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Voyage dans l’abîme des femmes djihadistes

Le radicalisme islamiste dans une perspective de genre : une proposition d’analyse et de prévention

Cet article a été publié dans Oasis 30. Lisez le sommaire

Dernière mise à jour: 29/03/2021 10:45:53

 

Farhana Qazi, chercheuse américaine d’origine pakistanaise, spécialisée dans les études de genre, enseignante à la Elliot School for International Affairs de la George Washington University et chercheuse du Center for Global Policy, a été la première femme musulmane qui ait travaillé pour le centre anti-terrorisme du gouvernement américain. Son ouvrage, Invisible Martyrs, rassemblant en partie les résultats de son activité professionnelle et de ses enquêtes, décrit le phénomène du terrorisme islamiste dans une perspective de genre. Son but premier est de saisir les raisons qui poussent certaines femmes musulmanes vers la violence djihadiste : une réalité « invisible » il y a quelques années encore, mais d’importance pour comprendre le fonctionnement des organisations terroristes.

 

Pour rendre compte de ce phénomène, Qazi expose une série de cas d’école, qu’elle approfondit en conjuguant interviews, transcriptions d’interrogatoires, tracés de profils psychologiques et description des contextes sociaux des femmes djihadistes. Le substrat théorique de ce travail de recherche est la pensée de Jerrold Post, psychiatre connu pour ses recherches sur la psychologie des hommes politiques violents, dont l’irakien Saddam Hussein et le libyen Mouammar Kadhafi.

 

À partir du matériel recueilli au cours d’années d’activité dans l’antiterrorisme, puis de la fréquentation assidue de femmes musulmanes, radicalisées ou non, elle élabore un tableau analytique permettant la compréhension des processus phénoménologico-sociaux qui induisent des femmes à devenir membres actifs du terrorisme islamiste. Ce tableau peut se résumer dans la formule des « Trois C » : culture, contexte et capacité. La culture relève du système de croyances que les extrémistes invoquent pour motiver leurs actes. Qazi souligne en particulier l’instrumentalisation du martyre féminin grâce à la promesse du Paradis, référence qui se trouve mobilisée dans un milieu de caractère essentiellement masculin, et qui est bien loin de garantir aux femmes des positions effectives de pouvoir. Le contexte, lui, indique les facteurs personnels, sociaux ou politiques qui poussent vers l’extrémisme religieusement motivé. On peut citer parmi ceux-ci la violation des droits humains, la corruption et le mauvais gouvernement, des conflits locaux qui se prolongent, le sentiment d’oppression et d’injustice, mais aussi tout un large éventail de conditions psychologiques, telles la honte, l’envie, le sentiment de culpabilité, l’apitoiement sur soi-même, le stress, la dépression et les traumatismes vécus.

 

Il faut y ajouter le rôle joué par Internet, qui favorise le recrutement, la formation et la radicalisation de femmes mues par le désir de trouver une réponse à des questions religieuses ou touchant leur propre identité, ou, plus simplement, en quête d’un partenaire. L’histoire de Shannon Maureen Conley est à cet égard exemplaire : convertie à l’Islam par amour d’un musulman connu en ligne, elle a été arrêtée à l’aéroport international de Denver le 2 juillet 2014 alors qu’elle tentait de se rendre en Syrie pour rejoindre les rangs de l’État islamique.

 

Quant à la capacité, elle concerne la compétence dans l’action, la dextérité à naviguer en ligne ou à manier une arme, l’habileté à voyager vers une zone de conflit pour se joindre à la lutte armée sans soulever de soupçons. À ce propos, Qazi cite le cas de l’entrainement de Tashfeen Malik pour perpétrer, avec son mari Rizwan Farook, le massacre de San Bernardino en Californie.

 

Les raisons pour lesquelles les femmes commettent des actes de violence sont donc multiples, et souvent se superposent. Voilà pourquoi, et c’est Qazi elle-même qui le déclare, « les Trois C sont loin de constituer un modèle exhaustif » (p. 10). L’étude des femmes killers révèle au contraire un univers multiforme dans lequel chaque histoire est personnelle, parce que c’est le phénomène du terrorisme lui-même qui l’est.

 

Pour Qazi, la descente dans l’abîme de la radicalisation ne se limite pas au niveau de l’observation scientifique. Son désir de comprendre est surtout une question qui la concerne directement et la pousse à faire face tant à l’histoire de sa famille qu’à la tradition musulmane dans laquelle elle se reconnaît. La figure de la mère, qui voulait se battre pour la libération du Kashmir, devient pour l’auteure le premier cas d’étude de militantisme féminin, tandis que l’Islam vécu, celui qu’elle a connu dès son enfance, représente la « réponse à l’extrémisme violent » (p. 4).

 

Voilà pourquoi Qazi souligne l’effort proactif de nombreux musulmans qui, dans leur cheminement vers Dieu, sont à la recherche de solutions pacifiques, soutenant les droits des femmes et s’opposant aux abus des hommes. La description de la vie de femmes musulmanes non-violentes occupe tout autant de place au sein de sa narration : qu’elles vivent en Occident ou dans un pays islamique, elles pratiquent un Islam pacifique, et combattent le radicalisme à l’intérieur de l’Islam, créant des organisations et des mouvements en faveur des femmes, soutenant l’égalité des genres dans la religion coranique et un droit égal à l’instruction.

 

Pour battre l’extrémisme féminin, conclut l’auteure, il faut enclencher un processus d’ « inclusion ». La tâche en incombe en premier lieu à la communauté musulmane, qui a le devoir d’enseigner la religion à travers la connaissance de ses principes, le « véritable » Islam, qui est modéré, tolérant et compatible avec le mode de vie occidental (p. 160). Il est en outre nécessaire de créer un système politique ouvert, qui permette « la participation active des femmes dans la reconstruction de la société civile, la réforme de l’instruction, la non-violation des droits humains », et qui donne plus de place aux associations féminines musulmanes (p. 161).

 

En dépit de quelques répétitions, cet ouvrage peut être considéré comme un guide pour toute personne impliquée, personnellement, professionnellement ou intellectuellement, dans des questions concernant la sécurité, en tout point du monde. Car il nous fait connaître en profondeur les dynamiques et les motivations qui déterminent la volonté de terrorisme, nous permettant non seulement de comprendre le phénomène a posteriori, mais aussi d’élaborer des outils de prévention.

 

Tous droits réservés
Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que la responsabilité des auteurs et ne reflètent pas nécessairement la position de la Fondation Internationale Oasis

Pour citer cet article

 

Référence papier:

Maddalena Di Prima, « Voyage dans l’abîme des femmes djihadistes », Oasis, année XV, n. 30, décembre 2019, pp. 140-142.

 

Référence électronique:

Maddalena Di Prima, « Voyage dans l’abîme des femmes djihadistes », Oasis [En ligne], mis en ligne le 14 janvier 2020, URL: https://www.oasiscenter.eu/fr/femmes-djihad-radicalisation