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Islam

Pourquoi la revue de l’État islamique s’appelle Dabiq

Les traditions islamiques se comptent par centaines de milliers, mais l’une d’elles a acquis récemment une grande notoriété du fait de l’État islamique : c’est celle qui situe la bataille finale entre les forces du bien et celles du mal dans la petite ville syrienne de Dâbiq. Que dit ce hadîth, quel est son contexte et pourquoi l’E.I. a-t-il décidé de le récupérer à ses propres fins ?

L'armée de l'E.I.

Dans la lecture presqu’infinie de hadîth (les centaines de milliers de “dits” attribués au Prophète de l’Islam), certains jouissent depuis toujours d’une fortune particulière en raison de leur contenu, d’une formule particulièrement heureuse, ou de leur vaste diffusion, considérée comme une garantie de leur authenticité. C’est le cas par exemple de la collection de 40 hadîth rassemblée par an-Nawawî, un traditionniste syrien du XIIIème siècle, et très répandue jusqu’à présent dans le monde islamique1.

 

 

Parfois au contraire, certains hadîth qui risquaient de tomber dans l’oubli redeviennent de nouveau “à la mode” parce qu’un mouvement militant les a faits siens. C’est le cas, aujourd’hui, de la tradition qui situe la bataille finale entre les forces du bien et celles du mal dans la ville syrienne de Dabiq, non loin d’Alep. Depuis en effet que l’EIIL s’en est emparé et en a fait le titre de sa revue, ce hadîth est sorti de l’anonymat des volumes de traditions poussiéreux pour vivre une vie nouvelle sous les lumières du théâtre global.

 

Ce hadîth s’inscrit dans le genre apocalyptique contenant les prophéties sur les événements qui précèderont le Jour du Jugement. Comme le montre David Cook, auteur de plusieurs travaux sur ce thème2, la production islamique la plus ancienne se distingue de la tradition hébraïque ou chrétienne par le fait qu’elle ne présente pas les “Signes de l’Heure” en une séquence narrative continue, mais en l’état de fragments, traditions isolées que les ulémas tenteront plus tard de rassembler et recoudre en une seule et même histoire.

 

 

Et parmi ces fragments, sorte de photogrammes d’un film qui attend encore d’être tourné, s’insère le hadîth sur Dâbiq. Précédé par la chaîne habituelle des transmetteurs (de Zuhayr ibn Harb ; de Mu‘allâ ibn Mansûr ; de Sulaymân ibn Bilâl ; de Suhayl ; de son père ; de Abû Hurayra), il raconte :

 

 

L’envoyé de Dieu dit : L’Heure [du Jugement] ne se lèvera pas tant que les Romains ne camperont pas dans le cours inférieur de l’Oronte (al-A‘mâq) ou à Dâbiq. Alors s’ébranlera contre eux une armée de Médine, composée des meilleurs habitants de la terre. Quand les deux armées seront sur le point de s’affronter, les Romains diront : «Laissez-nous la main libre avec ceux qui ont pris des prisonniers parmi nou s: nous irons combattre ceux-là seulement». Mais les musulmans répondront : «Non, par Dieu. Nous ne vous laisserons pas la main libre contre nos frères». Et le combat fera rage.

 

Un tiers [des musulmans] prendra la fuite, vaincu : Dieu n’acceptera jamais leur repentir. Un tiers sera tué : ils seront auprès de Dieu les martyrs les meilleurs. Et un tiers remportera la victoire et ils n’auront plus à craindre de dissension : ceux-là conquerront Constantinople. Et tandis qu’ils se trouveront partager le butin, et qu’ils auront pendu leurs épées aux oliviers, voilà que Satan criera faussement parmi eux : «L’Antichrist3 a pris votre place dans vos familles !». Ils sortiront alors de Constantinople. Quand ils arriveront en Syrie, Satan sortira contre eux. Tandis qu’ils se prépareront à le combattre et serreront les rangs, voilà que viendra le temps de la prière. Alors Jésus fils de Marie descendra [du ciel] pour diriger la prière. Quand l’ennemi de Dieu le verra, il se dissoudra comme le sel dans l’eau. Et s’il le laissait aller, il se dissoudrait jusqu’à disparaître. Mais Dieu le tuera de la main de Jésus et leur montrera son sang sur la pointe de sa lance.

 

 

(Sahîh de Muslim, Kitâb al-fitan wa-ashrât al-Sâ‘a, Bâb fî fath al-Qustantîniyya wa-khurûj al-Dajjâl wa nuzûl ‘Îsâ b. Maryam, hadîth numéro 7312, p. 1073, ed. Dâr Sâdir, Bayrût s.d)

 

 

Quelques explications rapides, nécessairement partielles, pour illustrer le contenu du texte.

 

 

Tout d’abord, la tradition est conservée dans le recueil de Muslim (mort en 875), considéré par les sunnites comme la plus grande autorité en matière, avec al-Bukhârî (mort en 854). Cette collection se divise en plusieurs livres ; l’un d’eux est intitulé Le Livre des tribulations et des signes de l’Heure. On y trouve un chapitre (bâb 9) consacré à la «conquête de Constantinople, à la sortie de l’Antichrist, et à la descente de Jésus fils de Marie». Ce chapitre en réalité ne contient que ce seul hadîth.

 

La formule qui ouvre le texte («L’Heure ne se lèvera pas tant que…») est récurrente dans le matériel apocalyptique le plus ancien. On la retrouve ainsi, par exemple, dans le même livre du recueil de Muslim, au chapitre 14 : «L’Heure ne se lèvera pas tant que ne sortira pas de la terre du Hijaz [=la région de la Mecque et de Médine] un feu qui illuminera les cous des chameaux à Bosra [en Syrie]». Peu avant, au chapitre 12, on lisait du reste que «l’Heure ne se lèvera pas tant que» les conquêtes ne seront pas terminées, conquêtes indiquées dans l’ordre suivant : la Péninsule Arabique, l’empire perse, l’empire byzantin. Ces conquêtes seront suivies – raconte notre hadîth – de la sortie de l’Antichrist, figure monstrueuse qui s’empare de la terre pendant quelque temps avant d’être défaite par le Christ, le Messie fils de Marie qui, pour l’Islam, est monté au ciel au moment de sa crucifixion.

 

 

À la différence d’autres textes apocalyptiques, il n’est pas difficile de reconstituer le contexte du hadîth de Dabiq et sa zone d’origine : car il est né de toute évidence pendant les guerres arabo-byzantines. Dans l’élan initial des premières campagnes militaires, les musulmans s’emparèrent de tout le Proche-Orient, mais ne réussirent pas à conquérir Constantinople. La ville resta dès lors, et pendant plusieurs siècles, un objectif symbolique, tandis que la frontière se stabilisait sur les pentes du haut-plateau anatolien. Parler de frontière est en réalité inexact si on l’imagine en termes modernes une frontière aux contours précis. Il s’agissait plutôt d’un no man’s land de plusieurs kilomètres de largeur, délimité par une première ligne de places-fortes et de marches de frontière (thughûr en arabe) derrière laquelle venait une seconde ligne de cités-forteresses (‘awâsim). Chaque année, à la belle saison, les deux armées lançaient des offensives sur le territoire ennemi, pour faire des prisonniers et du butin. On comprend donc comment, pour les habitants de la Syrie (et pour ceux de l’Anatolie byzantine de l’autre côté des confins), cet état de guerre quasi endémique ait pu stimuler la formation de matériel apocalyptique qui inscrit dans ce contexte d’hostilité séculaire les événements terribles liés à l’avènement de l’Heure.

 

Le milieu syrien fournit donc un élément utile pour dater le hadîth : celui-ci doit être postérieur à la première vague de conquêtes (un premier siège de Constantinople se déroula de 674 à 678, et un second, en 717-718), il s’inscrit probablement entre la période omayyade tardive et les débuts de la période abbaside, peu de temps avant la compilation du recueil de Muslim. La frontière arabo-byzantine resta ensuite pratiquement inchangée jusqu’aux campagnes de Nicéphore Phocas au Xème siècle, qui trouvèrent leur apogée avec la reconquête de la Cilicie et d’Antioche par les byzantins. Mais en 1071, la victoire turque décisive à Manzikert sanctionnait l’effondrement de l’empire romain d’Orient et ouvrait la voie à la conquête de l’Anatolie, et enfin de Constantinople en 1453. La Syrie du Nord, après un dernier affrontement décisif entre ottomans et mamelouks, sortait ainsi de la scène de la « grande » histoire.

 

 

***

 

 

Comme on peut le saisir d’après cette présentation sommaire, le hadîth de Dabiq ne jouit donc pas d’une prééminence particulière dans le matériel apocalyptique islamique. D’autres traditions situent en effet les événements décisifs du Jour du Jugement dans d’autres région ou villes, par exemple à Damas ou à Jérusalem.

 

C’est probablement le fait de s’être emparé d’une bonne partie de la Syrie septentrionale qui a incité l’État islamique à conférer une importance particulière à cette tradition. La récupération du texte advient à travers son actualisation : les Romains dont on parle, c’est-à-dire les Byzantins, sont en effet relus comme les Occidentaux d’aujourd’hui en général. Et étant donné que la conquête de la nouvelle Rome (Constantinople) s’est déjà réalisée dans le temps, l’EIIL déplace ses attentions, pour l’instant heureusement uniquement médiatiques, vers l’autre Rome.

 

 

Comme l’observe Hamit Bozarslan dans une interview à paraître dans le prochain numéro d’Oasis, l’État islamique se meut sur deux plans : l’un, de rationalité instrumentale, orientée à la création d’une structure étatique, l’autre, d’irrationalité, tendue vers la dimension symbolique et parfois carrément apocalyptique. Et c’est justement en raison de cette double logique que le phénomène exige, pour être compris, d’être traité sur plusieurs niveaux, allant des considérations géopolitiques jusqu’aux aspirations eschatologiques – lesquelles, pour une partie au moins du leadership, ne sont pas moins réelles que les calculs stratégiques immédiats.

 

 

 

1Cf. http://40hadithnawawi.com/ (en anglais) et http://sajidine.com/hadith/nawawi/page1.htm (en français). En italien: http://www.huda.it/books/40_hadith.htm.

 

2Cf. par exemple Studies in Muslim Apocalyptic, Darwin Press, Princeton 2003.

 

3Dans l’édition Dâr Sâdir on trouve en réalité al-Masîh (le Christ), mais la leçon correcte est al-Masîh al-Dajjâl (l’Antichrist), comme on peut le déduire d’autres hadîth parallèles (cf. Lisân al-‘Arab à l’entrée khalafa-hu).

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