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Comment échoue une révolution

Introduction à Anatomie d’une défaite par Sâdiq al-‘Azm

Cet article a été publié dans Oasis 31. Lisez le sommaire

Dernière mise à jour: 16/11/2021 10:44:21

Cet article est l'introduction à Anatomie d’une défaite

 

5 juin 1967 : le trentenaire Sâdiq al-‘Azm, alors professeur de philosophie à l’Université américaine de Beyrouth, est réveillé par un coup de téléphone d’Adonis, le poète syrien, son compatriote : lui rapportant les nouvelles entendues à la radio, son ami lui annonce que la guerre a éclaté, que les avions israéliens tombent les uns après les autres et que les armées arabes progressent sur tous les fronts. La réalité est tout autre : en six jours, les forces arabes sont complètement anéanties. « Je pense – écrit al-‘Azm en 2007 – que personne de ma génération ne s’est vraiment remis de cette chute soudaine des sommets enivrants de l’enthousiasme au fond de l’abîme de la défaite la plus noire»[1].

 

Alors que d’autres s’efforcent de remonter le moral des vaincus, l’effondrement militaire de 1967 devient pour al-‘Azm l’occasion d’une Autocritique après la défaite, titre de l’essai qui le rendra à la fois célèbre et détesté. Employant un langage qui blesse aujourd’hui encore en raison de sa dureté, al-‘Azm dénonce l’échec des régimes progressistes qui, à partir de Nasser en Égypte, s’étaient mis à la tête du monde arabe. Marxiste convaincu, il soutient la thèse selon laquelle ils ont échoué non pas à cause de défaillances personnelles, mais parce qu’ils ont tenté une conciliation impossible entre le socialisme et les valeurs arabes traditionnelles. Les implications de cette thèse seront développées dans Critique de la pensée religieuse (1969), qui lui vaudra un procès par contumace au Liban et une arrestation de deux semaines.

 

Né en 1934 au sein d’une des plus importantes familles de l’aristocratie syrienne – le palais de ses ancêtres à Damas, devenu musée, pouvait encore se visiter avant la dernière guerre –, formé à l’Université américaine de Beyrouth et à Yale, al-‘Azm est certainement un penseur controversé. Dans les passages que nous présentons, par exemple, l’on remarquera la caractérisation manichéenne du conflit israélo-arabe, présenté comme une lutte entre le mal et le bien – même si sur ce point sa pensée connaîtra une certaine évolution – ou l’exaltation du travail comme « le seul critère de la valeur humaine ». Il faut également reconnaître, en toute honnêteté intellectuelle, que la critique de l’utilisation politique de la religion n’est chez lui, athée, qu’un aspect d’une critique plus large de la religion en tant que telle. Al-‘Azm ne voit pas non plus la contradiction typiquement marxiste entre le fait d’invoquer des valeurs universelles (par exemple l’égalité et la justice sociale) et le fait de les considérer comme historiquement déterminées et donc, en fin de compte, relatives. Mais il est vrai aussi que le philosophe syrien a le courage de se démarquer d’un concordisme superficiel qui exige des réponses faciles à des questions difficiles – voir le passage sur la science – et ne craint pas de dénoncer des syndromes victimaires comme les théories du complot, encore si répandues au Moyen-Orient.

 

Le passage sur la « prévalence du malin » – nous nous sommes permis cette liberté de traduction en hommage aux essayistes Fruttero et Lucentini et à leur prévalence de l’idiot – se prête naturellement à l’accusation d’essentialisme, à laquelle al-‘Azm aurait par ailleurs répondu qu’il n’essentialisait rien du tout, puisqu’il adhérait au matérialisme historique. Même pour ceux qui, comme Oasis, ne se reconnaissent pas dans cette idéologie, il reste vrai que procéder par abstraction est inévitable si l’on ne veut pas simplement se résigner à dire que la réalité est « très complexe ». Et il est certain que la prévalence du malin a quelque chose à voir avec l’incroyable masse de sous-estimations et de négligences qui a conduit à l’explosion du port de Beyrouth il y a quelques mois à peine. D’ailleurs, pour dissiper tout soupçon de partialité, l’histoire a abondamment montré que le monde arabe ne peut se targuer d’avoir le monopole de cette catégorie omniprésente de l’humain.

 

Aux antipodes d’Orientalisme d’Edward Said pour son choix de ne pas rejeter la responsabilité de l’échec « sur l’ennemi, le colonialisme, les traitres, le destin et tout ce qui lui passe par la tête », Autocritique après la défaite est un livre amer, véhément, impitoyable – il suffit de lire le portrait sans concessions du jeune homme engagé – politiquement incorrect, mais toujours utile dans sa lucidité, même lorsqu’on n’est pas d’accord. Il inaugure un nouveau style de prose arabe, ainsi que Remarques marginales sur le cahier de la défaite de Nizâr Qabbânî a ouvert, dans les mêmes années, une nouvelle saison de la poésie (« Adieu, amis, à la langue ancienne / et aux livres anciens / adieu »).

 

La parabole du monde arabe après la défaite de 1967 n’a pas été celle souhaitée par al-‘Azm qui, d’ailleurs, aurait abouti à une dictature marxiste. Les régimes nationalistes ont accentué leur dimension autoritaire (Saddam Hussein, Assad, Kadhafi...), tandis que la contestation a largement embrassé les catégories de l’Islam politique. Le Moyen-Orient des « républiques progressistes » est resté dans une impasse, dont al-‘Azm a fait l’expérience directe. Depuis 1977 professeur de philosophie européenne moderne à l’Université de Damas, de plus en plus intéressé à Kant et l’universalisme des droits de l’homme, signataire du Manifeste des 99 lors du bref printemps de Damas en 2000, le philosophe devient, après le déclenchement de la révolte syrienne, un implacable critique d’Assad. Contraint de se réfugier en 2012 à Berlin, il est mort en exil en 2016.

 

Cinquante ans après sa défaite dans la Guerre des Six Jours, le monde arabe est secoué par le mécontentement populaire. Que peut enseigner ce livre désormais classique, même si encore interdit dans certains pays ? Que la révolution est une affaire sérieuse : elle nécessite un programme réaliste, dirigeants, une capacité à se sacrifier, une évaluation objective des forces sur le terrain, une critique globale de la société. C’est différent d’une manifestation, c’est davantage qu’un slogan bien tourné.

 

© tous droits réservés
Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que la responsabilité des auteurs et ne reflètent pas nécessairement la position de la Fondation Internationale Oasis

 

Pour citer cet article

 

Référence papier:

Martino Diez, « Comment échoue une révolution », Oasis, année XVI, n. 31, décembre 2020, pp. 119-121.

 

Référence électronique:

Martino Diez, « Comment échoue une révolution  », Oasis [En ligne], mis en ligne le 16 novembre 2021, URL: https://www.oasiscenter.eu/fr/comment-echoue-une-revolution


[1] Préface à l’édition de 2007.
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