Depuis le 21 septembre dernier, le port du voile est interdit dans les écoles publiques de ce pays du Caucase. La mesure a suscité des protestations et déclenché la crise la plus grave de ces dernières années avec Ankara, qui cherche désormais à calmer le jeu
Dernière mise à jour: 26/10/2026 10:56:34
Le 21 septembre 2026, le Conseil des ministres de l’Azerbaïdjan a amendé le règlement sur les uniformes scolaires. Sont proscrits les vêtements qui rompent l’uniformité de la tenue ou ne sont pas conformes au principe de laïcité. Le mot « hijab » n’apparaît pas, mais l’application ne laisse guère de doute : des vidéos largement diffusées montrent des écolières refoulées à l’entrée de leur école, parfois en larmes. Des exigences analogues ont été adoptées pour les enseignantes le 6 octobre, puis la direction de l’éducation de Bakou a annoncé des contrôles le 9 octobre. Plusieurs enseignantes voilées auraient été écartées ou licenciées.
Une interdiction qui ne dit pas son nom
Les autorités répètent qu’aucune interdiction du voile ne s’applique dans l’espace public : la règle vise l’uniformité de l’école, non la religion. Leur argument se heurte pourtant à la pratique. La contestation a pris une ampleur rare dans un pays où l’espace public est verrouillé, avec des boycotts de cours, des rassemblements devant les établissements et des cours improvisés dans la rue par une enseignante exclue de l’école. Le 12 octobre, le ministère de l’Intérieur a annoncé 37 arrestations pour trouble à l’ordre public, et des ralentissements ont été signalés sur Instagram, TikTok et X.
Une cassure récente dans la répression
Ces dernières semaines, le dossier a pris un tour plus répressif. Selon des militants cités par le Caucasian Knot, plus de 200 personnes auraient été interpellées dans le pays, la plupart ensuite libérées ; de nouvelles arrestations et des licenciements d’enseignantes étaient signalés dès le 16 octobre. Des peines administratives de 25 à 30 jours ont été prononcées pour une publication TikTok ou un graffiti « Liberté pour le hijab ». Un militant qui organisait des cours en ligne pour les enfants exclus serait introuvable. Amnesty International demande la levée des restrictions et la libération des manifestants pacifiques.
Le 16 octobre, le parquet général d’Azerbaïdjan a en outre annoncé des poursuites contre Celal Çiftçi, chroniqueur turc d’un quotidien de Şanlıurfa, en Turquie, accusé d’avoir appelé à un coup d’État et promu l’« extrémisme religieux ». Un mandat d’arrêt par contumace a été émis à son encontre et Bakou a demandé l’aide des autorités turques. Le dossier dépasse donc la seule école : il touche au contrôle du débat public, y compris transnational.
Un siècle de laïcité d’État
La décision s’inscrit dans une histoire longue. En 1918, la République démocratique d’Azerbaïdjan fut la première république à majorité musulmane dotée d’institutions parlementaires et laïques. La période soviétique a imposé une politique antireligieuse brutale, dont le dévoilement des femmes fut un instrument, avant que l’indépendance de 1991 ne ramène la religion dans l’espace public. La Constitution proclame le caractère séculier de l’État, et la laïcité est devenue un pilier de l’identité officielle, perçue comme un héritage à la fois soviétique et national.
Le sujet n’est pas neuf. En décembre 2010, le ministre de l’Éducation Misir Mardanov annonçait l’interdiction du voile à l’école, présentée comme l’application d’une législation existante. Des centaines de fidèles manifestèrent et, en janvier 2011, le dirigeant du Parti islamique, Movsoum Samadov, fut arrêté peu après avoir critiqué la mesure. Des dignitaires iraniens la jugèrent « anti-islamique », tandis que Téhéran la présentait officiellement comme une affaire interne. La mesure de 2026 réactive un conflit ancien, mais dans un contexte régional transformé.
Les objectifs de Bakou
Les objectifs poursuivis par Bakou à travers cette décision sont principalement au nombre de trois. Tout d’abord, contrôler la religion. Environ 96 % des Azerbaïdjanais se déclarent musulmans, avec une majorité chiite et une forte minorité sunnite, mais la pratique religieuse reste souvent culturelle et sécularisée. Le régime d’Ilham Aliyev encadre étroitement le champ religieux, notamment par l’Administration des musulmans du Caucase, dirigée depuis l’indépendance par le cheikh-ul-islam Allahchoukour Pachazadé. Or, celui-ci a déclaré que le hijab était « une obligation religieuse importante », tout en soutenant la position du gouvernement et en regrettant l’absence de consultation préalable : la mesure embarrasse l’institution officielle elle-même. La crainte d’une radicalisation alimentée par l’Iran chiite, les milieux salafistes ou des réseaux transnationaux, justifiait ce contrôle dans les années 2010, mais les mobilisations islamistes ont aujourd’hui très largement reculé. La télévision d’État a d’ailleurs présenté la mesure comme un rempart contre les valeurs « arabo-persanes ». Des critiques, tel le journaliste Afgan Moukhtarli, y voient plutôt un pouvoir qui a besoin du « spectre de l’islam radical » pour consolider son emprise.
Deuxièmement, l’interdiction viserait à protéger l’enfance. Les partisans de la mesure invoquent le droit des jeunes filles à faire librement leurs propres choix à l’âge adulte et rappellent que des restrictions comparables existent au Kazakhstan, au Turkménistan et en Ouzbékistan. L’argument n’est pas absurde, mais exclure des élèves au nom de leur tenue pose un problème de droit à l’éducation, d’autant que le texte, faute de nommer le hijab, laisse chaque directeur d’établissement l’interpréter.
Enfin, l’Azerbaïdjan vise à affirmer sa souveraineté. Le 2 octobre, devant le congrès du Yeni Azərbaycan Partiyası (YAP, Parti du Nouvel Azerbaïdjan), Ilham Aliyev a déclaré que son pays mène sa politique étrangère sans aucune ingérence, qu’il n’a besoin de l’« aide » ni de la « tutelle » de personne, et qu’il ne faut pas « interférer dans notre mode de vie ». Il n’a nommé personne ; beaucoup y ont lu un message à la Turquie. C’est l’expression d’une autonomie nouvelle vis-à-vis d’Ankara, rendue possible par la victoire au Karabagh.
Ankara : de l’indignation à l’apaisement
La réaction turque a été d’autant plus vive que la question touche un nerf mémoriel. Le voile fut interdit dans les universités et l’administration turques jusqu’à la « révolution silencieuse » de l’AKP. Le « processus du 28 février 1997 », au cours duquel l’armée avait contraint le gouvernement islamiste de l’époque à renoncer à sa politique, continue de marquer les milieux conservateurs. De nombreux commentateurs ont rapproché les images en provenance de Bakou de celles de cette période. À la tribune de l’ONU, Erdoğan avait déjà condamné les interdictions du voile à l’école sans citer de pays, juste après l’adoption du texte azerbaïdjanais.
Ankara a d’abord gardé le silence sur le plan officiel, tandis que la pression montait à la base : des rassemblements se sont tenus devant le consulat d’Azerbaïdjan à Istanbul les 3 et 12 octobre, le chef du parti islamiste Saadet, Mahmut Arıkan, a publié une lettre ouverte, et des responsables ainsi que des journalistes proches de l’AKP ont exprimé leurs critiques. Le 12 octobre, Oktay Saral, conseiller d’Erdoğan, a jugé inacceptable de priver des élèves voilées d’éducation et demandé à Bakou de corriger cette « erreur ». La réponse du YAP, le 13 octobre, a été cinglante : le parti a rappelé que la Turquie est elle-même un État laïc selon sa Constitution, accusé les responsables turcs d’ingérence et défendu les relations de l’Azerbaïdjan avec Israël, fondées selon lui sur le droit international et les intérêts mutuels.
Ces derniers jours, toutefois, ont marqué un net virage de l’exécutif turc. Dès le 14 octobre, Devlet Bahçeli, dirigeant du Parti du mouvement nationaliste (MHP), appelait au respect de la souveraineté azerbaïdjanaise. L’ancien Premier ministre Binali Yıldırım, aujourd’hui à la tête du Conseil des anciens de l’Organisation des États turciques, a pris ses distances avec les propos de Saral, précisant que ceux-ci n’exprimaient ni la position d’Erdoğan ni celle de l’État turc.
Représentant Erdoğan au sommet de la Conférence pour l’interaction et les mesures de confiance en Asie (CICA), qui s’est tenu à Bakou, le ministre des Affaires étrangères Hakan Fidan a été reçu par Aliyev et a affirmé que « la nature stratégique de la relation turco-azerbaïdjanaise prime sur tout », dénonçant la propagande sur les réseaux sociaux sans évoquer ni le voile ni le discours du 2 octobre.
Le 16 octobre, le vice-président de l’AKP Kürşad Zorlu a appelé à respecter les décisions et la souveraineté de chaque pays et à discuter des désaccords « en famille », annonçant la participation d’Aliyev au prochain sommet de l’Organisation des États turciques, prévu en Turquie pour la fin d’octobre. Bahçeli a de nouveau cité, le 17 octobre, la formule « un peuple, deux États » à la veille du 35ème anniversaire de la restauration de l’indépendance azerbaïdjanaise.
Ce réalignement n’a toutefois pas effacé toutes les divergences. Les mêmes jours, la délégation turque a quitté la salle avec d’autres pendant le discours du président israélien Isaac Herzog au sommet de Bakou, rappelant l’autre dimension du conflit : l’Azerbaïdjan fournit à Israël une part importante de son pétrole, acheminé par des pipelines traversant la Turquie, ce qu’Ankara a longtemps toléré malgré l’irritation d’une partie de l’opinion publique. Certains comptes turcs lient désormais explicitement les deux sujets, tandis que la presse officielle azerbaïdjanaise met en avant le commerce entre la Turquie et Israël. La querelle dépasse donc l’école pour toucher aux équilibres du Sud-Caucase, dans un contexte où Téhéran, pourtant concerné au premier chef, reste pour l’instant discret.
Et maintenant ?
Cette mini-crise est, à bien des égards, compréhensible. La victoire au Karabagh a renforcé le pouvoir azerbaïdjanais, qui entend tracer sa propre ligne, en politique intérieure comme étrangère. Pour la Turquie, le constat est symétrique : Ankara doit s’habituer à ne plus être le « grand frère » qui impose ses vues au « petit frère ». Deux logiques s’affrontent. Pour Bakou, céder reviendrait à admettre que sa laïcité peut être dictée de l’extérieur. Pour Ankara, la défense du voile est un marqueur identitaire intérieur que le pouvoir ne peut guère ignorer sans coût politique.
Les événements de ces derniers jours confirment pourtant l’hypothèse d’un apaisement : les deux capitales ont trop d’intérêts communs – de l’énergie aux corridors de transport en passant par la coopération militaire – pour laisser la crise dégénérer. Par ailleurs, face à une région instable, les deux parties ont besoin l’une de l’autre. Le sommet de l’Organisation des États turciques, prévu à la fin du mois d’octobre, sera le premier test d’une réconciliation de façade. Mais l’apaisement diplomatique laissera intacte la question de fond, celle de jeunes Azerbaïdjanaises et de leurs familles, prises entre un État qui définit seul la bonne distance entre laïcité et religion, et une société plus pieuse, et plus demandeuse de liberté, qu’on ne le croit à Bakou. Une société que la répression de ces derniers jours ne semble pas avoir réduite au silence.