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Classiques

Grâce à Jésus l'ailleurs se trouve ici

Pourquoi les hommes qui tenaient à parler de Jésus-Christ et à en écrire (puisque la tradition orale a évidemment précédé la tradition écrite) n'ont-ils pu, manifestement, faire autrement que de recourir à ce vocabulaire?

 

 

I. le Témoignage, Structure Interne de la Révélation Chrétienne

 

 

Quelle que soit l'étymologie du substantif martus et des termes connexes, la signification première relève de la sphère du droit. Un témoin est une personne qui a assisté à certains évènements, ou qui connaît certains hommes ou certains faits, et est dès lors capable, lors d'un procès ou d'autres circonstances juridiques, de rendre compte verbalement de ce qu'il sait pour l'avoir vu et entendu.

 

 

Ainsi défini, le témoignage a deux caractéristiques connexes. Le témoin a assisté à des évènements auxquels les hommes en présence desquels il rend son témoignage, autorités, juges ou simples partenaires, n'ont pas assisté. Sinon, le témoignage serait superflu. D'autre part, le témoin ne peut rendre compte que verbalement de ce qu'il a vu et entendu. Sinon, il y aurait lieu de parler non plus de témoignage, mais de preuve : ne serait plus « témoin » celui qui pourrait reproduire en fait sous les yeux de ses auditeurs, comme une expérience de physique, les évènements qu'il atteste. Ce serait un professeur. Car le professeur, dans la mesure où il n'est que professeur, est tenu de prouver les paroles qu'il profère, de démontrer qu'elles sont conformes à la réalité au sujet de laquelle il se prononce.

 

 

Si nous passons en revue l'ensemble des passages néotestamentaires contenant l'un des termes relatifs au témoignage en étant attentifs, pour des raisons méthodologiques, uniquement à ce sens premier-là, nous discernons, grâce au contexte, tout ensemble pourquoi les auteurs devaient recourir à ces termes et ce qu'ils entendaient signifier par là.

 

Abstraction faite des passages où les termes sont employés au sens profane, général, on remarquera que le groupe des vocables s'applique essentiellement, dans le Nouveau Testament, à trois catégories de personnes : à Jésus-Christ, aux apôtres et aux fidèles qui ont cru à la prédication apostolique.

 

 

Le Christ johannique « rend témoignage de ce qu'il a vu et entendu » [Jn 3, 32] dans le « ciel » [Jn 3, 31] d'où il est « descendu » [Jn 3, 13]. Selon l'Apocalypse, il est le « témoin fidèle » [Ap 1, 5], « le témoin fidèle et véritable » [Ap 3, 14] parce qu'il ne fait que transmettre la « révélation que Dieu lui a donnée » [Ap 1, 1]. Au sein de la généralisation immédiatement postapostolique, Luc insiste sur le rôle fondamental de ceux qui ont été les témoins de la vie [cf. Lc 24,48; Ac 2,32; 3,15; 5,31-32; 10,41; 13,31] (1). Même insistance dans les écrits johanniques [Jn 19, 35 ; 21, 24 ; I Jn 1, 1]. Enfin, le groupe de termes s'applique également à des hommes qui ont reçu le témoignage apostolique, qui y ont cru et qui ont professé publiquement leur foi, parfois jusqu'au martyre [Ac 22,20 : Etienne ; Ap 2, 13 Antipas ; Ap 6, 9 ; 11, 3 ; 17, 6].

 

 

Un examen approfondi de ce triple emploi met en lumière un fait : c'est que la notion de témoignage constitue une structure fondamentale de la révélation chrétienne, plus encore qu'elle justifie la notion de révélation pour désigner la réalité dont il est question dans le Nouveau Testament.

 

Témoignage et révélation s'impliquent mutuellement. Sans témoignage, il n'y aurait pas de révélation. Réciproquement, s'ils n'avaient pas entendu rendre compte d'une révélation, les auteurs des divers écrits néotestamentaires n'auraient pas été amenés à accorder au groupe de termes relatifs au témoignage la place importante et significative qu'ils occupent dans ces écrits (2).

 

 

II. les Modalités du Témoignage Chrétien

 

 

Déjà dans le langage profane, le terme de martus n'a pas seulement une portée juridique. On appelle aussi témoin un homme qui est convaincu de la vérité de certaines opinions et qui les professe publiquement. Cette seconde connotation affecte également la signification du témoin néotestamentaire. Plus encore, les deux connotations constituent une unité organique. Les témoins néotestamentaires que nous avons recensés plus haut ne sont pas seulement des témoins au sens juridique (d'ailleurs large et non technique). Ils sont persuadés de la vérité de la révélation qui s'est attestée à eux et ils ne peuvent faire autrement que de lui rendre témoignage.

 

 

Les modalités de ce témoignage découlent tout entières du caractère de témoin qui appartient originairement à Jésus-Christ. C'est dans le témoignage rendu par Jésus-Christ que l'on discernera les modalités du témoignage apostolique et du témoignage des fidèles.

 

 

1. Le témoignage de Jésus-Christ. Au point de départ du témoignage rendu par Jésus-Christ, il y a sa prédication, l'annonce de son kérygme, la « confession » publique de ce qu'il est lui-même : le roi messianique et le révélateur de la vérité. La notion de parole est ainsi exclusive. Le Christ annonce une réalité nouvelle par rapport à la réalité actuelle et même future du monde. Cette réalité a son prototype ailleurs que dans le monde et elle n'est présente dans le monde que sous la forme de son attestation. Sans doute le Christ fait-il des œuvres. Mais elles demeurent ambiguës. Ici encore, Jean a exprimé l'Evangile chrétien avec le maximum de clarté. Les œuvres, les « signes » que

 

Jésus opère ne sont intelligibles qu'à la foi.

 

 

Il est impossible que l'attestation de la réalité nouvelle n'entre pas en conflit avec la réalité ancienne et qui le demeurera jusqu'à la fin du monde. D'où la nécessité de la souffrance du Christ. Toute révélation entraîne nécessairement la souffrance du révélateur. La révélation suprême que le Christ annonce entraînera nécessairement la souffrance suprême, qui est la mort, la réduction au néant. Car il n'y a pas de place dans le monde pour deux réa¬lités contradictoires.

 

 

2. Le témoignage des apôtres et des fidèles. Témoins qualifiés du Christ, les apôtres sont par là même placés en première ligne de la révélation descendue en Jésus-Christ à l'attaque salvatrice du monde. Situés à la charnière entre le Christ et le monde, ils attestent, par leur confession, la confession du Christ, par leurs souffrances sa souffrance, par leurs victoires sa victoire. A ce titre, ils sont exemplaires pour tous les témoins ultérieurs du Christ. Imitateurs du Christ, ils se proposent eux-mêmes à leur imitation [I Th 1, 6 et I Co 11, 1].

 

Ce qui caractérise l'apôtre, ce n'est pas seulement d'avoir été le témoin « des évènements qui se sont accomplis parmi nous » [Lc 1, 1], mais c'est aussi d'en avoir saisi la signification et de l'annoncer publiquement. Pas d'apôtre qui ne soit missionnaire, aussi bien auprès des Juifs qu'auprès des païens [I Co 1,17-23].

 

Annonçant le kérygme, l'apôtre sera nécessairement en butte à l'hostilité du monde [Mt 10, 22]. Paul explicite cette nécessité avec l'éloquence hachée, heurtée, nerveuse, puissante, qui lui est propre : « Dieu, ce me semble, nous a, nous les apôtres, exhibés au dernier rang, tels des condamnés à mort. Oui, nous avons été livrés en spectacle au monde, aux anges et aux hommes. […] Nous sommes devenus comme l'ordure du monde, jusqu'à présent l'universel rebut » [I Co 4, 9 et 13 ; cf. II Co 11, 23-27].

 

Dans la mesure où l'apôtre participe à la mort du Christ, il participe, par là même, à sa vie. A la limite extrême, la mort physique de l'apôtre fera éclater dans toute sa puissance la gloire de Dieu [Jn 21, 19].

 

Selon le Nouveau Testament, le témoignage des fidèles ne diffère du témoignage apostolique que sur un point : les fidèles ne peuvent témoigner que sur la base du témoignage apostolique. Pourtant, le fait de n'être pas témoins oculaires n'enlève aucune validité à leur témoignage, car, par la réception croyante du témoignage apostolique, ils ont « le témoignage en eux-mêmes » [cf. 1 Jn 5, 10]. Leur « imitation » du Christ, dans leur confession, leurs souffrances et leur victoire n'est donc nullement inférieure à celle des apôtres. Ils ont la foi autant qu'eux (3).

 

 

3. La confession, cause et critère de la souffrance. Au cours du IIe siècle, les termes de martus, marturein, etc. s'appliquent de plus en plus aux supplices, aboutissant à la mort, endurés par les « martyrs » pour leur foi (4).

 

 

Si le martyre a une signification spécifique, c'est uniquement à titre de conséquence de la confession. En d'autres termes, ce n'est pas parce qu'il souffre que le martyr est témoin, mais c'est parce qu'il a été, par sa parole, témoin et confesseur du Christ qu'il souffre. Sans doute, comme c'est le cas de la souffrance des apôtres, la souffrance du martyr le rend conforme à Jésus-Christ. Mais cette conformité n'est garantie que par la confession explicite de sa foi. La mort de Socrate ou le supplice de Spartacus n'ont absolument rien de commun avec le martyre d'un confesseur chrétien. C'est parce qu'il croit à Jésus-Christ que le croyant souffre de la part du monde. Cette souffrance est qualifiée et elle implique également la joie de la victoire qu'elle contient en elle-même. Saint Cyprien l'a dit en termes insurpassables : De martyrum capite gloriosa confessionis corona detracta [est], si non illam de evangelii conservatione invenientur consecuti unde martyres fiunt [Ep. 36, 2] (5).

 

 


 

 

 

(1) La question de savoir en quel sens Paul est « témoin » selon Luc [Ac 22, 15 ; 26, 16] et comment la notion lucanienne de l’apostolat de Paul s’accorde avec les propres déclarations de l’apôtre [I Co. I5.8 ; cf. 9.I et Ga. I.I6 et 2.2] n’est pas décisive pour les notions néotestamentaires que nous résumons ici.

 

 

(2) Au point de vue de l’histoire des religions, l’on remarquera que la notion de témoin et, plus encore, celle de martyr, n’apparaissent que dans des religions impliquant l’idée d’une révélation, soit dans le christianisme, dans le judaïsme que dans l’Islam. Cf. H. Doerrie, art. Märtyrer, RGG 3, IV, p. 587-588.

 

 

(3) La déclaration de Jésus à Thomas « Heureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru » [Jn 20, 29] résume toute l’intention de l’auteur du quatrième Evangile. Elle constitue par ailleurs l’expression la plus claire de la foi chrétienne, dans son caractère spécifique [cf. He 11,1].

 

 

(4) La première attestation écrite indubitable d’un tel usage se trouve dans le Martyre de Polycarpe, en particulier I9.1. Cet usage nouveau explique que l’on ait transcrit les termes grecs en latin (martyr, martyrium), alors que l’on traduisait, en règle générale, les vocables néotestamentaires par testis, testimonium.

 

 

(5) Du front des martyrs on enlève la couronne glorieuse de leur confession lorsqu’on trouve qu’ils n’ont pas obtenu l’autre couronne de la conservation de l’Evangile pour lequel ils deviennent martyrs.

 

 

 

[Extrait d'Enrico Castelli (Ed.), La testimonianza, CEDAM, Padova 1972, 309-316]

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