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Moyen-Orient et Afrique

L’EIIL, la plus redoutable machine de guerre

Même si son nom le prétend, Daesh (acronyme arabe correspondant à EIIL) n’est pas un état, mais seulement une bande de criminels extrêmement dangereuse parce que très riche et bien armée. Pour Jean-Pierre Filiu, professeur à Sciences-Po Paris, son objectif est d’avancer, parce que pour les jihadistes le succès militaire est la preuve qu’ils sont dans le juste. La clé pour le battre ? En Syrie et en Turquie.

Quel est le rapport entre l’EIIL et les pays du Golfe ? Est-il possible de remonter à la source de flux de financements directs vers l’EIIL ?

 

 

Avant tout, il est important de l’appeler Daesh, avec l’acronyme arabe (al-dawla al-islâmiyya fî l-‘Irâq wa l-shâm, État islamique d’Irak et de Syrie) et de clarifier qu’il ne s’agit pas d’un état mais d’une machine de terreur. En ce qui concerne la question de leurs soutiens économiques, il y a une incompréhension de fond. On essaye toujours de saisir la logique du phénomène en en retraçant l’origine dans l’aspect financier, en ayant l’illusion que bloquer la source pourrait épuiser aussi le phénomène. Ce n’est pas complètement faux, mais il faut rappeler que la lutte financière contre le terrorisme n’a pas servi à grand chose même dans le passé, à l’époque de al-Qaeda, lorsque ce type d’approche avait fini par financer les bureaucrates qui travaillaient sur les aides monétaires au terrorisme. Pour cette raison, je ne crois pas que cela puisse avoir un grand effet sur Daesh. De plus, cette idée a empêché de se poser les bonnes questions et par erreur Daesh a été identifié au Golfe. Mais Daesh n’est pas le Golfe, c’est le monde, c’est un phénomène global. Daesh représente aujourd’hui l’organisation terroriste la plus riche : les bénéfices du pétrole local permettent de s’autofinancer et leur budget tourne autour d’un à deux milliards de dollars. C’est Daesh qui peut financer plutôt que de se faire financer. Si l’on veut dépister les flux financiers, il faut remonter en général à des individus.

 

 

Daesh est-il un phénomène nouveau ou bien se situe-t-il dans le sillage d’autres mouvements terroristes ?

 

 

Cela fait désormais plus de vingt-cinq ans que j’étudie les mouvements jihadistes et je n’ai jamais eu aussi peur. Ma peur est raisonnable, raisonnée et bien argumentée. Pour vous donner une idée : Daesh a une armée d’environ trente mille partisans armés, sans parler du soutien politique, tandis qu’en 2001 al-Qaeda en avait moins d’un millier ; de plus, ils ont un budget de cinq cents à mille fois supérieurs à celui qu’avaient à leur disposition ceux qui ont commis les attentats du 11 septembre. La base de l’organisation se situe à un carrefour stratégique, qui résonne symboliquement pour tous les musulmans, au contraire de al-Qaeda qui était en périphérie, en Afghanistan. Ce qui m’inquiète le plus, c’est que souvent on essaye d’analyser Daesh comme si c’était al-Qaeda, mais le nouveau venu est sans aucun doute plus dangereux. Il y a cependant une filiation évidente entre les deux groupes terroristes pour deux aspects en particulier. Le premier est le lien entre terre et jihad : le jihad n’est pas conduit pour libérer ou conquérir un territoire précis, mais pour le jihad même. Ici, il ne s’agit pas d’Islam, nous parlons d’autre chose, c’est une religion du jihad. C’est la secte du jihad. C’était vrai pour al-Qaeda et c’est vrai pour Daesh. Le second aspect est que pour projeter le jihad il faut une base solide. La « base » est précisément le sens de al-Qaeda ; maintenant c’est le Califat pour Daesh. Et le jihad qu’il projette, à mon avis, a pour objectif l’Europe.

 

 

Qu’est-ce qui pousse de nombreux combattants à s’unir à Daesh ? La plupart d’entre-eux proviennent de l’Europe et souvent ils n’ont pas un background religieux ou ethnique commun.

 

 

Ce qui se passe actuellement en Irak n’a rien à voir avec l’Islam, comme je l’ai déjà dit, il s’agit d’une autre religion. Les personnes entrent dans les rangs de Daesh comme s’ils se convertissaient à une religion, soit parce qu’ils n’en n’avaient pas personnellement auparavant, soit parce qu’étant issu d’une famille musulmane, ils abandonnent l’Islam de leurs parents, familles, cultures pour se tourner vers un présumé « vrai Islam » qui, en réalité, est une nouvelle religion. Je ne crois donc pas qu’on puisse comprendre le phénomène uniquement d’un point de vue musulman. Daesh parle à des jeunes rebelles, « en rupture », présents dans le monde entier, pas seulement en Europe et dans les pays arabes, mais aussi en Australie, à Singapour, au Canada... Olivier Roy a établi une comparaison très juste, à mon avis, entre ce qui se produit en Irak et les mouvements d’extrême-gauche des années 60 et 70. Daesh attire une frange qui est déjà radicale. On ne se radicalise pas au contact de Daesh, on l’est déjà au départ. L’Islam est l’Islam. Daesh est une autre chose.

 

 

Dans son acronyme Daesh fait référence à la Grande Syrie, Sham, qui comprend aussi la Jordanie, le Liban et la Palestine. Quelle perception ces pays ont-ils de Daesh ?

 

 

Ils sont aussi inquiets que nous. Le sens de Sham se trouve dans les prophéties apocalyptiques. Dans mon livre L’apocalypse dans l’Islam (2011) je décris déjà la roadmap de Daesh. Dans certains récits de la fin des temps, le territoire de Sham est surtout le lieu de la « grande bataille » de la fin des temps. Nous percevons ce qui est en train de se produire comme la simple expansion d’un califat, mais pour eux nous sommes à la veille de la fin des temps, c’est pour cette raison que de si nombreuses personnes adhérent, parce qu’elles sont convaincues que la fin est proche. S’ils ne participent pas à la grande bataille, ils perdent. Mais s’ils participent dans le bon camp, ils remportent la bataille, ils gagnent tout et seront les meilleurs musulmans pour l’éternité. Le territoire de Sham est donc considéré comme l’endroit où aura lieu la fin du monde. Selon cette tradition, la grande bataille aura lieu à Dabq, au nord d’Alep, où les byzantins (Rûm), c’est-à-dire les occidentaux, déploieront leur armée contre celle de l’État islamique provenant de Médine, où plutôt de Mossoul, où se dresse le siège du califat. Un tiers des combattants mourra, un tiers se rendra et le tiers restant remportera la victoire et sera considéré juste dans la foi. La déclaration selon laquelle Daesh voudrait arriver à Rome est en réalité une traduction erronée : ils disent Constantinople, la nouvelle Rome, la ville des Rûm. Nous avons traduit Rome, mais la ville des Rûm peut être Rome comme Paris, Madrid ou New York. Dans la tradition, la ville des Rûm devra être conquise. Ce n’est donc pas une question de conquérir ce pays ou un autre, mais de progresser, parce qu’en avançant les prophéties se réalisent. C’est pour cela qu’il faut les arrêter.

 

 

Considérez-vous la réaction occidentale efficace pour combattre le fondamentalisme de Daesh ? Cela ne risque-t-il pas d’engendrer un soutien au califat de la part d’autres groupes jihadistes ?

 

 

La réaction de l’Europe et des États-Unis est erronée pour deux raisons. Tout d’abord, ils ont pensé que le problème pouvait être résolu en s’interrogeant sur les raisons qui poussent les volontaires à partir en Syrie. Certainement, c’est important de se le demander, à l’école, en prison, dans les tribunaux, mais l’idée que pour comprendre Daesh on doit regarder l’Europe et ses institutions, c’est déjà faire le jeu de Daesh. La réponse est là-bas, mais nous, occidentaux, nous n’avons pas encore voulu le comprendre, parce que nous n’avons pas compris complètement la révolution syrienne. Ce n’était pas une guerre entre tribus ou communautés, mais la création d’un nouvel ordre. L’histoire passée nous a appris que lorsqu’une révolution réussit, tout n’est pas toujours parfait, mais lorsqu’elle est suffoquée, le résultat est encore pire. L’échec de la révolution a favorisé Daesh et Assad contre la révolution. En Syrie, le fait est que Assad a utilisé et utilise encore Daesh contre la révolution elle-même. Aujourd’hui, on croit, les américains in primis, qu’on peut lutter contre Daesh sans lutter contre Assad et le résultat est que Daesh n’a jamais été aussi fort. Nous nous sommes trompés et la clé se trouve en Syrie : une véritable politique doit être appliquée à la révolution syrienne et pas seulement à Daesh. Et ici, une réelle collaboration avec la Turquie devient nécessaire, car elle sait mieux que les autres comment lutter contre cette menace.

 

 

Comment interprétez-vous l’idéal de la construction d’un « État islamique » dans le panorama des mouvements islamistes ?

 

 

Daesh ne construit rien, c’est une bande qui ne produit rien. Sa constitution élaborée entre 2006 et 2007 n’est rien d’autre qu’une série d’interdictions. C’est une organisation qui s’est élargie sur un territoire et donc qui se retrouve à devoir gérer des millions de personnes, au contraire de al-Qaeda. Celle-ci était soumise aux talibans et l’administration était aux mains des talibans. Les personnes qui ont négocié à propos des Bouddhas en Afghanistan ont passé des semaines sans savoir où était le centre du pouvoir, précisément parce que c’était une organisation et pas un état. Lorsque je me trouvais à Alep, les gens parlaient de dawla (état), ils ne disaient pas « Daesh », tout comme on dit nizâm (régime) en parlant de Assad. Tout le monde sait que le nizâm de Assad est seulement la répression. Pour Daesh l’introduction de l’idée d’état n’indique pas du tout une évolution idéologique, mais signifie seulement que Abu Bakr al-Baghdadi veut être le seigneur tranquille des zones qu’il contrôle. Les seules régions homogènes en Syrie sont le nizâm de Assad et Daesh : la dimension totalitaire compte plus que la dimension de l’état.

 

 

Certains médias et intellectuels disent qu’il s’agit d’un complot. Qu’en pensez-vous ?

 

 

En tant qu’historien, je trouve intéressant de souligner qu’on pense quand on fait la révolution, tandis que quand elle se termine, on ne pense plus et on imagine des conspirations et des complots. La révolution est rationnelle; durant la révolution on ne parle jamais de la fin des temps, mais on en parle continuellement durant la contre-révolution. Naturellement, il y a des questions irrésolues sur Daesh, en particulier pourquoi Abu Bakr al-Baghdadi a-t-il été prisonnier des américains, selon le Pentagone en 2004, selon le chef de la prison de 2005 à 2009 ; on ne sait pas pourquoi il n’y a pas eu de procès ni d’enquête... Cependant, ceux qui croient à la conspiration ne comprennent pas une chose que les historiens connaissent bien : l’énorme stupidité des hommes. Beaucoup de choses s’expliquent davantage par la stupidité, l’incompétence et le manque de coordination que par la volonté de manipuler. Les américains ne contrôlent plus rien. Je ne dis pas que c’est une bonne ou une mauvaise nouvelle, je dis seulement qu’il y a de nombreuses personnes, au Moyen-Orient et ailleurs, qui continuent de penser que les américains contrôlent tout et elles interprètent les faits à partir de ce présupposé. Dans le monde arabe, la tendance à tout ramener à un complot est fréquente et le lieu où l’on croit le plus à la théorie du complot est l’Égypte. Là, on en arrive à expliquer que les Frères musulmans, tout comme Daesh, seraient une création des américains. Mais il est temps d’en finir avec cette logique.