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Chrétiens dans le monde musulman

Entretien avec Mgr. Pedro Sudar, Évêque auxiliaire de Sarajevo

Quel est aujourd’hui le profil de la communauté musulmane de Bosnie-Herzégovine ? Quel changement ont entraîné la guerre des années 90 et l’arrivée des exposants d’un Islam « étranger » ?

 

 

Depuis que la guerre est terminée, la communauté des musulmans de Bosnie-Herzégovine doit faire face à la présence de groupes qui n’ont rien à voir avec la tradition de l’Islam local. Durant la guerre, des groupes de wahhabites-salafistes sont arrivés ici avec leurs armes et surtout avec leur idéologie pour défendre leurs frères musulmans. Dans cette circonstance, la communauté locale avait besoin de leur aide et les a accueillis. Mais, une fois la guerre terminée, quand cette nécessité a disparu, elle n’a certainement pas pu les chasser : ces « étrangers » se sont établis ici, ils y ont installé leur famille et construit leurs maisons et leurs mosquées. Au contraire, je m´hasarderais même à affirmer que ces groupes ont saisi l’occasion de la guerre pour s’établir ici et importer un islam différent de celui qui est enraciné ici depuis le XVe siècle.

 

Le mufti Ceric lui-même, point de référence pour les musulmans de Bosnie-Herzégovine, se trouve dans une position ambiguë : il ne peut s’opposer à leur présence, mais celle-ci compromet sa position surtout face à la communauté européenne et internationale.

 

 

Selon vous, quelle est la cicatrice la plus profonde que l’expérience de la guerre des années 90 a laissé sur la peau des musulmans de Bosnie?

 

 

Durant la guerre, le président Izetbegović et ensuite ceux à qui il a passé le flambeau ont alimenté une conviction erronée : ici, le peuple musulman aurait été victime pas tellement ou directement des serbes et des croates, mais plutôt de l’Europe qui se serait servie des serbes et des croates pour exterminer les musulmans et les chasser de leurs terres. C’est dans cette optique, par exemple, qu’a été considéré le carnage de Srebrenica, l’enclave bosniaque où selon les sources bosniaques-musulmanes, environ 8000 musulmans furent massacrés par les serbes sous les yeux des Casques Bleus de l’ONU impuissants : l’Occident « chrétien » contre la minorité musulmane de Bosnie.

 

Cette idée a convaincu les gens, surtout les personnes plus simples, qui presque pour se défendre, se retranchent dans des positions extrémistes.

 

Le mufti Ceric tente de jouer le médiateur entre toutes ces positions, il se fait leur porte-parole, essayant de montrer à l’Europe le visage ouvert au dialogue de l’islam bosniaque, capable de tolérance et capable de s’adapter à la démocratie. Ses interlocuteurs européens, mais pas seulement eux, l’ont idéalisé et souvent récompensé comme homme de dialogue. Mais chez lui, il n’est pas vraiment disposé à dialoguer. Au contraire!

 

 

Et pourtant, il existe un Conseil interreligieux, reconnu par le gouvernement de Bosnie-Herzégovine, qui favorise de fréquentes rencontres entre le cardinal, le mufti, l’évêque orthodoxe et le chef de la communauté juive... Cela ne permet-il pas que les choses bougent au niveau des rapports internes de la communauté?

 

 

C’est vrai, et néanmoins il n’y a pas de véritable dialogue au niveau interreligieux, il n’est pas mis en pratique. En effet, un tel conseil travaille beaucoup et obtient des résultats au niveau législatif, mais surtout comme organe qui traite les rapports entre les communautés religieuses d’une part et l’État de l’autre, qui défend le thème de la liberté religieuse, par exemple ou de semblables.

 

Ce travail est très utile parce qu’ici, au fond, une mentalité « communiste » est restée généralisée selon laquelle la religion ne doit pas s’exposer sur la place publique, c’est un fait privé, les églises et les communautés religieuses doivent rester au-dehors de la politique et de la vie sociale.

 

On respire encore une aversion des gens qui ne comprennent pas pourquoi un des chefs religieux doit s’exprimer sur des sujets politiques... Comme si la vie des communautés religieuses pouvait rester étrangère à la réalité !

 

Mais la guerre a nettement divisé la population locale, elle a détruit la valeur pratiquée ici du respect pour le voisin, elle a pulvérisé l’habitude de la cohabitation entre personnes de religion et d’ethnie différentes. Aujourd’hui, l’intolérance est motivée justement par la référence aux religions différentes que nous pratiquons. C’est-à-dire que l’on attribue aux différentes religions l’ultime responsabilité de la division qui caractérise aujourd’hui la Bosnie-Herzégovine et cela avantage ceux qui défendent une conception laïciste de l’État.

 

Ici, il n’y a pas eu de guerre religieuse, mais une guerre dans laquelle les religions et la foi ont été instrumentalisées.

 

C’est dommage que le Conseil interreligieux ne promeuve pas un véritable dialogue interreligieux, qu’il ne cherche pas à faire valoir le patrimoine religieux et chrétien qui nous est commun et qui, certainement, aiderait les gens à élaborer le mal que nous nous sommes faits mutuellement.

 

 

Donc en quelque sorte, les musulmans sont à la recherche avec les chrétiens d’un nouveau positionnement dans la société ?

 

 

Aujourd’hui en Bosnie-Herzégovine, les musulmans sont à la recherche d’une identité. Avant Tito, ils ne pouvaient pas se définir comme un peuple, mais comme une communauté religieuse, en tant que serbes ou croates convertis à l’islam. Mais à la longue, le fait d’appartenir à l’islam les a rendus différents, identifiables sur la base de leur croyance. Ils ne se reconnaissaient ni comme serbes ni comme croates, mais autrement.

 

Tito dans les années 70 leur permit de se définir Musulmans, avec la majuscule, comme un peuple.

 

Mais durant la dernière guerre, eux-mêmes ont compris qu’une telle définition, « Musulmans », ne pouvait les aider dans leur rapport avec l’Europe, et donc ils se sont définis « bosniaques ». Mais les croates et les serbes craignent que ce soit une revendication de la part des bosniaques afin que ce soit eux, en quelque sorte, les héritiers exclusifs de la Bosnie-Herzégovine. Parmi leurs extrémistes, les convictions selon lesquelles si les serbes ont la Serbie, les croates la Croatie, alors la Bosnie-Herzégovine devrait être l’État des bosniaques-musulmans étaient courantes et le sont toujours. Une idée du genre a été lancée par le mufti Ceric.

 

En somme, le panorama est très complexe à cause des idéologies qui s’emmêlent et se superposent. Cependant, je dois souligner que cette revendication n’a pas provoqué, mais justifié, l’action des serbes qui veulent vivre seuls, uniquement entre serbes, et de ceux qui envisagent comme solution finale une division de la Bosnie-Herzégovine en états ethniquement propres.

 

Malheureusement, personne ici, ni politiquement ni idéologiquement, spécialement en ce qui concerne les crimes de guerre, est innocent. L’horrible guerre et le désespoir ont, au fil du temps, convaincu toutes les parties que la violence est l’unique moyen pour survivre. C’est justement cela qui est la conséquence la plus dévastatrice d’une guerre. Pour cette raison, je suis convaincu qu’il ne peut y avoir, en aucune manière, de guerre juste.

 

 

Et donc, de qui est la Bosnie-Herzégovine ?

 

 

Essentiellement, on peut dire que la Bosnie-Herzégovine devrait appartenir de la même manière et en même temps aux bosniaques, aux serbes et aux croates.

 

Tandis qu’aujourd’hui elle n’appartient à personne parce que personne ne peut survivre dans un pays divisé. C’est l’issue tragique de notre guerre.

 

Ce qui surprend c’est le fait dramatique que la communauté internationale, conduite par les États-Unis, en imposant la paix à Dayton, a reconnu la partition du pays et a de fait approuvé le nettoyage ethnique.

 

 

Quel destin entrevoyez-vous pour la vie de ce pays ?

 

Un retour à la cohabitation ou un approfondissement de la tendance au nettoyage ethnique ?

 

 

Ce que la guerre a suscité s’est comme congelé : 2 millions et 680.000 personnes ont été chassées, c’est-à-dire 63,2 % de la population, seulement un million et 380.000 sont rentrées, mais pas chez eux mais bien dans des zones où leur ethnie est majoritaire.

 

Plus d’un million de personnes sont restées à l’étranger.

 

Ce que la guerre criminelle a effectué, la politique amorale l’a approuvé à Dayton.

 

Certainement, celui qui a vécu ces pages de l’histoire retient que la Bosnie-Herzégovine ne pourra jamais plus redevenir ce qu’elle était par le passé : comment est-il possible de motiver les réfugiés à rentrer, lorsque des régions d’où ils furent chassés, ceux qui les ont chassés siègent aujourd’hui au gouvernement ? Ici, ils n’auraient pas la liberté d’être qui ils sont. Et à ce point, celui qui est parti il y a dix ans s’est refait une vie. Le nettoyage ethnique de la guerre et la politique qui s’en est suivie ont détruit le fondement de la cohabitation.

 

Ceux qui sont restés ont toujours davantage conscience d’être mal tolérés. À travers la mise en place des Accords de Dayton, les représentants de la communauté internationale ont pratiquement confié le pays aux mains des serbes et des bosniaques-musulmans. Les croates ne sont pas un facteur politique. Les gens le sentent et craignent pour leur futur. Pour cela, les catholiques en Bosnie-Herzégovine diminuent à un tel rythme qu’il est possible de calculer lorsque nous disparaîtront. Dans ce sens, nous vivons le destin des chrétiens du Liban au cœur de l’Europe et, essentiellement, à cause d’une politique qui devra faire le point.

 

Mais pour nous, il sera trop tard. Et, malheureusement, pas seulement pour nous!

 

 

Dans quelle forme et en quelle mesure l’exode continue-t-il ?

 

 

 

Avant tout, ce sont les jeunes qui partent : plus de 70 % des jeunes de toutes les ethnies voudraient quitter le pays. Ceux qui en ont la possibilité vont étudier à l’étranger ou partent immédiatement après les études universitaires. Les croates partent en Croatie sans rencontrer de grands obstacles. Ici, il y a plus de 50 % de chômage.

 

Tant que les politiques s’occuperont davantage d’équilibrer leurs positions que d’affronter les problèmes, les poussées décentralisées prévaudront. Si la politique ne relance pas l’économie, la Bosnie-Herzégovine finira divisée.

 

Si le scénario de la désintégration actuelle continue, il est à craindre que la partie serbe poussera pour s’unir à la Serbie, la croate pour s’unir à la Croatie et les musulmans pour constituer un état islamique.

 

À cela près qu’un petit état islamique ici signifierait recréer les conditions d’une Palestine des Balkans : d’un côté, il serait en proie aux intégristes et de l’autre otage de l’Europe qui pourrait tenter de se servir des serbes et des croates pour l’endiguer.

 

 

L’enjeu est donc très élevé et ne concerne pas uniquement le futur de la Bosnie...

 

 

La valeur de la Bosnie-Herzégovine comme état multiethnique qui démontre par son existence même qu’il est possible à différents peuples de cohabiter dépassait largement les frontières de cette terre. Si cet État disparaît, c’est le camp de ceux qui soutiennent que les différents soit se divisent soit s’affrontent qui sortira vainqueur. Et puisque le monde est un mélange de peuples, la fin de la Bosnie-Herzégovine indiquera que le destin du monde entier est l’affrontement.

 

Avec la Bosnie-Herzégovine c’est quelque chose de plus que la Bosnie elle-même qui mourrait.

 

 

Qui doit faire le prochain pas ?

 

 

L’Europe devrait se réveiller, agir davantage, avoir plus de courage pour promouvoir une solution politique juste. Je suis certain que les citoyens et les peuples de cette terre ne manqueront pas d’offrir leur contribution.

 

 

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