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Moyen Orient et Afrique

Hezbollah : de la « résistance » à l’establishment

Le drapeau du Hezbollah [Shutterstock.com]

La guerre en Syrie a transformé le mouvement chiite : capable de changer pour survivre, il est devenu un acteur militaire au niveau régional, et arbitre des équilibres politiques au Liban

Dernière mise à jour: 18/01/2018 10:55:57

Depuis son irruption dans le conflit syrien aux côtés du front pro-Assad en mai 2013, la métamorphose du parti et groupe armé chiite libanais Hezbollah a été surprenante.Après avoir décidé du sort de nombreuses batailles en Syrie - à commencer en 2013 par celle de al-Qusayr, à 15 km au sud-ouest de la frontière du Liban, où le parti déclarait officiellement sa présence dans le conflit au-delà de la frontière libanaise - Hezbollah a, sans aucun doute, acquis un rôle inédit, bien au-delà de la traditionnelle « résistance » (muqāwama) contre Israel dans le sud du Liban.

 

Pilier fondamental de la contre-révolution de Bashar el-Assad en Syrie, marqueur de territoires inédits jusqu’en 2014 - comme l’Irak et le Yémen, où le parti, guidé par Hassan Nasrallah, a offert  des conseils techniques aux milices chiites irakiennes et aux Houthis yéménites -, Hezbollah s’est transformé en un acteur « régional ». Et pourtant, si l’opinion commune est que le parti est de plus en plus lié à l’Iran et enserré dans les mailles d’une identité chiite sectaire qui ferait avancer sa « transnationalisation » comme groupe armé, de nombreux éléments signalent plutôt en lui une « libanisation » plus incisive.

 

Autrement dit, alors que Hezbollah est devenu, à partir de 2013, un acteur de plus en plus décisif sur le plan militaire régional, le parti a parallèlement renforcé son rôle politique  au Liban. Hezbollah est  de plus en plus en mesure de manipuler la géométrie de la négociation domestique entre alliés et adversaires dans le pays : il est devenu le véritable arbitre du système politique libanais.

 

Plus qu’un changement de rôle - de la dimension nationale à la dimension régionale - la transformation de Hezbollah doit être perçue comme une transformation qui va de la résistance à l’establishment. Cette transformation n’a rien de récent : il s’agit d’un processus qui remonte au moins à 2005, même si son accélération a démarré après 2011, sans être nécessairement rectiligne : gérée par l’élite du groupe et pas toujours « comprise » par la base - liée encore en partie à une culture de la résistance anti-Israel, et encline à accueillir un discours sectaire (chiite) -, l’identité mouvante du goupe est incarnée par son leader charismatique, Hassan Nasrallah, qui est en mesure de tenir ensemble les différentes âmes de l’organisation.

 

Mais si Hezbollah a manifesté une versatilité extrême et une grande habileté à changer pour survivre, la principale menace contre la continuité du parti vient de l’axe Trump-Israel-Arabie Saudite contre l’Iran et ses alliés.

 

La rhétorique de la « guerre contre le terrorisme »

Du point de vue de la forme, la rhétorique de la résistance contre Israel par solidarité avec la Palestine n’a jamais manqué dans le discours officiel du Parti de Dieu. Mais la reproduction d’une rhétorique de la « guerre contre le terrorisme » a été beaucoup plus musclée et calibrée sur un discours sécuritaire qui n’est guère différent de celui des leaders occidentaux, et puissamment amplifiée par a chaîne de télévision officielle du parti al-Manar et par d’autres médias idéologiquement proches du Hezbollah.

 

Si cette nouvelle stratégie de la communication a de toute évidence contribué à justifier la décision controversée d’entrer dans le conflit syrien aux côtés du dictateur Assad, il vaut la peine de s’arrêter sur les modalités avec lesquelles Hezbollah a manoeuvré différents registres, se taillant un rôle sécuritaire calibré sur une morale étatiste fondée sur la protection des frontières et du statu quo. Ce revirement identitaire et idéologique a permis au parti de lancer un clin d’oeil non seulement à ses alliés les plus conservateurs mais aussi, de façon informelle, aux services d’intelligence  internationaux.

 

Inventer un nouveau rôle moral pour le parti après 2013 s’est imposé comme une nécessité. Si, à l’époque de la « guerre de juillet » (harb tammūz) avec Israel en 2006 Hezbollah était apparu comme le représentant des peuples trahis par les establishments arabes corrompus et toujours plus éloignés, par opportunisme, de la cause palestinienne, en entrant dans la guerre syrienne aux côtés de Assad, le Parti a choisi de soutenir la dictature et l’oppression du peuple syrien, suscitant ainsi le scepticisme jusqu’au sein même de sa propre base.

Inventer un nouveau rôle moral pour le parti après 2013 s’est imposé comme une nécessité

Faisant sien le discours classique de la guerre contre le terrorisme, opposant une rhétorique de la  « civilisation » du pluralisme (al-ta‘addudiyya) entre confessions religieuses à la  « barbarie » des takfīriyyīn (littéralement : « musulmans qui accusent d'autres musulmans d'apostasie », même si ce terme est presque devenu un synonyme pour stigmatiser les djihadistes sunnites), Hezbollah s’est réinventé un rôle de protecteur du Liban, évoquant la coexistence interreligieuse théoriquement représentée par le confessionalisme (ta’ifiyya) comme fondement de l’Etat. En promouvant cette nouvelle fonction aux armes de Hezbollah, Nasrallah a visé en particulier une audience chrétienne et chiite, misant sur le victimisme avec lequel les leaders confessionnels respectifs ont soutenu la nécessité de préserver le statu quo du régime de Damas et ont stigmatisé la révolte syrienne.

 

Cette position est dictée par le triomphe de groupes armés salafistes-djihadistes dans le conflit syrien, mais cette donnée a marqué la transformation de la violence syrienne à partir de 2012, et non certes les origines de la révolte contre le régime (février-mars 2011) et sa militarisation (juillet-août 2011). En outre, même si en certaines occurences l’élite du parti a utilisé des termes ouvertement sectaires, définissant par exemple l’intervention en Syrie comme une « défense sacrée » (al-difa’ al muqaddas), Nasrallah s’est efforcé de justifier la pésence de Hezbollah en Syrie en la présentant comme l’élément d’une stratégie nationale pour défendre les frontières et les institutions du Liban  face au projet totalitaire de l’Etat Islamique.

 

Il s’agit d’un passage particulièrement crucial dans la stratégie de la justification. Si jusqu’en 2013, la relation ambigue entre Hezbollah et l’Etat était fondée sur la nécessité d’une résistance nationale contre Israel - tous les gouvernements jusqu’en 2011 ont prêté serment en reconnaissant formellement, encore que non sans polémiques, la légitimité des armes de l’Hizb contenue dans la formule  « l’armée, le peuple, la résistance » (al-jaysh, al-sha‘b, al-muqāwama) -, l’entrée de Hezbollah en Syrie a été considérée comme une tentative arbitraire d’entrainer le pays tout entier dans une guerre qui appartenait à d’autres.

 

Pour répondre à ces accusations, Hezbollah a évoqué la  « guerre préventive », face à la menace exceptionnelle que faisaient peser Daech et d’autres groupes djihadistes sur le Liban. Pour Hezbollah, il était en outre opportun de maintenir ses propres armes secrètes et indépendantes comme complément (al-takāmul) d’une armée, celle du Liban, contrainte à subir une situation de faiblesse stratégique par la communauté internationale proche d’Israel.

 

Concrètement, en négociant sa cohabitation sur la frontière libano-syrienne avec l'armée, Hezbollah a souvent revendiqué le mérite d’actions de counterinsurgency gérées ou  « préparées » par l'armée. L’exemple le plus éclatant est celui de juillet 2017 alors qu’Hezbollah a proclamé la victoire contre Daech à ‘Arsal (petite ville de la haute vallée de la Bekaa libanaise) où le groupe djihadiste avait conquis une enclave en 2014.

 

Avec l’armée libanaise déployée sur la frontière et une mission des armées britannique et américaine venue soutenir l’armée libanaise pour renforcer la sécurité à la frontière dans le cadre de la « guerre globale contre la terreur », la  « libération de ‘Arsal » par Hezbollah (sanctionnée symboliquement par les deux drapeaux, celui de la résistance et celui de l’Etat libanais, hissés ensemble sur le  « territoire libéré »), a eu l’objectif d’accrocher le parti à la pratique et au discours moral néo-souverainiste de la guerre contre la terreur.

 

Du reste, et ce n’est pas un hasard, surtout durant la phase de la guerre contre Daech sous la présidence de Barack Obama, les mesures contre Hezbollah - sur la liste noire des groupes terroristes des Etats-Unis et de l’Union Européenne - ont été modérées et se sont limitées à quelques rares sanctions financières. En décembre, un report controversé aux Etats-Unis a montré que l’Administration Obama avait entravé les travaux d’une task force contre les trafics de drogue dont se sert Hezbollah pour s’autofinancer, afin de faciliter l’accord sur le nucléaire iranien. A cêté d’un calcul géopolitique régional, plusieurs signaux semblent suggérer que les Etats-Unis ont en plus d’une occasion coopéré avec Hezbollah indirectement (à travers l’armée libanaise) dans les opérations de counterinsurgency en Syrie et au Liban.

Le parti libanais a calibré son intervention régionale sur ses intérêts domestiques

Bien que l’on considère généralement comme un organisme dépendant de l’Iran et de la Syrie, en réalité, le parti libanais a calibré son intervention régionale sur ses intérêts domestiques.

 

On a beaucoup spéculé sur une expansion du groupe dans d’autres pays : mais Hezbollah a préservé l’exclusivité de l’identité libanaise de ses combattants. Il est vrai que plusieurs organisaions sont nées en Syrie, en Irak, au Yémen et ailleurs encore, inspirées par le parti libanais. Mais le groupe dirigé par Nasrallah y reste une entité politico-militaire discrète et distincte.

 

L’implication régionale récente de Hezbollah, essentiellement encadrée dans la guerre contre Daech, a plutôt permis au mouvement de consolider son influence politique sur le système libanais. Et d’abord, il a renforcé ses rapports avec le Front Patriotique Libre, dirigé par le leader chrétien maronite Michel ‘Aoun, allié du Hibz depuis 2006. L’élection de ‘Aoun à la présidence de la République en 2016, après plus de deux ans de vide institutionnel au palais présidentiel de Baabda, a prouvé la capacité du Parti de Dieu d’être l’arbitre entre les deux principaux blocs parlementaires (aux contours de moins en moins définis désormais) du 14 mars et du 8 mars libanais (dénominations venant de la date de deux manifestations opposées - pour ou contre la présence syrienne dans le pays - en 2005).

 

Après l’élection de ‘Aoun, Hezbollah a su avec une grande habileté renouer des rapports pragmatiques avec le vieux rival Sa’ad Hariri, en soutenant son élection comme premier ministre et la formation d’un gouvernement incluant aujourd’hui encore des ministres appartenant à Hezbollah. Et surtout après la démission (avortée) de Hariri en novembre 2017, imposée très probablement par l’Arabie saoudite et retirée in  extremis par le premier ministre lui-même, il semble que Hezbollah ait fait la preuve de sa loyauté envers les accords politiques passés avec le premier ministre beaucoup plus que ses alliés historiques, lesquels auraient, eux, tenté de récupérer son fauteuil potentiellement vacant. Car Hezbollah a maintenu une position extrêmement modérée, une position de soutien à Hariri, et a permis ainsi sans aucun doute de  « dégonfler » l’escalation annoncée et d’assurer la continuité du gouvernement en fonction.

 

Hezbollah reste l’acteur dominant du système politique libanais, capable de manoeuvrer alliances et rivalités à son gré. Son pouvoir politique, en outre, se nourrit de son pouvoir militaire : Hezbollah se présente et s’impose comme le pilier majeur de la sécurité du Liban et de la stabilité gouvernmentale - un garant de l’establishment traditionnel du Liban contre de potentiels hommes nouveaux, et toujours davantage contre les requêtes de changement qui viennent du peuple.

 

Le problème de l’avenir du parti arrive plutôt du dehors : en particulier, de la coopération  entre Israel, Arabie saoudite et la nouvelle Administratio américaine de Donald J. Trump. Basée sur l’osession anti-iranienne, cette triangulation inédite d'intérêts vise à mettre en crise la stratégie de Téhéran au Moyen-Orient, stratégie dont Hezbollah est considéré comme une colonne portante.

 

Sur ce plan, le parti de Nasrallah a tenté jusqu’à présent de maintenir un profil bas, attentif avec prudence à ne pas susciter des réactions excessives qui auraient en ce moment des conséquences négatives pour le parti. La preuve en est la riposte assez molle que Hezbollah a donnée à la proclamation unilatérale de Jérusalem comme capitale d’Israel par la Maison Blanche : l’invitation à lancer une  « campagne sur les réseaux sociaux » est une réaction limitée pour le coeur de la muqāwama avec sa culture du « martyre ». Le parti de Nasrallah vise en ce moment à consolider ses succès militaires pour renforcer sa propre position à l’intérieur du Liban.

 

En dépit du prix à payer en termes de ferveur populaire, Hezbollah semble de plus en plus habile à interpréter stratégiquement une politique de l’establishment qui compense efficacement l’éloignement du parti d’une culture de la résistance.

 
Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que la responsabilité les auteurs et ne reflètent pas nécessairement la position de la Fondation Internationale Oasis
Texte traduit de l’italien

 

 

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