attribuées au prophète Mohammad : « La femme a été créée à partir d’une côte et tu ne peux pas la redresser ; si elle te satisfait, elle te satisfait même tordue ». Un autre exemple est donné par le commentaire de Suyûtî (m. 1505), dans Les Perles éparses : Dieu créa l’homme à partir de la terre, décrétant ainsi son fort désir pour la terre, et il créa la femme à partir de l’homme, décrétant ainsi son fort désir pour les hommes. De ce fait, l’auteur conseille : « Enfermez vos femmes ». Ibn Kathîr (m. 1373), disciple d’Ibn Taymiyya (m. 1328) enseignait la même chose dans son Explication du Coran sublime : insatiable et avide d’hommes, la femme doit être isolée et emprisonnée.

 

 

Et pourtant, le Coran n’associe pas directement la femme à la réclusion, ce que font en revanche certains travaux d’exégèse ultérieurs, mais plutôt à la préservation. Et il ne s’agit pas toujours d’une préservation exercée par l’homme à l’égard de la femme. Il est dit, encore dans la sourate des Femmes : « Les femmes vertueuses sont pieuses : elles préservent dans le secret (ghayb) ce que Dieu préserve [Coran 4,34] ». Dans ce passage, la femme est sujet, et non objet, de la tutelle ; quant au ghayb qu’elle est appelée à garder, « ce qui fuit ou est absent », c’est un terme chargé de signification dans le Livre car il traduit le plus souvent le Mystère, inaccessible à la connaissance des créatures [Cf. Coran 6,59]. Les commentateurs sont évidemment troublés par le fait que la femme est placée à côté de Dieu l’un et l’autre impliqués dans la préservation du Mystère, et ils s’ingénient à en amoindrir les contenus. Tabarî explique que les femmes pieuses « préservent dans le secret ce que Dieu préserve » dans le sens qu’elles prennent soin de leur mari lorsqu’il est loin de chez lui, et c’est la même chose chez les précurseurs d’un pilier d’exégèse ultérieure : la réduction du ghayb, l’Inaccessibilité, à une absence plus commune, celle occasionnelle ou temporaire de l’époux : la préservation ordonnée aux femmes devient la préservation d’elles-mêmes durant l’absence du mari. Comme l’enseigne l’élève du grand al-Ghazâlî (m.1111) à Bagdad, Ibn al-‘Arabî (m. 1148), dans son commentaire Les Préceptes du Coran, durant l’absence du mari, la femme ne fera rien qui lui déplairait s’il était là et la voyait.

 

 

Dans la Tradition du Prophète, l’obéissance au mari constitue le pilier de l’éthique féminine. Selon un récit assez connu, une femme se rendit auprès du Prophète au nom des autres femmes et lui dit : « Cette guerre (jihâd), Dieu l’a prescrite aux hommes ; s’ils souffrent ils seront récompensés, s’ils meurent ils vivront auprès de leur Seigneur et recevront de lui nourriture. Et nous, une multitude de femmes, qui sommes face à eux, ne nous revient-il rien ? ». Le Prophète répondit : « Fais savoir à toutes les femmes que tu rencontreras qu’obéir à son mari et reconnaître ses droits a autant de valeur aux yeux de Dieu ; mais bien peu d’entre vous le font ». En même temps, la Tradition introduit l’idée du nécessaire occultement des femmes. Le Prophète aurait déclaré que « parmi les femmes, la meilleure est celle qui se cache si tu la regardes, qui t’obéit si tu lui donnes un ordre, qui préserve pour ton compte sa propre personne et ton argent si tu es absent ». Il existe de nombreuses variantes de ces paroles du Prophète, visant à faire de l’occultement de la femme une partie de la religion : « Rien n’est mieux pour l’homme, après la foi en Dieu, qu’une femme de bon caractère, qui se cache lorsqu’il la regarde […] ; il n’y a rien de mieux pour le musulman, après l’Islam, que la belle femme qui se cache lorsqu’il la regarde, qui obéit à ses ordres et qui, lorsqu’il est absent, prend soin de son argent et d’elle-même ». « La femme doit toujours se montrer pleine de pudeur face à son mari – enseigne le damascène Dhahabî (m. 1348) – et baisser son regard devant lui. Elle doit obéir à ses ordres, demeurer en silence lorsqu’il parle, se lever quand il arrive, éviter tout ce qui l’irrite, être à sa disposition durant le sommeil, ne pas trahir sa confiance quand il est absent, ni dans le lit, ni dans l’argent, ni dans la maison, se faire belle en sa présence et ne pas le faire en son absence, honorer sa famille et ses parents et considérer comme beaucoup chaque petite chose venant de lui ». Dhahabî rappelle encore que montrer les ornements de dessous le voile, se parfumer pour sortir de chez soi, endosser des habits drapés sur les côtés à la manière bédouine est un comportement que Dieu déteste : ne pas se cacher, particulièrement dans l’habillement, est chose particulièrement inappropriée pour la femme.

 

 

Le Grand Thème de la « Préservation »

 

 

Revenons au Livre. La mise côte à côte des femmes et de Dieu précédemment relevée à propos du ghayb – elles « préservent dans le secret », Coran 4,34 – est plus explicite dans la suite du verset : « ce que Dieu préserve ». Selon ces paroles, les femmes répètent ou doivent répéter une action divine. Mais, depuis le début, la littérature des commentaires traduit le tout par l’obéissance de l’épouse envers son mari et enfin par l’obligation de chasteté en dehors du mariage. La première question que se posent les exégèses est : Qu’est-ce que Dieu préserve ? Certains, comme Râzî, pensent que, s’agissant du cas des femmes, Dieu préserve les droits des femmes. La question a des conséquences juridiques : les femmes doivent préserver les droits de leurs maris comme contrepartie due à l’attention que Dieu leur prête, en tant que devoir de restitution des choses bonnes que le Seigneur a décrétées en leur faveur en ordonnant aux maris d’être équitables et de les protéger. Certains proposent la périphrase suivante : les femmes doivent préserver leurs maris durant l’absence de ces derniers, tout autant qu’elles préservent Dieu, tout autant qu’elles Le craignent. Cette possibilité d’interprétation se base sur l’usage idiomatique de la langue arabe : « préserver Dieu dans quelque chose » veut dire « tenir compte de lui à tel sujet ». D’autres auteurs, comme Ibn Kathîr, limitent la préservation requise de la part des femmes à la préservation de leur chasteté en dehors du régime conjugal, donc à s’abstenir d’actes sexuels illicites (zinâ). Commentant la préservation, Ibn Kathîr cite des propos du Prophète : « Si une femme fait ses cinq prières [par jour], si elle accomplit le jeûne du mois [de ramadan], si elle préserve sa chasteté et obéit à son mari, il lui sera dit: “Entre dans le Paradis par la porte qui t’agrée le plus” ».

 

 

Revenons à la sourate des Femmes. Le passage précédemment examiné et relatif aux croyantes était immédiatement précédé par une affirmation très connue et continuellement citée – « Ne convoitez pas les faveurs dont Dieu a gratifié certains d’entre vous de préférence aux autres » [Coran 4,32] – mais souvent sans faire attention au contexte d’écriture. On doit en effet rappeler qu’ici la priorité masculine n’est pas généralisée ni métahistorique – comme lorsqu’il est dit que les femmes « ont été créées à partir des hommes », [Coran 30,21] – mais entre dans un discours parfaitement juridique, relatif aux parts d’héritage, thème que cette sourate aborde dès les premiers versets. Et il faut rappeler la suite du passage : « Nous avons désigné pour tous des héritiers légaux : les père et mère, les proches et ceux auxquels vous êtes liés par un pacte. […] Les hommes ont autorité sur les femmes, en vertu de préférence que Dieu leur a accordée sur elles, et à cause des dépenses qu’ils font pour assurer leur entretien » [Coran 4,33-34]. La supériorité de l’homme est indéniablement déclarée, mais avec une importance seulement financière, et en offrant en plus le motif rationnel du précepte : « cause des dépenses qu’ils font pour assurer leur entretien ». Il est intéressant d’observer que cette motivation est secondaire à la volonté de Dieu – « Dieu a gratifié certains d’entre vous de préférence aux autres » – et ainsi, pour la énième fois dans le Coran, la raison humaine et ses fruits se trouvent subordonnés à la divine liberté de choix.

 

 

Poursuivons dans la lecture de la sourate des Femmes : « Admonestez celles dont vous craignez l’infidélité ; reléguez-les dans des chambres à part et frappez-les. Mais ne leur cherchez plus querelle, si elles vous obéissent. – Dieu est élevé et grand » [Coran 4,34]. Les commentateurs insistent en chœur sur le caractère graduel des représailles ; les coups sont un extrême et dans le cas où ils s’avèrent nécessaires, ils devront être légers. Ils expliquent en outre que la désobéissance féminine en question, définie par le Livre nushûz, c’est-à-dire arrogance ou orgueil, est plus précisément la réticence aux rapports sexuels que la sourate de la Vache prescrit à l’homme comme licites de toute façon dans le cadre d’une union légitime [Cf. Coran 2,223]. La désobéissance de type nushûz est dans tous les cas également envisagée par rapport à l’homme, toujours dans la sourate des Femmes, avec le sens final de la répudiation : « Quand une femme redoute l’abandon (nushûz) ou l’indifférence de son mari : nul péché ne leur sera imputé s’ils se réconcilient vraiment, car la réconciliation est un bien » [Coran 4,128]. L’érudit de la tradition du Prophète déjà mentionné, Dhahabî, enseigne qu’il est du devoir de la femme de ne pas se refuser à son mari lorsqu’il la désire. Le Prophète aurait en effet affirmé plusieurs fois que cela provoque la désapprobation des anges et que « si le mari invite sa femme dans son lit, elle doit y aller même si le lit se trouve au-dessus d’un brasier ». Le même auteur enseigne ensuite que l’épouse ne devra pas se vanter de sa beauté ni mépriser le mari s’il est laid. Il relate un fait survenu au célèbre philologue de Bassora Asmâ‘î (m. 828) au cours de l’un de ses voyages d’études chez les bédouins : « Je parvins au désert et rencontrai une femme belle et son mari laid. Je lui demandai : “Comment peux-tu te résigner à rester avec un homme comme celui-ci ?” Elle répondit : “Il y a deux possibilités : ou bien c’est lui qui est obéissant avec Celui qui l’a créé et je suis sa récompense, ou bien c’est moi qui ai péché, et il est ma punition” ». Inversement, puisqu’il est ordonné à la femme d’obéir à son mari, Dhahabî rappelle au mari de bien agir envers son épouse et de supporter patiemment son éventuel mauvais caractère, parce que Dieu a dit : « Traitez-les avec gentillesse » [Coran 4,19] ; et le Prophète aurait déclaré : « Vous avez un droit sur vos femmes et vos femmes ont un droit sur vous », et « le meilleur d’entre vous est celui qui est le meilleur avec sa famille ».

 

 

La supériorité des hommes est affirmée dans un autre passage coranique très connu : « Les femmes ont des droits équivalents à leurs obligations, et conformément à l’usage. Les hommes ont cependant une prééminence sur elles. – Dieu est puissant et juste » [Coran 2,228]. La réciprocité dans le comportement entre hommes et femmes est souvent entendue par les commentateurs musulmans comme étant se rendre plaisants les uns pour les autres. Le Prophète aurait en effet apprécié la femme qui se faisait belle pour lui autant que lui-même appréciait se faire beau pour une femme. Ou bien comme se rendre réciproquement agréable, particulièrement du point de vue sexuel. Mais dans le Coran, le domaine est plutôt, et encore une fois, juridique, le contexte précis est celui de la répudiation (talâq) : une fois que le divorce est ratifié, la femme devra attendre trois périodes de menstruations avant de se remarier, dans l’éventualité où elle serait enceinte. La supériorité de l’homme semble se référer au temps plus court demandé à l’homme avant de se remarier ; toutefois, en amont, elle est évidemment sous-entendue par le divorce unilatéral [Cf. pour cela Coran 65,1-2].

 

 

Une Plus Grande Capacité Juridique

 

 

Dans tous les cas, l’exégèse s’emploie à définir la supériorité masculine avec foison de détails. Selon Tabarî, la « prééminence sur elles » concerne l’héritage, plus important dans le cas d’un homme, ou bien le jihâd au sens guerrier auquel seuls les hommes sont appelés, ou bien le pouvoir et la seigneurie, ou bien le don nuptial qui revient seulement aux hommes, et rappelle même la barbe qui est accordée à l’homme et pas à la femme. Mais surtout, la « prééminence » est l’accomplissement, de la part de l’homme, de tous ses devoirs

 

à l’égard de son épouse et l’indulgence envers elle, et signifie que le Très-Haut oblige l’homme à prendre patience et à respecter tous les droits de la femme. Dans ces anciens propos, la supériorité masculine, toujours emphatisée, se traduit tout au plus par une plus grande capacité juridique, un plus grand nombre de droits mais aussi par des obligations légales. Ce sera aussi le cas par la suite, mais l’interprétation de la subordination de la femme prendra à la longue de plus en plus d’importance. Par exemple, le perse Tabarsî (m. 1154), de foi chiite, insiste dans son Sommaire des déclarations sur le caractère non comparable des droits des hommes et des femmes, ceux des hommes étant supérieurs, et de beaucoup ; et il rapporte l’histoire d’une femme qui avait demandé au Prophète si ses droits à l’égard de son mari étaient égaux aux siens à lui envers elle : « Non et non, ils sont cent contre un ! » – avait répondu Mohammad. Qurtubî s’exprimera lui aussi, comme d’autres, dans le sens d’une plus grande servitude de la femme, et rappellera à son tour des propos du prophète continuellement cités : « Si je devais ordonner à quelqu’un de se prosterner devant une autre personne que Dieu, j’ordonnerais à la femme de se prosterner devant son mari ». Mais il ajoute que l’homme a l’obligation d’être généreux avec sa femme, dans l’argent comme dans les manières et le caractère.

 

 

C’est surtout la force comme prérogative de l’homme qui est soulignée par le grand Râzî, qui n’oublie pas la sympathie et la solidarité entre les sexes en vue de ce repos réciproque sur lequel le Coran s’arrête. Il écrit que la femme est entre les mains de l’homme comme un prisonnier qui ne sait rien faire. Mais c’est justement pour cette raison que l’homme devra prendre grand soin de la femme : précisément parce que Dieu a décrété que les hommes étaient à une marche au-dessus des femmes, ils sont appelés à respecter d’autant plus les droits des femmes ; Dieu les met en garde afin qu’ils ne causent pas de tort à leurs compagnes, parce que plus on a reçu de la part de Dieu et plus est grave l’éventuelle faute commise. Le comportement préjudiciable de l’homme à l’égard de la femme se traduit enfin comme une ingratitude envers le créateur pour les dons reçus, faute très grave. L’auteur a repris l’idée coranique de la supériorité masculine comme un don et pas comme un dû ; l’homme doit remercier le Seigneur, ne pas profiter de la priorité décrétée à son avantage mais en faire humblement un bon usage. « L’intention du passage – continue Râzî – est l’obtention de l’avantage commun, réparti entre les deux, parce que le but de l’union entre un homme et une femme est le calme, la confiance, l’affection, la rencontre des peuples et la plus grande sérénité dans la vie. Tout ceci est partagé par les deux parties ». Dans le même sillage, un contemporain comme Sayyid Qutb (m. 1966), le théoricien de l’Islam intégral et politique, dit dans son commentaire À l’Ombre du Coran : ce qui compte chez une femme est avant tout sa dévotion à Dieu, dévotion intérieure qui soutien la sérénité réciproque et l’affection mutuelle, mais avant tout le soin, l’abri, bénéfice réparti chez les deux parties de l’être humain unique que Dieu créa au commencement, parce que Dieu a voulu honorer l’homme en le faisant en deux parties. La musulmane est celle qui préserve, en l’absence du mari et davantage en sa présence, l’inviolabilité du lien conjugal sacré.

 

 

La position des deux auteurs, évidemment, ne reflète pas la mentalité de tous ; elle témoigne néanmoins d’une continuité : l’instance coranique sur la réciprocité, l’échange et le soutien réciproque en tant que pivots de la relation entre homme et femme, n’a pas été perdue et ne doit pas se perdre.

 

 


 

[1] Je reprends ici La creazione della donna e il suo ruolo nella tradizione islamica, in G. Filoramo (dir.), Le religioni e il mondo moderno, vol. IV (Nuove tematiche e prospettive), Einaudi, Torino 2009, pp. 341-373.

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