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Islam

Quel Irak veulent les ayatollahs de Téhéran

Ayatollah Khamenei

La rivalité entre les villes saintes, la doctrine khomeyniste opposée au quiétisme de l’ayatollah al-Sistani : comment les fissures du front chiite influencent le combat contre Daech

Emportés par la vague sanglante de sectarisme religieux qui depuis des années secoue violemment le Moyen-Orient, il devient toujours plus difficile de voir les distinctions et les différences internes aux communautés ethno-religieuses-culturelles qui s’opposent. C’est plus difficile, mais pour cette raison cela se révèle encore plus utile, afin de ne pas alimenter le processus extrêmement négatif de la réduction de la pluralité identitaire du Moyen-Orient, depuis toujours le caractère distinctif de la région.

 

 

Dans ce sens, il semble utile de ne pas céder au simplisme de la dichotomie chiite-sunnite. La polarisation et la politisation de cette identité culturelle et religieuse est sous les yeux de tout le monde ; il serait absurde cependant de considérer le « front chiite » – en particulier en Syrie et en Irak – comme s’il s’agissait d’un bloc homogène qui poursuit les mêmes objectifs. Au contraire, derrière le compactage auquel ils ont été poussés par l’agressivité du radicalisme sunnite salafiste et salafiste-djihadiste, les chiites du Moyen-Orient conservent des diversités profondes au niveau de leurs identités, leurs visions politiques et religieuses et leurs intérêts.

 

 

Pour commencer, il ne faut pas sous-estimer la grande pluralité de courants et de sous-groupes de la Shi‘a, un archipel diversifié ; il y a ensuite la césure ethnique au sein du courant le plus important – à savoir les chiites duodécimains – divisés en chiites d’ethnie arabe, turque et, évidemment, persane (les plus nombreux et importants). Et la profonde rivalité entre arabes, turcs et persans n’a certainement pas disparu.

 

 

Même si elle est moins visible, la division entre les plus hautes autorités du chiisme duodécimain est encore plus importante. Depuis des décennies, existe une rivalité religieuse et géopolitique entre Qom – la ville plus importante du clergé iranien – et les villes saintes de Najaf et Karbala, qui se trouvent en Irak. Après la révolution iranienne de 1979, la rivalité s’est accentuée, avec Qom qui soutient, du moins officiellement, la doctrine khomeyniste du velayat-e faqih (la suprématie du jurisconsulte, le contrôle direct du clergé sur la politique), tandis que les écoles théologiques de Najaf se sont toujours opposées à cette vision, perçue comme une déviation dangereuse.

 

 

Même après l’invasion anglo-américaine de 2003, les différences n’ont pas manqué. La plus haute autorité en Irak, le marja‘ al-taqlid (Source d’imitation), l’ayatollah ‘Ali al-Sistani, tout en jouant un rôle décisif dans la construction d’un nouvel Irak dirigés par les chiites, il s’est toujours opposé à l’action politique directe du clergé. Il a essayé aussi de refréner les interférences iraniennes importantes, qui en sont arrivées à « le défier » à Najaf même, avec la création d’écoles religieuses empreintes de la vision du velayat-e faqih et avec le soutien financier et politique de partis religieux irakiens.

 

 

L’effondrement des forces armées irakiennes et la naissance du califat djihadiste de Abu Bakr al-Baghdadi en 2014 ont cependant forcé al-Sistani à s’affairer pour soutenir une réponse « chiite » à la menace mortelle représentée par Daech (qui considère les chiites comme étant des apostats, et qui méritent donc la mort). D’où son soutien aux Forces de Mobilisation populaire, al-Hashd al-Sha‘abi, des milices chiites créées par le gouvernement irakien. Il s’agit de milices fortement soutenues, armées et entraînées par les pasdaran iraniens et donc contrôlées indirectement par le Guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei. Pour al-Sistani, ces milices étaient une réponse incontournable à une situation potentiellement catastrophique, mais elles devaient davantage représenter des forces d’origine nationaliste pour libérer l’Irak qu’un instrument de lutte sectaire. Au contraire, les Iraniens les ont transformées en milices à l’accent religieux, en engageant des volontaires chiites provenant de plusieurs pays et en les faisant un instrument plus fidèle à Téhéran qu’à Bagdad. La prééminence de l’aspect sectaire a provoqué des actes de vengeance et des excès de la part des miliciens chiites dans les régions sunnites reconquises : des événements qui ont indigné al-Sistani, lui qui invite depuis des années à la modération et à ne pas fomenter la haine intra-religieuse, la première des causes de l’effondrement de l’État irakien.

 

 

Le désaccord sur la politique régionale est encore plus profond : le grand ayatollah irakien prêche depuis toujours la prudence et une attitude de compromis envers les autres pays arabes et envers les sunnites ; en revanche, Khamenei et les pasdaran sont convaincus qu’il faut obtenir une victoire militaire évidente en Syrie, en soutenant à n’importe quel prix Bachar al-Assad, un leader crucial pour les intérêts stratégiques iraniens. Et cela, même au prix du renforcement de l’hostilité des sunnites arabes contre les chiites.

 

 

En somme, al-Sistani raisonne surtout en termes religieux et de réduction de l’affrontement sectaire à l’intérieur et à l’extérieur de l’Islam, en contrecarrant l’implication directe du clergé chiite dans les affaires politiques, avec une perspective qui part bien de l’Irak mais qui englobe les intérêts des fidèles chiites de toute la région. Au contraire, Khamenei et les « politiciens au turban », comme les iraniens appellent les religieux iraniens impliqués directement dans la gestion du pouvoir, raisonnent en termes politico-stratégiques, en plaçant les intérêts nationalistes iraniens avant tout (malgré la rhétorique pan-chiite du régime post-révolutionnaire de Téhéran).

 

 

De fait, ce sont deux manières pratiquement inconciliables de représenter un guide et un modèle religieux. Al-Sistani n’a certainement pas le pouvoir politique – et encore moins militaire – de Khamenei. Mais, l’effondrement du charisme du clergé chiite en Iran et la désaffection de millions d’Iraniens envers l’Islam contrastent avec le maintien de l’autorité morale – qui se traduit en influence politique – du vieux al-Sistani, considéré par des dizaines de millions de fidèles comme la plus haute autorité religieuse et la seule véritable « source d’imitation ». Et comme le meilleur frein que la tradition chiite possède à Najaf contre la dangereuse « innovation » doctrinale représentée par la pensée révolutionnaire de Khomeyni.

 

 

[Traduction de l'original italien]

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