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Islam

Les Frères, réformateurs gnostiques de l’Islam

Frères Musulmans et salafistes en prière sur la place Tahrir [Alisdare Hickson - Flickr]

L’humanité est allée vers la perdition, à l’exception de quelques rares élus. Le projet global de régénération de la communauté musulmane élaboré par la Confrérie se fonde sur une vision dualiste de l’histoire

Cet article a été publié dans Oasis 27. Lisez le sommaire

Dernière mise à jour: 09/11/2018 17:48:10

Convaincus de vivre dans un monde en perdition, les idéologues des Frères Musulmans ont conçu un projet global de régénération de la communauté musulmane contre l’occidentalisation de la société. L’organisation a su mobiliser de larges couches de population, en leur offrant un réseau caritatif et une utopie de rédemption, mais sa nature sectaire et son hostilité par rapport aux institutions nationales ont fait de la Confrérie une force déstabilisatrice.        

 

Les Frères musulmans sont un mouvement transnational né en Égypte à la fin des années 20 du XXe siècle, en réaction à l’effondrement du califat. Ils se proposent de réunir la oumma et de lui assurer la « commanderie de l’univers », en lui permettant de retrouver le véritable Islam, et en fondant un État islamique, le critère décisif étant l’application intégrale de la charia, à commencer par le marqueur que sont les sanctions pénales.

 

Pour le comprendre, laissons-le parler. Évitons al Hasan al-Bannâ et Sayyid Qutb, bien étudiés, et citons ‘Abd al-Qâdir ‘Awda, le numéro deux de la mouvance, pendu par le régime nassérien en 1954 : « Les musulmans ont longtemps dévié de l’Islam et se sont radicalement éloignés de ses préceptes ; ils ont adopté pour eux-mêmes des principes et lois qui se fondent sur leurs caprices et intérêts vils, ce qui a mené à la dissolution et à la corruption ; leurs pays ont regorgé de mal et de maux, et eux ont connu la misère et la souffrance »[1].

 

Dans ce texte, l’auteur présente un diagnostic compréhensible, même partagé et ressenti par beaucoup de croyants. Qui de nous peut penser être un bon fidèle ? Ou que les sociétés démocratiques et capitalistes incarnent la totalité des valeurs des principales religions ou plus simplement la justice ? Si on pense qu’une politique chrétienne ou qu’une politique islamique est possible, force est de constater qu’elles n’existent pas ou plus sur terre. C’est aussi un discours égalitaire qui séduit : réserver à Dieu le monopole de la grandeur, de la puissance, c’est aussi le retirer aux grands de ce monde.

 

L’insistance sur le devoir de participer, sur l’action, a permis à diverses couches d’accéder ou de faire irruption dans la vie politique. Le mouvement a été une structure d’accueil chaleureuse pour toutes sortes de petits ou de moyens souvent déracinés ou aliénés. Mais aussi un grand réseau caritatif, un substitut de famille, une grande cause, une organisation méritocratique. Ou encore un mythe fraternel de salut collectif. Dans les années 1920 et 1930, beaucoup de croyants craignaient que leur religion soit incompatible avec la science, avec la rationalité. Le mouvement des frères leur a dit, de manière qu’ils ont jugé convaincante, que l’Islam n’avait rien à craindre d’un face-à-face avec elles.

 

 

Un projet global

Le projet initial se veut « attrape-tout » : al-Bannâ affirme que le mouvement est à la fois une confrérie soufie (tarîqa), un mouvement salafiste, une organisation sportive de jeunes, une force politique, une association, etc. A l’instar de la oumma, il est transnational et il est implanté dans des dizaines de pays. Des branches ont pris le pouvoir à un moment ou un autre au Soudan, en Tunisie, en Égypte, en Turquie. Elles ont été associées aux affaires ailleurs. Ce projet s’est voulu et se veut « éducatif », et il a formé des militants exemplaires, capables de passer des dizaines d’années en prison sans faiblir un instant. Plus généralement, les frères sont très présents dans le secteur de l’éducation et y jouent un rôle crucial, qui n’est pas toujours positif.

 

Mais il faut voir aussi contre quoi le mouvement se définit : contre la domination coloniale, mais contre beaucoup plus que cela. Il est contre l’occidentalisation de la société et du gouvernement ; contre le principe d’autonomie, un des moteurs de la modernité politique. Il est contre la grande culture arabe, qu’il s’agisse des ères classiques, de la réforme islamique ou laïque ; contre le fait national qui divise la oumma et qui dilue l’identité islamique ; contre toute division et tout discours diviseur, contre l’Islam « officiel », qui sacrifie trop au politique ; et enfin contre la religion populaire, décrite comme un mélange de superstitions et de bricolages, école de laxisme et de passivité.

 

La religion populaire oublie, ou n’intègre pas vraiment, la centralité du djihad, conçu comme combat violent et pacifique. À un moment où le monde musulman est occupé par des puissances occidentales, où la prédominance de l’Islam est battue en brèche dans telle ou telle sphère d’activité (le droit, l’enseignement, par exemple), c’est inadmissible. L’irrationalité du fatalisme aggrave le problème.

 

En d’autres termes, l’humanité a fait fausse route et est en perdition. Que de nombreux membres du mouvement aient une vision minimaliste de ce diagnostic – et pensent surtout qu’il n’y a plus de société véritablement musulmane sur terre et que cela ne peut durer – ne change rien à l’affaire. Le message et les conceptions centrales sont d’une structure qui autorise à parler de « gnose » moderne. Humanité en perdition et sous l’emprise du mal, avant-garde ayant gardé un souvenir du bien, le réactivant, le transmettant à des disciplines, et enfin réalisation intra-mondaine du paradis. Le moyen principal est le djihad, qui peut aussi bien être violent que pacifique.

 

Quand on développe un diagnostic aussi noir, on s’attend à voir se multiplier le nombre d’ennemis. Quand on se sait dans le vrai, on s’attend à ce que les diverses erreurs se liguent contre vous. D’où la prédilection d’al-Bannâ, qui pourtant vivait dans une Égypte semi libérale et qui bénéficiait de la bienveillance de nombreux puissants, dont le roi, pour le secret. Le mouvement, pour survivre, se doit d’être secret. Il se doit d’être discipliné, et de développer le principe de l’obéissance absolue. Pour survivre, il doit être double, être une « formation, parti et mouvement religieux de masse », et appareil clandestin : un grand magasin, avec un atelier caché. L’appareil clandestin est composé d’échelons, les membres ont des grades différents, qui sont autant de degrés d’initiation. On n’adhère pas aux frères, ils vous cooptent, après vous avoir entourés, aidés, observés, et testés.

Quand on développe un diagnostic aussi noir, il faut le maintenir, l’alimenter, l’étayer. Les frères produisent souvent des critiques très sensées de leur environnement ; et excellent dans l’art de souligner les défauts individuels et collectifs des autres. Mais ils n’hésitent pas à avoir recours à des techniques beaucoup moins recommandables, mensonges, mythes, inventions de toutes pièces.

 

« Le mensonge est interdit en islam – disait un des leurs – sauf en situation de djihad. Et comme le militant frère est en situation de djihad permanent… ».

 

Des collègues ont contesté ce diagnostic, arguant du fait que le mensonge systématique n’est pas l’apanage des frères. Il convient donc d’ajouter que ces mensonges rendent difficile la communication avec les autres forces politiques, car ils créent un imaginaire parallèle, une forme de surréalité qui stigmatise tout autre.

 

 

Une socialisation sectaire

Secret, obéissance, détention de la vérité dans un environnement d’erreurs qui leur est, selon eux, hostile, cela donne « socialisation sectaire ». Les frères réussissent souvent à créer une contre société au sein de la société : un militant frère travaillera dans une entreprise appartenant à un frère, épousera la sœur ou la fille d’un frère, ira se faire soigner chez un médecin frère. Et cette contre société aura sa propre mémoire, mélange de faits réels et d’inventions, relatant une histoire sainte, ponctuées d’épreuves, de souffrances qui sont des tests envoyés par Dieu, et de victoires. Les épreuves ne sont jamais le résultat d’une erreur de la direction politique, mais le fruit de la perversité multiforme du mal et éprouvent la fidélité, la sincérité et la fiabilité du militant.

 

Quelle est la nature du rapport avec le musulman non frère ? S’il n’est pas anti-islamiste, il est à la fois « inférieur », mais une recrue ou un électeur potentiel. Mais il est aussi un non initié, qui ne sait pas la vérité de la perdition. Ou une victime. Tout dépend des situations, de la carte religieuse et politique du pays considéré, et des personnes. 

 

Le mouvement se méfie des intellectuels et des débats. Al-Bannâ disait que la principale cause du retard de la oumma était les arguties entre oulémas, qui avaient divisé, affaibli, empêché l’union de tous et l’action. Former cent hommes valait mieux qu’écrire un livre. Par ailleurs, les principales défections, celles qui ont le plus fait mal, sont celles d’intellectuels ou de personnes cultivées. Relativisons en rappelant que cette attitude est d’ailleurs partagée par toutes les formations et pouvoirs politiques de la région, y compris le libéral Wafd, qui n’apprécient guère les « soutiens critiques » ; ou que l’ancien Guide Suprême Mahdî ‘Âkif[2] avait encouragé les débats internes, prenant en compte les aspirations de la jeunesse urbaine instruite.

 

Le principal intellectuel de la confrérie, Sayyid Qutb, ne vient pas de ses rangs, tout comme beaucoup d’intellectuels islamistes, qui ont fait leurs premières armes dans d’autres formations. Qutb systématise les intuitions d’al-Bannâ, ses thèmes de prédilection, et les pousse jusqu’à leur extrême. Al-Bannâ disait que les musulmans ne pratiquaient pas vraiment l’Islam, ou pratiquaient un Islam très édulcoré, mais n’avait parlé d’apostasie (ridda) que pour nier qu’il lançait cette accusation – mise au point qui montre bien que ce n’était pas très clair. Reste que certains, dans les rangs de la mouvance, avaient fait le pas avant Qutb. Ce dernier, sur les traces du pakistanais Mawdûdî, franchit le Rubicon, accuse le monde d’être dans un stade de jâhiliyya, ignorance et perdition préislamique. L’argumentation est limpide : Dieu a refusé aux hommes le droit de légiférer, s’est réservé cette prérogative, et ne pas le reconnaître et légiférer soi-même équivaut à apostasier, niant la divinité et la souveraineté de Dieu.

 

La contribution du mouvement à ce qu’on peut appeler « la grande culture arabe » est quasi nulle. Cela ne devrait pas étonner, vu sa détestation de la création humaine, qui peut détourner de la voie de Dieu. Aucun grand musicien, poète, écrivain n’est frère. Il y a quelques professeurs de philosophie et autres juristes d’un niveau honnête ou au-dessus de la moyenne. Les plus brillants des intellectuels islamistes ne sont pas frères. Les frères produisent des pédagogues, des professeurs, des instituteurs, des médecins, des ingénieurs. Dans certains pays ils ont failli réussir à tuer l’industrie du cinéma, en exerçant des pressions sur les actrices et les acteurs ; certains de leurs cadres ont beaucoup milité pour et souvent obtenu la mise au ban de tel ou tel penseur (Farag Foda, Nasr Hâmid Abû Zayd)[3] ou de tel ou tel journal.

 

Dans les faits, l’organisation est « double » ou triple. D’une part, c’est un mouvement de masse, qui a pour vocation de recruter tout musulman dont le comportement est conforme aux préceptes de l’Islam. C’est pourquoi les profils des militants peuvent être très diversifiés : certains serrent la main à des femmes, d’autres non. Certains sont libéraux, d’autres conservateurs, d’autres très butés. D’autre part, c’est aussi un appareil secret clandestin, à la discipline de fer (ou supposée l’être, car dans les faits ces partis à la structure léniniste sont souvent brezhnéviens), à la hiérarchie stricte. Les postes clés de cet appareil sont détenus par des qutbiens, depuis la refondation de la Confrérie dans la première moitié des années 1970. L’exception pouvant être le Guide Suprême. Les qutbiens, en fonction de l’environnement politique, ont souvent souhaité voir quelqu’un d’acceptable pour les autorités ou pour le public occuper la charge suprême.

 

 

Le recrutement et l’organisation interne

On ne postule pas pour devenir frère, on est coopté. A la mosquée, à l’école, à l’université, dans les villes qui accueillent des immigrés, les militants frères observent ceux qui semblent « pieux ». Ils les aident, les entourent, font du sport avec eux, les font participer à des activités collectives, et petit à petit ils structurent leur univers social – sauf s’ils décident que le candidat n’est pas une bonne recrue. Après une période de « tests », on lui propose de devenir frère, et en général il accepte. Il est alors inséré dans une cellule qu’on appelle usra (famille, NdlR), dirigé par un militant qui a accès à l’échelon supérieur.

 

Il y a plusieurs degrés de membership : de trois à cinq, selon les auteurs. La contradiction peut être surmontée en affirmant que les échelons les plus bas ne font pas vraiment partie de l’organisation, sont encore en période de test. Les trois échelons sont frère, frère actif, frère mujâhid (« militant, combattant »). Un conseil consultatif et un bureau de guidance chapeautent l’organisation. La plupart des membres du bureau de Guidance égyptien sont des hommes valeureux, pieux, qui n’aiment pas la politique et qui font confiance à ceux parmi eux qui la gèrent, et à leur tête l’homme fort Khayrat al Shâtir.

 

Tous les membres sont astreints à un devoir d’obéissance absolue et à une interdiction de divulguer les secrets de l’organisation, sauf autorisation contraire. La règle avait été réinterprétée par l’ancien Guide suprême Mahdî ‘Âkif, désireux d’encourager les Frères à donner leur avis et à prendre la parole. Mais une fois une décision prise, tous devaient rentrer dans le rang. On a alors découvert la diversité du mouvement. Toutes sortes de classifications ont été proposées : on peut opposer les anciens, supposés bornés et stupides – ce qui est d’une extrême injustice – à la génération dite des années 1970 (ils étaient à l’université pendant cette décennie), supposée plus ouverte, plus « démocratique » et rompue à l’action politique, et enfin les jeunes, porteurs « de tout ce qui est bien ». Si chaque génération a une expérience collective qui lui est propre, la distribution des bons et mauvais points ne résiste pas à l’examen. Le chercheur égyptien Hussam Tammâm opposait ruraux et urbains[4], et déplorait la montée en puissance des premiers, auxquels il attribuait l’hostilité à la grande culture stigmatisant le monde rural. D’autres peuvent opposer ceux qui préfèrent la prédication à la politique et vice versa (la cible principale de la prédication est le mauvais musulman).

 

Des mémoires de dissidents ayant quitté la confrérie (Tharwat al Khirbâwî, par exemple)[5], mettent en valeur les tensions opposant, d’une part, les députés et ceux qui occupaient des postes de responsabilité dans les syndicats (et qui devaient parler avec tout le monde et servir tous les membres des syndicats, frères ou non). Et, d’autre part, ceux qui tenaient l’appareil du mouvement, qui considéraient les syndicats comme une prise de guerre devant servir la stratégie du mouvement et ses membres, sans tenir compte des autres forces. Une opposition cruciale oppose ceux qui adhèrent au grand récit de Qutb, et ceux qui le considèrent comme néfaste (bien qu’ils n’osent pas rejeter explicitement l’œuvre et essaient de se convaincre qu’elle dit autre chose que ce qu’elle dit vraiment).

 

Al-Bannâ avait recruté divers étudiants étrangers en Égypte qui ont fondé, à leur retour dans leur Pays des antennes de la mouvance. L’une d’entre elles est arrivée au pouvoir : la soudanaise. Certaines ont été des alliées des régimes, d’autres leurs adversaires, et la posture changeait en fonction de la conjoncture. Dans l’ensemble, la stratégie se veut gradualiste, ce qui n’exclut pas le recours à la violence. On forme l’individu musulman, la famille musulmane, la société musulmane, le gouvernement islamique et, fin ultime, on domine le monde (ustâdhiyyat al-‘âlam).

 

 

L’internationale islamiste

Dans les années 1980, l’Égyptien Mustaphâ Mashhûr (un des hommes forts de la Confrérie, et le chef de file des durs) tenta de fédérer les diverses filiales frères en une organisation internationale, dont il rédigea les statuts. Mais l’entreprise fut sérieusement affaiblie par les divisions consécutives à l’invasion du Koweït. Beaucoup d’antennes frères parièrent sur le président irakien Saddam Hussein, ce que les autres ne pardonnèrent pas. A l’heure actuelle, il est possible d’affirmer que l’internationale frère est beaucoup plus que l’internationale socialiste, et beaucoup moins que le Komintern. Tous se connaissent et se concertent, mais la règle générale est que chaque antenne décide de sa propre ligne de conduite. S’il y a différend, les deux parties en conflit peuvent ensemble demander l’arbitrage du centre (où les égyptiens sont surreprésentés). Il convient de voir qu’en règle générale la maison mère (égyptienne) est beaucoup plus rigide, dogmatique que les autres antennes. Car elle se perçoit comme gardienne du temple : elle est « le pape », les autres sont des curés de province, qui disposent de plus de latitude pour tenter des expériences. La situation est probablement en train de changer, puisque le mouvement égyptien a raté le test de l’exercice du pouvoir, mais à partir du Caire il est difficile d’évaluer la situation générale.

 

Il est impossible, dans l’espace imparti, de retracer les stratégies de toutes les filiales frères. En Occident, elles semblent œuvrer pour contrôler les institutions religieuses musulmanes, pour devenir l’interlocuteur des autorités et pour défendre les droits civiques et personnels des musulmans. Dans l’ensemble, elle guerroie l’islamophobie, réelle ou supposée (le terme est très discutable), et œuvre pour que les sociétés occidentales s’adaptent à l’Islam sans mettre en danger l’identité des musulmans (telle que les Frères la définissent) et en faisant le minimum de concessions. Ou, si on préfère, elle harcèle l’espace public, pour obtenir telle ou telle concession, dans une stratégie qui s’apparente à du « grignotage ». En terre arabe, elle œuvre pour « islamiser » la société et l’espace public, pour affaiblir les idéologies non islamistes, pour dominer les sphères religieuse et politique. Dans tous les pays, musulmans ou non, le mouvement entretient un rapport complexe avec les autres acteurs islamistes. Ils sont concurrents, qui peuvent mettre en danger le grand projet, ou alors ils sont des idiots utiles, permettant aux frères d’apparaître comme modérés, pragmatiques, raisonnables. Mais ils sont toujours une menace, en ce que leur existence même empêche les frères d’avoir le monopole de la « parole islamique » et donc compromet leurs légitimités politique et religieuse. Dans tous les pays que je connais, l’organisation est dominée par des durs, qu’on voit rarement dans les médias. Elle demeure secrète et met en avant des personnalités supposées séduisantes, sachant s’adresser à des auditoires divers.

 

Il reste à discuter brièvement des rapports que l’idéologie islamiste entretient avec le nationalisme. On sait que certains auteurs en font « le stade suprême du nationalisme », celui qui veut accomplir à la fois la libération politique, économique et culturelle. Même si cela a pu être vrai ici ou là, c’est en général un non-sens. L’idéologie frère est hostile au nationalisme, qui est pour elle une idéologie importée qui a détruit le califat et empêche la réunification de la oumma. Dans la pratique, les frères au pouvoir ont fait preuve d’un internationalisme qui a entraîné leur chute en Égypte certainement et dans une moindre mesure en Tunisie. Si les Émirats Arabes Unis sont leur adversaire le plus résolu, c’est parce que ce pays, dans une phase de construction nationale, sait ce que cette idéologie dit sur la question de l’Etat nation, qui ne peut être au mieux qu’un tremplin permettant de réunifier l’oumma.

 


[1] ‘Abd al-Qâdir ‘Awda, Al-Islâm wa awdâ’unâ al-siyâsiyya, Dâr al-kitâb al-’arabî, al-Qâhira 1951, p. 5.
[2] Mahdî ‘Âkif fut le Guide Suprême des Frères Musulmans de 2004 à 2010. Arrêté en 2013, il est mort en prison en Septembre 2017 (NdlR).
[3] Farag Foda fut un intellectuel laïque et militant des droits de l’homme, accusé d’apostasie et assassiné en 1992. Nasr Hâmid Abû Zayd fut professeur d’études islamiques, partisan d’une herméneutique coranique ouverte à l’apport des sciences humaines. Accusé d’apostasie, il fut obligé de se réfugier aux Pays Bas. Il est mort en Égypte en 2010 (NdlR).
[4] Voir Hussâm Tammâm, Al-Ikhwân al-muslimûn. Sanawât mâ qabl al-thawra, Dâr al-shurûq, al-Qâhira 2012, pp. 71-93.
[5] Tharwat Khirbâwî, Sirr al-ma‘bad. Al-Asrâr al-khafiyya li-jamâ’at al-ikhwân al-muslimîn, Dâr nahdat Misr li-l-tibâ‘a wa-l-nashr wa-l-tawzî’, al-Qâhira 2012.

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