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Chrétiens dans le monde musulman

Interview avec Mons. Shaba Matoka, Archevêque syro-catholique de Bagdad

Son Excellence Mgr. Shaba Matoka est l'Archevêque syrien catholique de Bagdad, à la tête d'une petite communauté d'environ 60 mille fidèles, riches en histoire et en tradition. Interviewé par Oasis à l'occasion d'une visite à Venise, fin octobre, Mgr. Shaba trace le portrait d'un Iraq où des signes inquiétants d'instabilité et d'hostilité envers les minorités religieuses vont de pair avec les tentatives de relancer la vie politique et sociale du pays, également sur de nouvelles bases juridiques.

 

 

Excellence, quel est le regard des communautés chrétiennes sur l'avenir de l'Iraq?

 

 

Il est certain que les perspectives d'avenir du pays dépendent de la sécurité. Si les terroristes étrangers maintiennent l'Iraq dans l'état actuel d'instabilité, l'avenir n'est guère prometteur. Mais si une stabilité suffisante revient, alors je crois que le futur sera prospère et florissant, car l'Iraq est un pays potentiellement très riche et capable d'offrir des occasions pour vivre et travailler.

 

 

Dans l'ébauche de la Constitution irakienne, on se réfère à la Shari'a et en même temps à la défense des minorités. Comment pensez-vous que se développera le nouveau système institutionnel? Les chrétiens seront-ils suffisamment protégés? Par exemple en matière d'éducation, comment croyez-vous que le système scolaire changera?

 

 

Récemment, une ébauche de constitution a été promulguée sur laquelle, nous aussi, nous avons été consultés. La Constitution Provisoire prévoit la protection des minorités et de leurs droits religieux: les chrétiens ne seront plus, comme par le passé, des citoyens de seconde catégorie. Ils seront égaux en droits et bien sûr, en devoirs. En ce qui concerne l'instruction, un décret a déjà été émis pour restituer à leurs propriétaires les écoles qui ont toutes été nationalisées. Nous pourrons ouvrir des écoles privées, comme avant.

 

Par contre, la question de la liberté religieuse n'a pas été totalement affrontée et est restée ouverte; cependant la Constitution ne parle pas seulement de "respect des religions", mais aussi de garantir la liberté de culte. Il s'agit toujours d'un point critique dans les pays islamiques car abandonner l'Islam est considéré comme un crime passible de mort par la loi religieuse

 

Certains groupes ont proposé de placer la Shari'a comme base du système, mais cette proposition a été repoussée; on a opté plutôt en faveur de la formule suivante: «la Shari'a est l'un des principes fondamentaux de la loi», ce qui implique qu'à côté d'elle, il y a d'autres fondements.

 

En résumé, nous sommes satisfaits de cette ébauche constitutionnelle.

 

 

Quelles sont vos relations avec les autorités religieuses sunnites et chiites?

 

 

Avant la guerre nous n'avions pas beaucoup de rapports. Après la guerre, nous nous sommes adressés surtout aux autorités chiites. Nous avons rencontré Sistani, qui représente la plus haute autorité chiite. Et Sistani semble être un homme modéré. Nous sommes également allés voir Hakim (un des fondateurs du Conseil Suprême pour la Révolution en Iraq, la plus grande formation politique en Iraq, n.d.r.), qui par la suite a été tué en août 2003, et son frère 'Abd el-'Aziz Hakim. Au moment où eurent lieu les attentats aux églises, les chefs chiites ont envoyé des représentants pour condamner ce qui se passait. Les sunnites ont également envoyé deux représentants, de leur comité des 'ulemà.

 

Pour conclure, nous pouvons dire que nous entretenons de bons rapports avec les autorités, mais qu' il y a toujours la population au sein de laquelle se nichent aussi certains éléments fondamentalistes. Les autorités religieuses sunnites et chiites ont elles-mêmes de la difficulté à gérer la situation, comme le montre l'épisode de Sadr. Quant aux sunnites, il faut admettre que certains 'ulema ne sont pas sincères quand ils condamnent: ils disent une chose, mais en pensent et en encouragent une autre.

 

 

Attentats contre les églises, discriminations dans la vie quotidienne, phénomène de l'émigration: une sonnette d'alarme est tirée pour la vie des chrétiens. Comment les Autorités irakiennes affrontent-elles le problème ? Et les pasteurs chrétiens, que font-ils?

 

 

Sans aucun doute, les attentats contre les églises ont représenté quelque chose d'important. Les attaques directes contre les lieux de culte chrétiens au moment où les fidèles étaient en train de prier, signifient que ceux qui ont projeté cette action avaient l'intention de tuer et pas seulement de faire peur. Les autorités et le gouvernement sont contraires à ces actes: ils voudraient nous protéger mais ils n'ont même pas les moyens de se protéger eux-mêmes. Actuellement, Bagdad compte 50 mille gendarmes, ils n'arrivent toutefois pas à maintenir l'ordre.

 

Nous-mêmes en tant qu'autorité religieuse, nous sommes en contact avec le gouvernement qui nous a conseillé de prendre nos précautions. Il y a eu plusieurs enlèvements avec demandes de rançons énormes et les gens ne peuvent plus envoyer leurs enfants à l'école. Les chrétiens sont soumis à de fortes pressions surtout au nord, à Mosoul, où retentissent des menaces directes. J'ai entendu dire que, là-bas, certains Mollah disent aux chrétiens de s'en aller du pays parce que ce n'est pas le leur et les femmes sont obligées de porter le voile. Mais aussi bien à Bagdad qu'ailleurs, les chrétiens sont maltraités parce qu'ils travaillent pour les américains ou vendent des boissons alcooliques ou même parce qu'ils sont coiffeurs.

 

Notre cathédrale a été bombardée et maintenant nous célébrons la messe dans une grande salle. Avant les attentats, nous avions cinq messes du dimanche à la cathédrale, très fréquentées par les fidèles qui, à présent, ne sont plus qu'un quart parce que beaucoup ont peur et préfèrent ne pas sortir.

 

 

Alors, quel peut être le rôle des chrétiens aujourd'hui, dans cette phase si difficile et dramatique?

 

 

Beaucoup de chrétiens restent. Ils ne peuvent pas émigrer, parce que c'est difficile et coûteux; les chrétiens sont considérés comme des éléments constructifs; il y a des médecins, des hommes d'affaires, des employés du gouvernement, et cela est apprécié également par de nombreux musulmans qui reconnaissent aux chrétiens leurs qualités traditionnelles de conscience professionnelle et d'honnêteté.

 

 

On parle beaucoup de la présence et des activités des congrégations protestantes. Quel est le sentiment des catholiques à ce propos ? Y a-t-il un travail commun ou une sorte de malaise et de compétition?

 

 

Quand les américains sont entrés à Bagdad, des sectes protestantes sont nées un peu partout pendant quelques jours. On ne sait pas d'où elles viennent. Ce qui est étrange, c'est qu'au moment des attaques, ces nouvelles églises n'aient pas été touchées. Qu'est-ce que cela signifie ? Il n'est pas facile de le savoir car la situation est plutôt confuse.

 

La question est très différente pour ce qui concerne des congrégations protestantes telles que les évangéliques et les baptistes, déjà présentes avant la guerre. Elles respectaient les églises locales et nous entretenions des rapports de collaboration. En fait, il y a une différence entre les communautés protestantes qui existent depuis longtemps et celles qui sont nées après la guerre.

 

 

Les chrétiens d'Occident: très souvent on leur reproche d'être éloignés, voire désintéressés. Qu'est-ce que vous demandez aux chrétiens d'Europe ? Et aux chrétiens d'Amérique?

 

 

C'est une question qu'on nous a souvent posée: "Qu'est-ce que vous voulez dire à l'Occident ? Et à l'Occident chrétien ?" Avant la guerre, on nous a montré de toute part un grand intérêt qui ne s'est pas concrétisé dans la plupart des cas. En effet, après la guerre, il n'y a pas eu de grande activité pour aider les autorités civiles à maintenir la paix, alors qu'il serait important que tout le monde fasse des efforts pour aider l'Iraq à retrouver la paix et la sécurité. Il faut que tout le monde nous aide, sinon les gens s'en iront par manque de travail. Je demande une prière, mais aussi de l'aide.

 

Au-dessus de tout cela il y a la splendide exception du Saint-Père qui a dit clairement que la guerre était "un crime" - mot très dur et très fort, pour induire les américains à renoncer aux hostilités - et qui, aujourd'hui encore, ne cesse de s'intéresser à nous.

 

 

Et aux chrétiens d'Amérique, Excellence ? Qu'est-ce que vous leur diriez?

 

 

Les mêmes choses, à plus forte raison.

 

 

Que pouvez-vous nous dire à propos de la situation au Kurdistan irakien? Quelle est la condition des chrétiens dans cette région?

 

 

Le Kurdistan est une région montagneuse au nord de Mosul. Elle est habitée par des kurdes et des chrétiens - principalement chaldéens et assyriens. Les kurdes voudraient continuer à contrôler la ville de Kirkuk riche en pétrole et celle-ci est sujette à dispute.

 

Nous avons rencontré plusieurs fois les leaders locaux et nous savons que la situation, là-bas, est meilleure qu'ailleurs. Il y règne le calme et tranquillité; après la Guerre du Golfe, la région protégée par les américains jouissait d'ailleurs déjà d'une autonomie complète. Nous avons rencontré Talabani (Jalal Talabani, l'un des plus importants leaders kurdes, n.d.r.), qui nous a assurés que les chrétiens ne seront pas mis sous pression. Par contre, certains Imàm sunnites à Mosul disent que les Kurdes sont infidèles (kuffar), comme les chrétiens. Une faible émigration interne de familles à la recherche de sécurité est orientée vers le Kurdistan, même si on préfère en général partir à l'étranger.

 

L'exemple de la région autonome du Kurdistan rappelle que le fédéralisme est une des voies qu'on essaie actuellement de poursuivre. Cette solution pourrait empêcher que l'Iraq ne se déchire dans une guerre civile sanglante.

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