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Classiques

La Grammaire Toujours Nouvelle de l’Incarnation

Il est, à certaines époques, plus redoutable qu’à d’autres d’aborder un sujet tel que la tradition et le renouveau, où semblent venir s’affronter diverses familles de pensée, les unes plus convaincues que les autres d’être dans le vrai. Il n’existe alors pour le croyant qui se veut théologien et pasteur d’autre attitude que celle du courage, c’est-à-dire celle de revisiter les sources de sa foi – et donc la tradition de l’Église – afin d’y discerner la puissance de renouveau toujours capable de féconder la situation et la vie des hommes de ce temps soucieux de croire au Christ en le suivant au plus près.

 

 

Ceci explique notre plan qui au fond découle, plus que dans tout autre sujet, de la nature spécifique de l’objet étudié. Il convient, dans un premier temps, de voir ce qu’est la tradition en régime chrétien. Puis, c’est tout naturellement qu’il faut en faire ressortir sa puissance fécondante dans le cadre des diverses situations de vie des croyants ou dans le travail de l’inculturation. Par cet apparent détour – qui n’est, en fait, qu’une application de la nature de la tradition à la réalité d’aujourd’hui – on verra mieux que la tradition chrétienne possède en elle une force de discernement, pour « organiser » les renouveaux de telle manière que les croyants restent moralement et intellectuellement libres pour Jésus Christ. Ainsi, par la force de la tradition vivante, l’Évangile est préservé de toutes les tentatives d’engloutissement culturel par lesquelles « le monde » voudrait le neutraliser.

 

 

Au sens fort du terme, la Tradition, en régime chrétien, signifie le mystère du Christ à l’œuvre dans le temps comme un tout. Vue comme telle, la Tradition se déploie dans divers lieux de réalisation : l’enseignement, la vie chrétienne, le culte et l’évangélisation. Et on peut parler précisément de Tradition vivante puisque ces domaines concernent l’homme inscrit dans l’évolution historique. La Tradition ne perpétue pas seulement la foi et l’enseignement transmis, mais aussi tout ce qui est vécu dans le service de Dieu et dans la vie de l’Église, un vécu souvent difficile à traduire en mot. Cette façon théologico-historique de considérer la Tradition peut s’enraciner dans le concept d’histoire du salut.

 

 

On devine que dans cette définition de la Tradition considérée comme la globalité de la vie de l’Église et de sa foi, l’Écriture trouve toute sa place. Grâce à l’intervention de divers Pères lors du Concile Vatican II, l’Église catholique voit mieux que l’Écriture est le critère de toute incessante « critique » de la Tradition. Avec Dei Verbum, l’Eglise est entrée dans une nouvelle ère de la théologie. Mais, le Concile montre que, il faut le remarquer, la Tradition objective de l’Écriture est rendue vivante et dynamique par la Tradition orale, vivante de la Communauté de l’Église. Déjà à ce niveau de réflexion, on peut saisir que la Tradition, en régime chrétien, ne peut jamais être perçue comme un phénomène de pure et simple répétitivité stérilisante. L’Écriture, d’une part, et surtout l’Esprit de l’autre, dont l’action consiste à animer l’Eglise, nous permettent de parler d’une période initiale qui reste référentielle pour tous les chrétiens.

 

 

Il peut paraître surprenant que la théologie accorde une importance capitale à une séquence du temps historique, la période initiale, au point de la rendre référentielle pour toutes les phases du déroulement de l’histoire de l’Église. Or, c’est précisément là que réside l’expression de l’originalité de la Tradition-Mystère du Christ et de sa puissance fécondante. En effet, dire que la Révélation a connu un temps constitutif absolument indépassable ne signifie évidemment pas ignorer la dimension eschatologique inscrite dans la Révélation. Mais, cette expression commode montre que la Révélation – le Verbe de Dieu – est entrée dans les formes de transmission que lui a laissées l’histoire. Il y a donc une période précise où la Révélation devient Tradition pour rester accessible dans le déroulement de l’histoire. Il existe donc une analogie naturelle entre l’Incarnation du Verbe dans le sein de la Très Sainte Vierge Marie et le passage ou l’entrée de la Révélation dans la matrice de la Tradition. C’est pour cette raison que la foi chrétienne rend cet honneur à la dignité de l’histoire et à la catégorie de l’historicité.

 

 

Or, admettre qu’une période initiale reste absolument référentielle a une double signification, paradoxale à première vue. D’une part, le texte matériel de l’Écriture est la norme dont on ne pourra jamais s’affranchir. C’est la tradition apostolique mise par écrit. Il y a donc une nécessité intrinsèque d’accueillir le témoignage de ceux qui ont cru avant nous en raison de la nature du lien entre le Saint-Esprit et le Christ. Toutes les actions du Christ au cours de son histoire sont signifiantes pour ceux qui demeurent dans l’Esprit actuellement. D’autre part, le rôle irremplaçable de l’Esprit dans la relation à la Tradition rend possibles des renouveaux qu’il faut précisément passer au crible de la Révélation telle qu’elle s’est manifestée dans les Écritures. Autrement dit, la reconnaissance d’une période initiale référentielle signifie aussi que toute situation humaine est susceptible d’être concernée par l’annonce de l’Évangile, puisque le Saint-Esprit a mis les eschata dans l’histoire.

 

 

Nous pouvons donc affirmer que le lien que l’Église entretient avec son passé n’est pas d’abord de nature historique, mais « théolo-gique » – sinon il ne pourrait y avoir de « mission » qui prendrait en compte les situations nouvelles. Ce rôle a souvent été décrit comme un avenir à l’Église. Au titre du réalisme missionnaire, lui-même fondé sur la foi en l’action de l’Esprit-Saint et sur la nature de son lien avec le Christ, les notions d’expérience, de situation, trouvent alors droit de cité dans la pensée et l’action de l’Église.

 

 

Une Puissance Fécondante

 

 

Il n’est nul besoin de passer trop de temps à expliciter la notion clef d’interprétation puisque la théologie de la Tradition, telle que nous venons brièvement de l’esquisser, montre que la théologie vit toujours d’une antériorité qui est celle de l’histoire du Christianisme. C’est pour cette raison qu’elle est une herméneutique.

 

 

Clairement, en approfondissant l’action de la Tradition comme interprétation, on la perçoit mieux dans son action dynamique de renouveau : la Tradition-interprétation produit un sens qui entre tout naturellement dans la vie herméneutique future de la communauté croyante. Et, évidemment, la question de l’Église et de ses organes de transmission est renouvelée par une telle vision de la Tradition. Le magistère, inséré dans une communauté croyante, est le témoin privilégié de la Parole qui s’incarne dans chaque situation donnée. Le rôle du magistère, vue comme agissant dans l’histoire de la communauté confessante, apparaît comme l’organe chargé de faire entrer chaque situation historique donnée des croyants – pour des raisons théologiques de fond – dans l’acte interprétatif qui veut recueillir les résonances de la Parole hic et nunc.

 

 

On perçoit ainsi aisément que le rôle irremplaçable du magistère se base sur le travail incessant de la Tradition dans la Tradition, qui s’inscrit continuellement dans les nouvelles situations ou dans les nouvelles cultures. La nécessité d’un magistère de vigilance s’explique donc par le fait que c’est bien la Révélation qui, durant la période référentielle, est devenue Tradition. Pour le dire autrement, c’est la dimension eschatologique qui explique la nécessité d’un tel magistère, totalement propre à l’Église catholique. Mais, précisément, la nécessité théologique forte expliquant la raison d’être de ce magistère de vigilance eschatologique est aussi ce qui fonde les divers renouveaux de l’expression de la Tradition ou bien sa puissance fécondante de toute culture ou situation et le pouvoir d’assimilation de la Tradition. Les situations de vie de la communauté confessante, les nouvelles cultures où l’Évangile annoncé pénètre, les apports esthétiques, émotifs et intellectuels, les objections scientifiques et les tensions politico-économiques sont autant « d’événements » de l’historicité qui, plus que de freiner la Tradition vivante, la stimulent et mettent en œuvre, par l’action de l’Esprit, le critère de la Tradition apostolique mise par écrit, vécu et interprétée par la communauté croyante, ses organes et ses démarches. Il faut retenir que la notion si étonnante d’expérience chrétienne implique, précisément, le renouveau (de la vie chrétienne) comme inscrit constitutivement dans la réalité de la Tradition. En effet, la notion d’expérience implique que la Tradition ne soit pas pure répétition de ce qui a déjà été enseigné. Chaque fois que la réalité humaine des auditeurs dans leur situation de vie n’a pas été prise en compte, la Tradition a en effet été abandonnée (même si les mots confessants furent prononcés extérieurement). Autrement dit, nul ne peut déterminer exactement le message évangélique, s’il vient à mettre entre parenthèses la situation actuelle du croyant et des communautés dans laquelle l’homme fait l’expérience du sens de la vie et qui a un statut interprétatif pour la foi.

 

 

Fil d’Ariane

 

 

Citons, pour finir, la notion si riche d’inculturation qui est, malgré le caractère récent du terme, aussi ancienne que le Christianisme lui-même. L’inculturation est coextensive à l’histoire du salut : elle est cette histoire du salut en acte. L’analogie avec l’incarnation du Verbe est, une fois de plus, manifeste : la liberté du Verbe s’inscrit dans une succession historique de cultures. Précisons, sans engager une grande réflexion, qu’en raison de l’Incarnation du Verbe comme paradigme de l’inculturation cette dernière n’est justement ni un angélisme ni une déshumanisation. Mais au contraire, elle a un rapport constitutif avec l’humanisation de l’homme, au point que cette dernière devient le critère du bon fonctionnement de la première.

 

 

En somme, l’Incarnation du Verbe Incréé manifeste que Dieu a choisi de libérer et d’aimer l’homme par la contingence humaine assumée par son Verbe. C’est donc dans les déterminations humaines toujours limitées mais toujours nouvelles que Dieu ne cesse d’œuvrer. Le Fils de Dieu n’a pas voulu entrer dans les vues du Tentateur lui proposant de nier son humanité au nom de sa filiation divine absolue. Les renouveaux sont donc non seulement possibles, mais encore ils constituent la grammaire habituelle par laquelle s’exprime le code génétique de l’Église dans l’histoire des hommes, là où se déploie le Mystère du Christ. Cette grammaire qui ne pourra jamais s’affranchir de l’Écriture lue en Eglise est le fil d’Ariane permettant la progression dans la perception de l’intelligence du mystère du Christ. Les renouveaux sont donc aussi de nature dogmatique. Telle est l’originalité de l’Église catholique.

 

 

Le christianisme, malheureusement perçu à certains moments comme une figure du passé, est pourtant l’expression religieuse pour laquelle la nouveauté toujours nouvelle du Christ Ressuscité ne cesse de faire naître de nouvelles expériences et expressions de la foi vécue sans pourtant sombrer dans « le délire » des fantasmes religieux. En effet, par la vigilance de la Tradition apostolique à l’œuvre, dans toutes les périodes historiques où la dimension eschatologique de l’Évangile est amenée à se manifester en épousant l’expérience du sens de la vie des auditeurs, les renouveaux restent à l’abri des manipulations et des engloutissements que le Tentateur ne cesse de suggérer à la communauté confessante et sont « vérifiés » et purifiés à l’aune de l’Écriture. L’histoire chrétienne, incapable d’être une pure répétition du passé, ne cessera de susciter l’étonnement de ceux qui entendent l’annonce de l’Évangile.

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