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Islam

L’Islam inclusif du Sénégal

Murales dans le village layène de Yoff

Dans ce pays de l’Afrique Occidentale, être musulman signifie appartenir à une confrérie soufie. Ce phénomène a donné naissance à une spiritualité populaire intense, et garanti une stabilité sociale remarquable. Mais depuis quelques années, cette tradition est remise en question par le salafisme.

Dernière mise à jour: 11/05/2020 15:43:57

Moussa Niang nous attend devant sa maison, une bâtisse blanche, basse, au bout d’une route poussiéreuse, aux portes de Tivaouane. Difficile de la trouver : l’édifice se trouve dans un quartier en construction, où les ruelles qui mènent aux habitations sont encore des pistes anonymes en terre battue. Le silence est rompu par l’appel à la prière diffusé par les mosquées environnantes, et par le caquetage des poules et poulets qui grattent le sol en liberté entre les maisons. Moussa Niang est l’imam de la mosquée Serigne Babacar Sy. C’est vendredi, et en l’attente de l’heure de la prière, il nous fait asseoir dans le salon réservé aux hôtes. L’air y est lourd et poisseux, les mouches bourdonnent autour de nous, fastidieuses. On est en hiver, mais le soleil de midi chauffe et la température frôle les 30 degrés. Moussa et sa famille sont depuis toujours membres de la Tidjaniyya, une confrérie soufie née en Algérie à la fin du XVIIIe siècle, qui se répandit au Sénégal au début du XIXe siècle avec le djihad conduit par El Hajj Omar Tall. Protagoniste discuté de l’histoire sénégalaise, ce prédicateur-guerrier était un important marabout originaire du Fouta Toro, la région située entre le Sénégal et la Mauritanie, et fondateur du grand empire Toucouleur qui s’étendait entre le Sénégal, la Guinée et le Mali – empire appelé à disparaître avec la colonisation française. La tradition veut qu’Omar Tall ait reçu le titre de Khalife pour la Tidjaniyya de l’Afrique Occidentale, d’un disciple d’Ahmad Tidjani (1735-1815), fondateur de la confrérie, disciple dont il avait fait la connaissance lors du pèlerinage à la Mecque. Par la suite, le témoin aurait été recueilli par la famille Sy à Tivaouane, et par la famille Nyasse à Kaolack : d’où les deux branches sénégalaises antagonistes de la même confrérie.

 

Aujourd’hui, avec ses 40 000 habitants, Tivaouane, à 100 km au nord-est de Dakar, est la ville sainte de la Tidjaniyya sénégalaise. Elle accueille chaque année des millions de fidèles à l’occasion du Gamou, le grand pèlerinage pour célébrer la naissance du Prophète de l’Islam. Tous les Tidjanis participent aux cérémonies, y compris ceux qui se réfèrent à la famille Nyasse de Kaolack, nous explique Moussa : car il n’y a aucune différence d’ordre doctrinal entre les deux branches. « De même qu’il y a eu dans l’histoire de l’Islam les Quatre Califes Bien Guidés, il peut y avoir au sein de la même confrérie des Califes différents. Ce qui n’empêche aucunement d’avoir de bons rapports ». Chacun des deux groupes cependant se caractérise par des pratiques qui lui sont propres. Les Tidjanis de Kaolack, par exemple, sept jours après le Gamou, fêtent le Gamou watt, qui renouvelle la commémoration de la naissance du Prophète Muhammad. Cette pratique reflète la tradition sénégalaise qui veut que les nouveau-nés reçoivent leur nom sept jours après leur naissance, en présence de la famille, des amis, et de l’imam ou d’un marabout de l’endroit. À cette occasion, les participants psalmodient des louanges et des bénédictions pour protéger l’enfant et sa famille de l’influence du shaytân, le diable. La cérémonie religieuse se termine avec le sacrifice d’un mouton, c’est alors que la fête commence sous le signe de chants et de danses, cette fois en l’honneur de la mère du nouveau-né.

 

Le quartier Hadji Malik à Tivaouane est le cœur vibrant des pratiques tidjanies. Ici, les mosquées, les mausolées, devenus depuis quelques années patrimoine de l’UNESCO, parlent tous de la famille Sy : on lui reconnaît le mérite d’avoir formé des milliers de personnes en sciences islamiques et d’avoir diffusé la Tidjaniyya au Sénégal. « Malik Sy a été un héros, un prédicateur, un maître et un successeur du Prophète », nous explique Moussa. « Le but des confréries est d’aider le musulman à pratiquer l’Islam de la manière la plus convenable, et de parvenir à un état de purification ». El Hadj Malik est arrivé dans cette ville en 1902, et depuis, sa famille vit ici. Aujourd’hui – un siècle plus tard – les talibés Tidjanis continuent à recevoir ses enseignements dans sa zawiyya, un édifice bas, remontant au début du XXe siècle, recouvert de carrelages en céramique et flanqué d’un minaret.

Fidèles en prière à la Grande Mosquée de Tivaouane [photo Oasis]

 

À quelques mètres de la zawiyya de Malik se dresse la mosquée-mausolée dédiée à son successeur, le second calife Ababacar Sy. Cette mosquée, dont Moussa, succédant à son père et à son grand-père, est devenu l’imam, se dresse face à un édifice bas de style colonial qui fut un temps la résidence d’Ababacar Sy. Tandis que nous nous promenons sur la route qui longe la mosquée – entièrement recouverte de marbre rose – un adolescent à mobylette s’arrête et nous demande de prendre une photo avec lui. Il est très rare de voir des blancs à Tivaouane, nous explique Moussa, et quand cela arrive, les jeunes aiment bien prendre des photos avec eux pour les montrer aux amis. Deux immeubles plus loin, sur une vaste esplanade de sable, la grande Mosquée, symbole de la ville. Ce lieu de culte est unique dans sa structure : une forme ovale, un air décadent, et un seul minaret pour indiquer la direction de la Mecque. Les travaux, ici, ont commencé dans les années 1980, mais n’ont jamais été terminés. Les fidèles prient sous les arbres, où ils cherchent un abri contre le soleil qui tape. Certains d’entre eux nous fixent d’un air interrogateur, puis nous demandent si nous avons été autorisés à circuler dans le quartier. L’ambiance se fait tendue. Djilly lui-même, notre guide, ne cache pas son malaise : il appartient à la confrérie mouride et ne fréquente guère Tivaouane, il ne connait pas très bien les pratiques tidjanies. Mais la tension disparaît dès que nous revenons chez Moussa, où nous attend un repas délicieux à base de riz épicé, de poisson frit et de ragout de verdures. La femme de Moussa, une femme joyeuse et solaire dans la cinquantaine, nous rejoint pour les fruits et le thé. À son arrivée, la conversation devient plus légère : des pratiques tidjanies, on passe aux pratiques sociales au Sénégal et en Italie. Elle me demande combien de femmes a mon mari – car le sien en a deux, la seconde femme, plus jeune, vit avec son fils à Dakar – et elle est toute surprise quand je lui dis que je suis son unique femme. Au Sénégal, explique-t-elle, la polygamie est une pratique très répandue, même si elle s’avère parfois plutôt problématique pour les histoires de litiges qui peuvent surgir entre les épouses. Heureusement, tient-elle à préciser, cela n’est pas leur cas !


« Prie comme si tu devais mourir demain, travaille comme si tu devais vivre pour toujours »

 

Être musulman au Sénégal signifie quasi automatiquement appartenir à l’une des quatre confréries soufies qui sont présentes dans le pays. La plus nombreuse est la Tidjaniyya, qui rassemble 49 % des Sénégalais, suivie par la Mouridiyya (31 %), la Qadiriyya (8 %) et la Layèniyya (6 %). Les Sénégalais qui ne suivent aucune confrérie sont 1 % : ils préfèrent se professer simplement musulmans. Le reste, 5 %, se partage entre chrétiens (4 % entre catholiques et protestants) et animistes (1 %). Mais ces chiffres ne reflètent pas la capacité réelle d’impact politique, social et économique de chaque ordre soufi. C’est ainsi que les mourides, numériquement inférieurs aux tidjanis, ont un dynamisme et un succès économique supérieurs, tout comme leur influence sur les processus politiques du pays est plus forte. Cette différence de statut, on la perçoit ne serait-ce qu’en visitant les villes saintes des deux confréries : Tivaouane, un peu décadente et négligée ; Touba, ville sainte de la Mouridiyya, plus soignée et visiblement florissante sur le plan économique. Bien qu’elle soit un centre religieux, Touba se distingue par un caractère commercial prononcé qui lui vient de la célèbre devise du cheikh Ahmadou Bamba, fondateur de la ville et de la confrérie mouride : « Prie comme si tu devais mourir demain, travaille comme si tu devais vivre pour toujours ». Le travail comme moyen pour s’approcher de Dieu et gagner le paradis, le travail comme instrument pour satisfaire les besoins matériels : telle est la voie que Serigne Touba (« le marabout de Touba », en wolof) a enseigné à ses disciples.

 

Ila Touba est le nom de l’autoroute qui relie l’aéroport international de Dakar à Thiès et à Touba. Financée par la Chine et par le gouvernement sénégalais, cette grande infrastructure a été inaugurée
en décembre 2018, et constitue l’un des très nombreux symboles du pouvoir mouride. Quant à Touba, la cité, fondée en 1888, se dresse à l’intersection des trois royaumes historiques wolof – le Cayor, le Baol et le Yolof – à 200 km environ à l’est de Dakar. On dit qu’Ahmadou Bamba a voulu créer sa confrérie en cet endroit précis, à 7 km de son village natal de Mbacké Baol, à la suite d’une vision. La confrérie mouride devait voir le jour quelques années plus tard, en 1895, en pleine époque coloniale. À l’origine, seuls les disciples et leurs familles avaient le droit de vivre dans le village : mais aujourd’hui, la ville compte deux millions d’habitants, et est, démographiquement, la seconde du pays après Dakar. Au centre de la ville, la Grande Mosquée, commencée en 1932 par le premier calife, et terminée en 1963 : elle fut inaugurée en présence du Président de la République de l’époque, le catholique Léopold Sédar Senghor. Mosquée en chantier permanent : de par la volonté de Serigne Touba, en effet, chaque calife est tenu à apporter sa contribution. De style arabe, elle est revêtue à l’extérieur de marbre rose portugais et de marbre de Carrare, et compte sept minarets en souvenir des sept premiers califes qui ont succédé au fondateur. Le huitième calife, Serigne Mountakha Bassirou Mbacké, a assumé sa fonction en 2018, à l’âge de 88 ans. Mais il n’y aura pas d’autre minaret, pour ne pas dépasser le nombre des minarets de la Mecque. L’intérieur déploie une décoration très riche, motifs géométriques et arabesques aux couleurs vives, or, rouge, bleu, ocre, réalisée par des artisans arabes, venus surtout du Maroc. Dans la cour de la mosquée, un mausolée qui contient les dépouilles mortelles de cheikh Ahmadou Bamba, de ses enfants, et des califes suivants. Le corps du fondateur y gît, enveloppé d’une toile blanche, le visage tourné vers l’est, vers la Mecque. Chaque année, quatre mois précis après le Ramadan, les fidèles affluent dans la ville sainte pour le Grand Magal, le pèlerinage traditionnel à la tombe d’Ahmadou Bamba, commémorant son premier exil au Gabon, en 1895.

 

Dans la ville sainte, les normes de comportement sont assez sévères : elles ont été décrétées au cours des années 1980 par le cheikh Abdul Lahad Mbacké, troisième calife général de 1968 à 1989. À Touba, interdit de fumer, de vendre ou de consommer alcool au drogue, de pratiquer les jeux de hasard, de voler et d’organiser des manifestations folkloriques. Le code en matière d’habillement est également rigoureux : les femmes doivent porter le voile et une jupe ou un paréo couvrant les jambes jusqu’à la cheville. Si ces normes sont devenues désormais coutumières dans les sociétés islamiques arabes, au Sénégal, elles ne constituent pas encore une habitude consolidée : à Dakar et dans les villages on voit beaucoup de femmes se promener en exhibant de ces belles coiffures africaines et des robes flamboyantes qui mettent leurs formes en valeur et laissent les épaules nues.

Grande Mosquée de Touba [photo Oasis]

 

L’architecture de Touba est elle aussi un rappel constant à son rôle de ville sainte. Face à la mosquée s’élève le palais où réside le calife général, Cheykhoul khadim, tout à côté se trouve la bibliothèque Daray Kâmil, fondée en 1977 par le troisième calife, comme le rappelle une plaque apposée au-dessus de l’entrée. Cette bibliothèque contient plusieurs milliers de livres, dont de nombreux ouvrages d’Ahmadou Bamba, auteur de dizaines de poésies, sacrées et profanes, et d’ouvrages volumineux contenant des conseils pour ses disciples. Serigne Touba écrivait en arabe, mais pour l’enseignement oral, il préférait le wolof. On lui doit du reste une traduction du Coran en wolof – langue que l’on peut écrire en caractères arabes, et, depuis la fin des années 1960, également en caractères latins. Mais l’ouvrage le plus célèbre d’Ahmadou Bamba est sans doute Masalik al-jinan, « les voies du Paradis », le célèbre traité de soufisme traduit en français par ses disciples. Outre la bibliothèque, l’édifice dispose d’une salle de lecture sur laquelle s’étale en grandes lettres cette inscription : « Toi qui veux acquérir le savoir, révises à chaque fois, à chaque instant », ainsi qu’une salle où sont exposés divers objets ayant appartenu au cheikh, ou donnés à la confrérie par les personnalités qui se sont rendues au fil des ans en visite à Touba. Notre guide nous montre avec orgueil un Coran, don du boxeur Mohammad Ali, et un coffret en bois et nacre offert par Yasser Arafat.

 

Tout autour de la mosquée se dressent les maisons des autres descendants du fondateur, petits-fils et arrière-petits-fils. Et le puits et l’eau miraculeuse : selon la tradition, ce fut Ahmadou Bamba lui-même qui avait indiqué le point précis où il fallait creuser pour trouver l’eau. Aujourd’hui, le vieux puits n’est plus utilisé, il a été remplacé par un nouveau que l’on a creusé à côté.

 

Dans la ville même, la famille du fondateur a réalisé des bâtiments publics destinés aux habitants : le troisième calife, cheikh Abdou Lahad Mbacké, a fait construire en 1983 la première clinique, en 1971 le premier bureau de poste, en 1985 le premier centre téléphonique. Et on doit à sa fille la construction d’une école privée franco-arabe, qui porte le nom de son père. C’est un édifice blanc, bas, planté au milieu d’une esplanade de sable rougeâtre destinée, elle, à la construction d’un futur pôle universitaire. Les salles de classe, toutes au rez-de-chaussée, donnent sur la cour intérieure, flanquée, sur l’un de ses côtés, d’un petit mihrab stylisé, en fer, qui indique la direction de la Mecque. L’espace est réduit, et on prie dans la cour. Cette école, nous raconte le directeur, est fréquentée chaque année par 1000 à 1200 élèves, garçons et filles, selon des tours qui se succèdent le long de la journée. Car les salles sont petites, et bondées : à chaque banc se pressent jusqu’à 3 ou 4 élèves. Ceux-ci nous regardent, intrigués, et quittent un instant des yeux le tableau sur lequel est écrit le thème de la leçon : la traite des esclaves. L’école offre quatre cycles d’études : préscolaire, primaire (6 ans), moyen (4 ans) et secondaire (3 ans) au terme duquel les élèves peuvent s’inscrire à l’université.

A l'intérieur d'une daara à Touba [photo Oasis]

 

Il y a aussi en ville, outre ces écoles, plusieurs daara, instituts consacrés à l’étude et à la mémorisation du Coran. Elles sont normalement fermées au public, mais grâce à l’intercession de Djilly, notre guide, nous obtenons l’autorisation d’en visiter une. Ici, des garçons de tous âges sont assis en cercle par terre, et psalmodient ensemble les sourates coraniques, sous la direction d’un adolescent plus grand qui bat la mesure avec une baguette. Le maître nous explique que les élèves écrivent les versets coraniques à l’encre sur des tablettes de bois verticales, et les répètent des centaines de fois, jusqu’à ce qu’ils les sachent par cœur. Ils sont alors, et alors seulement, autorisés à effacer les versets de leur tablette en la lavant avec de l’eau et du sable. Ce processus d’apprentissage est d’une durée variable, qui va généralement de trois à quatre ans, selon la rapidité de mémorisation de chacun. L’un des garçons présent dans la classe nous montre avec fierté son manuscrit du Coran : il recevra le diplôme quand il aura écrit tout le Texte sans faire d’erreur.

 

Un après-midi à Yoff, village layène

 

Yoff est un petit village d’ethnie Lébou, au nord de Dakar. « En 1883 le soleil s’est levé à l’Ouest », raconte une peinture murale le long de l’une des rues principales du village. C’est là en effet qu’est née, vers la fin du XIXe siècle, la confrérie soufie Layène, fondée par un pêcheur et agriculteur Lébou, Sayyidina Limamou Thiaw Laye. Selon la tradition, le nom que son père avait choisi pour lui prophétisait une mission importante : Limamou contient en effet la racine du mot IMAM, guide. En outre, c’est aussi le nom d’un marabout Toucouleur de Ouro-Mahdi, village de la région du Fouta Toro. Thiaw, le nom originaire de la famille, allait être bientôt substitué par Laye, déformation du mot Allah en wolof – d’où dérive aussi le nom de la confrérie. En 1883, donc, Limamou avait 40 ans lorsque, après avoir eu la vision d’une comète, il annonça qu’il était le Mahdi. Contesté par sa propre famille, qui le croyait possédé, Limamou parvint en peu de temps à conquérir un certain nombre de disciples grâce à quelques guérisons miraculeuses que la tradition lui attribue. Les autorités coloniales françaises de l’époque, aussitôt en alerte, craignaient que son enseignement, tout comme celui d’Ahmadou Bamba, ne puisse entrainer des désordres aux portes de la capitale : ainsi, par mesure préventive, Laye fut envoyé en exil sur l’île de Gorée, juste en face de Dakar, pendant quelques mois.

 

Aujourd’hui, sur l’une des plages de Yoff que baignent les eaux de l’Océan Atlantique, surgit la Grande Mosquée-mausolée layène : un édifice bas, blanc, en forme de cube, entouré de sable doré et surmonté d’une coupole verte, qui conserve la tombe du saint et de ses deux fils, Seydina Issa Laye – premier calife de la confrérie (1909-1949) – et Seydina Madione Laye II, son frère et successeur (1949-1971).

Sur la plage de Yoff avec un cheikh layène [photo Oasis]

 

L’esplanade sablonneuse que l’on foule sans chaussures – toute l’aire est considérée comme un lieu sacré – est semi-déserte. Le sable brûle et le silence de ce début d’après-midi est rompu uniquement par les vagues de l’océan qui se brisent sur la plage. Au loin, un homme vêtu de blanc, assis sur le sable, nous fait des signes. C’est l’imam de la mosquée. Le misbah à la main, il répète les 99 noms de Dieu en attendant l’heure de la prière. Limamou Laye, nous raconte le cheikh, est « le Mahdi, il est l’alpha et l’oméga, il est le serviteur de l’Envoyé de Dieu – khâdim al-Rasûl. Seydina Limamou est venu pour accomplir la seconde mission du Prophète Muhammad ». L’un des points fondamentaux de la doctrine layène est justement l’idée que le fondateur de la confrérie est la réincarnation du Prophète, question qui a suscité au Sénégal en plus d’une occasion des attaques verbales violentes de la part de la minorité salafiste.

 

Comme pour confirmer le lien qui unit Laye et Muhammad, l’imam nous dit qu’il n’existe aucune photographie du fondateur, tout comme il n’existe pas d’image reproduisant le Prophète. Laissant de côté les questions doctrinales, le cheikh commence à psalmodier le wird, série de formules léguées par le fondateur d’un ordre soufi à ses disciples. La prière du matin et celle du soir est toujours précédée du wird, explique-t-il. Mais les particularités des rituels layènes ne s’arrêtent pas là. Les cinq prières journalières sont retardées d’une demi-heure environ par rapport à l’horaire normal, et elles sont toutes précédées par dix minutes de prières psalmodiées par le muezzin. Car les chants, nous explique l’imam, prédisposent le cœur du fidèle à la prière, parce que « chanter, c’est comme frapper à la porte avant d’entrer ». Les fidèles en outre sont tenus de faire les ablutions jusqu’au genou et jusqu’au coude à trois reprises consécutives. Pour participer à la prière du vendredi, il faut être habillé exclusivement de blanc, symbole de paix et de pureté.

 

Il y a aussi à Yoff des pratiques sociales spécifiquement layènes : ici, les petites filles sont promises en mariage quelques jours après leur naissance. Une fois arrivées à la majorité, la jeune fille pourra décider si elle entend épouser l’homme choisi pour elle, ou annuler la promesse. Cette tradition, explique l’imam, a pour but de protéger les futurs adolescents des maladies sexuelles et de résoudre le problème du célibat.

 

Des plages, des pêcheurs et des mosquées

 

À quelques kilomètres de la Grande Mosquée de Yoff, dans le golfe d’Ouakam, se trouve la mosquée de la Divinité : un parallélépipède tricolore – blanc rouge et vert – surmonté de deux minarets et flanqué du mausolée du fondateur. Les deux petits édifices se trouvent sur la belle plage de sable blanc, peuplée de barques rentrées depuis peu de la pêche et de pêcheurs qui passent l’après-midi à ranger et à réparer les filets. On dit que la construction de cette mosquée a été voulue par Dieu par l’intercession de Mouhamed Séni Gueye, qui s’était auto-proclamé « calife de Dieu sur la terre ». Comme le raconte une plaque apposée à l’entrée, « la mosquée est descendue du ciel dans la nuit du 28 au 29 juin 1973 », au moment où Mouhamed aurait vu en songe la mosquée planer sur l’esplanade. Les travaux de construction n’auraient toutefois commencé que des années plus tard. Le petit-fils du fondateur – et fils du calife actuel Mouhamed Naby Guèye – nous explique que cette mosquée est l’un des cinq lieux les plus sacrés de l’Islam, avec les mosquées de la Mecque, Médine, Jérusalem, et Touba. Deux d’entre elles seraient descendues du ciel : la Ka‘aba à l’Orient, et la mosquée de la Divinité, à l’Occident. La mosquée, précise-t-il, est gérée par le mouvement Naby-Allah, et est ouverte à tous les fidèles. À une seule condition : que les fidèles, à la prière du vendredi, soient habillés de blanc, en souvenir du pèlerinage à la Mecque.

 

Entre histoire et baraka

 

En 1895, le Sénégal devenait officiellement une colonie de l’Afrique Occidentale française. Les gouverneurs des colonies tentaient par tous les moyens d’endiguer les effets de la prédication islamique, car ils craignaient l’influence que les marabouts risquaient d’exercer sur la population. C’est en cette période-là que deux confréries autochtones, la Mouridiyya et la Layèniyya, voyaient le jour, tandis que la Tidjaniyya, importée des réalités islamiques avoisinantes, faisait de son côté de plus en plus de prosélytes. En dépit de l’hostilité française, dans ce coin de l’Afrique Occidentale on vit se développer une forme d’Islam autochtone avec ses caractéristiques propres. À la différence des sociétés islamiques arabes, où une tendance légaliste s’était renforcée au cours des dernières décennies, au Sénégal l’Islam a conservé une dimension spirituelle très forte, solidement enracinée dans les pratiques du culte populaire et dans l’adhésion, presque escomptée, aux ordres soufis. Une telle propension a porté à la sacralisation des fondateurs des confréries et de leurs descendants. Et de fait, on célèbre leur mémoire à chaque carrefour de la capitale et des villes saintes : de grandes peintures murales le long des rues ou sur les édifices représentent les chefs spirituels, tandis que les portières et les vitres arrière des taxis sont littéralement recouverts d’images de saints et de marabouts. Quant à la psalmodie du Coran, traditionnellement diffusée sur les taxis arabes, les Sénégalais lui préfèrent la récitation du wird soufi. Les barques des pêcheurs elles-mêmes, amarrées sur les plages, avec les noms des saints peints sur leurs coques, célèbrent la baraka – le charisme et le pouvoir sacral dont les marabouts sont estimés dépositaires. Et la baraka n’est pas une prérogative exclusivement masculine. Preuve en est la vénération pour Sokhna Diarra, la mère de Ahmadou Bamba, dont le mausolée à Porokhane, 200 km au sud de Dakar, est devenu un centre de pèlerinage annuel important pour les Mourides.

A l'intérieur de la mosquée mouride Massalikoul Djinane à Dakar [photo Oasis]

 

Avec le temps, tout cela a fini par alimenter les critiques de ce 1 % de musulmans sénégalais qui se disent salafistes et revendiquent l’idée du tawhîd, c’est-à-dire l’unicité de Dieu, fondement de ce monothéisme absolu qui exclut la possibilité de vénérer d’autres que Dieu.

 

Mais les confréries n’en représentent pas moins aujourd’hui la grande chance du Sénégal, seul pays parmi ses voisins à être politiquement stable, épargné par le germe du djihadisme et avec un PIB en hausse. L’opinion générale, chez les Sénégalais, est que le secret de cette stabilité, ce sont justement les confréries : « Les fondateurs et les califes ont fait connaitre le véritable Islam à leurs disciples, ils les ont éduqués. Aujourd’hui, les califes sont des maîtres et des gouvernants. Quand il y a un problème, ils prennent la parole, donnent des instructions, et les disciples obéissent. Voilà pourquoi il y a la paix au Sénégal. Les pays où il n’y a pas de confréries, au contraire, ont des problèmes énormes », nous a dit Moussa Niang, l’imam rencontré à Tivaouane.

 

Au Sénégal, les confréries constituent le vecteur principal de l’enseignement islamique, et la garantie de la stabilité sociale, elles constituent aussi des leviers importants de la politique intérieure, et des instruments de la diplomatie en matière de politique étrangère. Leur capacité d’avoir un impact sur le plan politique se manifeste avec ponctualité au moment des élections présidentielles : ces structures religieuses jouent en effet un rôle fondamental en soutenant les candidats et en orientant les choix des fidèles. En un certain sens, les quatre présidents élus jusqu’à présent reflètent la capacité des confréries à peser sur les équilibres du pouvoir. La candidature de Léopold Sédar Senghor, représentant de la minorité catholique, fut soutenue par les mourides, son successeur Abdou Diouf était un tidjani non pratiquant, tandis qu’Abdoulaye Wade et l’actuel Président Macky Sall sont mourides. Quant à la politique étrangère, elle a pu bénéficier de la Tidjaniyya, qui a contribué au cours des dernières décennies à promouvoir les rapports économiques, politiques et spirituels avec le Maroc, en organisant les pèlerinages au mausolée du fondateur de la confrérie, Ahmed Tidjani, à Fez.

 

Depuis quelques années toutefois, dans ce havre de paix de l’Afrique Occidentale est venu s’implanter aussi le salafisme. Cette formation rigoriste de l’Islam a été importée par les Sénégalais qui, durant la période 1990-2000, ont étudié à l’Université islamique de Médine : à leur retour au Sénégal, ils ont créé des associations et des mosquées avec pour objectif de purifier l’Islam soufi de ses pratiques populaires et de l’aura de sacralité qui entoure depuis toujours ses fondateurs, ses califes et ses marabouts. Comme nous l’a raconté Ahmadou Kanté, – imam de la mosquée de Point-E de Dakar et sympathisant des tendances réformistes – il se trouve souvent que soufis et salafistes en arrivent à l’affrontement verbal. L’enjeu est toujours le même : les soufis revendiquent le rôle des fondateurs des confréries et des califes comme intermédiaires entre les fidèles et Dieu, tandis que les salafistes contestent la vénération populaire dont cheikhs et marabouts sont l’objet. Pour l’instant, les tensions n’ont pas débouché sur des conflits ouverts. Mais dans un monde de plus en plus globalisé, où souvent la radicalisation se propage dans les méandres du web ou à travers l’influence indirecte des pays voisins tombés dans la spirale du djihadisme, le modèle sénégalais risque lui aussi d’être remis en question.

 

Aujourd’hui, le grand dilemme du Sénégal est de trouver le point d’équilibre entre les valeurs traditionnelles et les valeurs d’importation (à la lumière notamment de la liberté d’expression prévue par la Constitution), pour éviter que l’enracinement d’un Islam rigoriste, étranger à la société locale, n’ouvre la voie à l’extrémisme.