Des filles intéressées par une carrière dans le social, des jeunes qui aspirent au combat : phénoménologie des recrues de l’État Islamique

Dernière mise à jour: 22/04/2022 09:28:22

Selon un récent rapport des services secrets anglais, durant l’année passée, le nombre des femmes occidentales qui ont rejoint les rangs de Daech a augmenté de 21 % par rapport à 2014 (aujourd’hui elles représentent 10 % des foreign fighters européens). Melanie Smith et Erin Marie Saltman, de l’International Centre for the Study of Radicalisation (ICSR), ont remarqué que les femmes représentent 10 % des membres européens de Daech et sont âgées de 16 à 24 ans environ. Au moins un quart des femmes sont recrutées par un membre de leur famille – maris, frères ou parents – tandis que les autres sont des filles qui choisissent de partir seule ou avec une ou plusieurs amies. Dounia Bouzar, fondatrice et directrice du Centre pour la prévention des dérives sectaires liées à l’Islam, a découvert le point commun des jeunes radicalisées : elles sont toutes intéressées par une carrière dans le social ou dans le domaine de l’aide humanitaire. Dès que ces aspirations se manifestent, à travers des canaux comme leur profil Facebook, les islamistes commencent à jeter leurs filets. Ils se déguisent en « frères et sœurs d’esprit » et deviennent amis ou amies de ces jeunes filles. Durant cette première phase, les conversations ne tournent pas autour de sujets religieux, mais autour d’un monde émotif qui se crée. Les recruteurs favorisent la naissance de sentiments d’effroi et de choc, en utilisant des images d’enfants victimes des bombes et du gaz utilisé par le régime syrien, ou d’enfants palestiniens emprisonnés par les israéliens, par exemple. C’est seulement quand les victimes sont devenues suffisamment instables, et lorsqu’elles commencent à remettre en question leur monde et leur style de vie que la religion entre en jeu. Les images bouleversantes de la guerre civile syrienne, les massacres du régime de Bashar el-Assad et le manque d’empathie et de soutien de la part de l’Occident (“l’ennemi lointain”) et des autres pays musulmans (“l’ennemi proche”) motivent et poussent ces jeunes filles à aller en Syrie. Atran et Hamid relatent la réponse d’une jeune adolescente qui vivait dans un faubourg de Chicago aux agents du FBI qui l’ont arrêtée juste avant qu’elle ne parte en Syrie : « Que dire des barrel bombs (les bombes-barils) qui tuent des milliers de personnes? Peut-être que si la décapitation aide à les arrêter, ce n’est pas mal ». D’autres femmes sont attirées par l’idée d’épouser un combattant, un héros. « Il y a un mélange d’endoctrinement et de séduction », affirme Bouzar. La « combinaison de violence et de vie domestique » est importante, comme le soutient Katherine Brown, professeur au King’s College de Londres, qui étudie depuis des années le phénomène. Selon Mia Bloom, professeur de Security Studies à l’University of Massachussetts Lowell, ce sont « des jeunes impressionnables, romantiques, qui rêvent de fonder une famille ». Comme l’affirme Anne Speckhard, les femmes qui se rendent en Syrie idéalisent leur rôle de peupler le nouvel État islamique et de soutenir ses hommes. Les hommes aspirent à être des héros, durs, forts et importants. Daniel Koehler, directeur du German Institute on Radicalization and De-radicalization Studies (GIRDS), souligne que plusieurs jeunes filles sont aussi attirées par une forme “d’émancipation jihadiste”, une réponse à l’isolement social et culturel de nombreuses filles musulmanes en Occident — c’est-à-dire par la possibilité de voyager et de partir seule à l’étranger, et d’épouser qui elles veulent sans l’autorisation de leurs familles jusqu’à la participation aux activités de police et de surveillance pour celles qui font partie de la terrible brigade al-Khansa, à Raqqa. En revanche, beaucoup d’hommes deviennent des combattants pour satisfaire leur rêve de toute-puissance. « Ils se prennent pour Dieu, ils pensent pouvoir contrôler la vie et la mort », ils recherchent la grandeur, la « gloire éternelle et le sens dans un monde intrinsèquement chaotique », comme le dit l’anthropologue Scott Atran. Ils affichent leur nouvelle personnalité toute-puissante, leur envie de revanche, l’exaltation qui dérive de la volonté de tuer et la fascination de leur propre mort. Ils deviennent adeptes de la célébration de la violence et du jihad Rambo-style. L’appel à la virilité, selon Christopher Daase du Peace Research Institute Frankfurt, se trouve au premier plan. Dans ce sens, leurs vidéos de recrutement sont très révélatrices. Ce sont des appels politiques à engager par tous les moyens le combat contre l’Occident, en vivant une vie correcte de héros. De personnes insignifiantes ils se transforment en héros, d’accusés et de “condamnés”, ils deviennent les juges inflexibles d’une société qu’ils considèrent comme hérétique et impie. D’individus qui inspirent le mépris ils deviennent des êtres violents qui font peur. D’inconnus ils se transforment en personnages dont on parle à la TV et dans les journaux, autocélébrés et célébrés par leurs compagnons sur les réseaux sociaux. Ce que propose l’EI est un statut, une réputation et du prestige, une reconnaissance dans la communauté locale et en dehors, aussi bien dans le théâtre de guerre syrien que dans leurs patries européennes à travers la publication et le partage des images des combats sur internet. Coolsaet décrit significativement ce facteur comme la possibilité de passer from zero to hero (d’être un zéro à être un héros) : le sens, l’appartenance, la fraternité, le respect, le statut, l’aventure, l’héroïsme, le martyre et le succès personnel se mêlent dans une occasion “de succès”.