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Les mouvements qui démocratisent la connaissance

Les femmes musulmanes sont de plus en plus protagonistes de l’éducation islamique

Cet article a été publié dans Oasis 30. Lisez le sommaire

Dernière mise à jour: 29/03/2021 10:47:57

 

Contrairement à de nombreuses prévisions, l’éducation islamique a connu au cours des dernières décennies un revival dans beaucoup de pays à majorité musulmane. Les femmes jouent dans ce processus un rôle actif que Masooda Bano, professeure associée au Département de Développement international de l’Université d’Oxford, a le mérite de mettre en lumière dans son dernier ouvrage. Partant du travail de terrain qu’elle a mené au Pakistan à partir de 2006, au Nigeria du nord en 2008 et en Syrie en 2010, elle analyse des groupes et réseaux de formation qui, au cours des ans, ont impliqué un nombre croissant de femmes musulmanes désireuses d’approfondir leur connaissance de l’Islam traditionnel, sans perdre de vue pour autant les questions que pose la réalité contemporaine. La thèse de fond de l’ouvrage, comme du reste l’indique son titre, est que ces plates-formes féminines, nées à partir des années 1970, favorisent la démocratisation de la production du savoir religieux, et participent donc à la formation de l’identité islamique. Historiquement, les femmes ont joué un rôle marginal dans la production des sciences islamiques, même si les sources mentionnent parfois les noms des savantes qui ont contribué à la production et à l’enseignement du savoir, surtout dans le domaine de la science des hadîths. C’est un fait connu que les femmes du Prophète, et ‘Â’isha en particulier, ont été une source importante pour la transmission de ces traditions. Aux siècles suivants, les muhaddithât ont connu des fortunes diverses, jouissant d’une certaine visibilité en Égypte et surtout en Syrie, fortune qui a ensuite décliné à partir du XIVe siècle. Les régions les plus périphériques de l’Islam, comme l’Asie méridionale et le Nigéria, ont dû, elles, attendre davantage avant de voir la naissance d’une tradition islamique féminine, laquelle reste encore, en tout état de cause, assez limitée par rapport aux pays arabes.

 

Dans le nord du Nigéria, la formation religieuse pour les femmes se déroule principalement dans les écoles islamiques, créées au cours des années 1950. Jusque-là, l’éducation islamique traditionnelle était impartie dans les Tsangaya, des écoles de premier niveau, où les enfants mémorisaient le Coran et apprenaient à le lire et à l’écrire en arabe, et dans les écoles Ilmi, conçues pour un public adulte désireux d’étudier les textes de la tradition, en particulier malikite. Les écoles islamiques sont nées comme système hybride, qui conjugue l’étude de l’Islam classique et des matières prévues dans l’instruction moderne, dont les sciences sociales et la mathématique. Fréquentées à l’origine exclusivement par des hommes, elles ont commencé, à partir des années 1970, à accueillir aussi les femmes et, depuis, plusieurs ont été ouvertes pour un public exclusivement féminin. Ces réalités, explique Bano, peuvent être liées à des mouvements d’inspiration différente : certaines d’entre elles gravitent dans l’orbite des confréries soufies, essentiellement Tijâniyya et Qâdiriyya, tandis que d’autres sont liées aux Ahl-i-Sunnah, un mouvement réformiste né en Inde qui s’est répandu depuis quelques années jusque dans la région de Kano. Mais elles opèrent toutes tant en milieu urbain qu’en milieu rural, et accueillent des étudiantes de toutes les classes sociales. Les programmes varient selon la préparation des étudiantes : à un premier niveau pour les débutantes, qui prévoit l’étude de la langue arabe et du Coran, s’ajoutent des niveaux plus avancés, qui proposent l’étude des textes de la tradition, et auxquels s’inscrivent d’habitude des femmes médecins, fonctionnaires, ingénieurs, dotées d’un degré d’instruction plus élevé.

 

Le Pakistan a connu lui aussi à partir des années 1970 une hausse de la demande d’éducation islamique parmi les femmes. Traditionnellement, les femmes pakistanaises ne fréquentent pas la mosquée et, de ce fait, il y a quelques décennies encore, la formation féminine était dispensée exclusivement à la maison. La situation a changé avec la création de madrasas pour seules femmes, qui constituent aujourd’hui près de 20 % des celles enregistrées dans le pays. À Lahore, il y a des dizaines de madrasas féminines d’inspiration deobandi, liées au mouvement islamiste Jamaat-i-Islam, ou chiites. À côté de ces réalités institutionnelles, explique Bano, il existe des réseaux informels. Al-Huda, par exemple, est l’un de ces réseaux et s’adresse essentiellement aux femmes qui ont reçu une éducation moderne ou qui ont une carrière. Sa fondatrice, Farhat Hashmi, s’est formée entre l’Université islamique internationale d’Islamabad et l’Université de Glasgow.

 

Les enquêtes menées par Masooda Bano en Syrie, entre Damas et Alep, remontent à l’été 2010. La situation a certes radicalement changé aujourd’hui, mais son travail n’en reste pas moins intéressant dans la mesure où il nous offre un panorama du monde intellectuel féminin avant le conflit. Dans le contexte animé et dynamique qu’elle nous décrit, jusqu’en 2011, les femmes syriennes pouvaient accéder à l’éducation islamique en fréquentant directement la mosquée, à la différence des cas du Nigéria et du Pakistan. La plupart des lieux de culte en effet offrait des cours sur des thématiques diverses (doctrine, histoire de l’Islam, biographie du Prophète, récitation du Coran), sous la supervision du ministère des Affaires religieuses. Et comme dans les autres pays étudiés par Bano, en Syrie aussi, ces parcours officiels se sont doublés de réalités informelles. Les Qubaysiyyât en sont l’exemple peut-être le plus emblématique : un mouvement exclusivement féminin créé par Munîra al-Qubaysî dans le secret le plus absolu pour éviter de susciter les attentions du parti Baas, qui, au fil des ans, est parvenu à attirer dans son orbite des centaines de jeunes femmes aisées et cultivées. Les estimations parlent de près de 100 000 adeptes, et témoignent d’une grande capacité d’influence, du moment que le leadership du mouvement serait parvenu à contrôler 30 à 40 % des mosquées syriennes.

 

Les trois cas analysés mettent en lumière l’implication croissante des femmes musulmanes dans la production, la diffusion et l’étude du savoir islamique à partir des années 1970, ainsi qu’une présence médiatique plus intense des prédicatrices, protagonistes plus souvent que dans le passé de programmes radio et télévisés. Female Islamic Education Movements est un livre agile et stimulant tant pour les spécialistes que pour ceux qui veulent découvrir davantage le savoir féminin islamique. D’autant plus que la production académique sur ces thèmes est assez récente et, tout compte fait, peu abondante.

 

Tous droits réservés
Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que la responsabilité des auteurs et ne reflètent pas nécessairement la position de la Fondation Internationale Oasis

 

Pour citer cet article

 

Référence papier:

Chiara Pellegrino, « Les mouvements qui démocratisent la connaissance », Oasis, année XV, n. 30, décembre 2019, pp. 134-136.

 

Référence électronique:

Chiara Pellegrino, « Les mouvements qui démocratisent la connaissance », Oasis [En ligne], mis en ligne le 14 janvier 2020, URL: https://www.oasiscenter.eu/fr/femmes-education-islamique-pakistan-nigeria-syrie