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Le théologien auquel on ne s’attend pas

La première introduction critique à Ibn Taymiyya, juriste-théologien contradictoire et inspirateur des salafistes contemporains

Cet article a été publié dans Oasis 31. Lisez le sommaire

Dernière mise à jour: 16/11/2021 11:17:30

41kOkL7y0ML._SX308_BO1,204,203,200_.jpgJon Hoover, Ibn Taymiyya, “Makers of the Muslim World”, OneWorld Academic, London 2019

 

Que lèvent la main ceux qui, s’intéressant à l’Islam contemporain, n’ont pas entendu nommer au moins une fois Ibn Taymiyya, le penseur syrien mort en 1328, référence du monde fondamentaliste actuel aussi bien que d’une partie du courant réformiste. Mais c’est une chose de l’avoir entendu nommer et c’en est une autre de le connaître à fond, ne serait-ce qu’en raison de l’étendue de sa production littéraire : à elles seules, ses fatwas remplissent 37 volumes dans l’édition imprimée.

 

Il faut donc savoir gré à Jon Hoover, professeur associé d’Études islamiques à l’Université de Nottingham, d’avoir offert la première introduction critique à ce juriste-théologien dans une langue occidentale, et cela en à peine plus de 100 pages magistrales. Le point de départ est la biographie de Ibn Taymiyya, qu’il importe de connaître à fond, car beaucoup de ses prises de positions, même occasionnelles, font encore autorité de nos jours. Par exemple, ses fatwas contre les Mongols, autorisant à les combattre bien qu’ils soient nominalement musulmans, offrent une importante légitimation à la violence que les djihadistes exercent contre leur propre société. Même discours pour sa fatwa contre les nusayrîs (connus aujourd’hui comme alaouites) et les druzes, pièce maîtresse des islamistes dans la guerre civile syrienne. L’épisode d’un scribe chrétien, accusé d’avoir insulté le prophète de l’Islam, inspire le plus grand traité en la matière dans la jurisprudence islamique, L’épée dégainée contre celui qui insulte le Prophète, qui affirme la nécessité de punir le coupable par la mort, même s’il se convertit à l’Islam. Le lien avec l’actualité des caricatures est là aussi évident. Plus embarrassantes pour les milieux fondamentalistes sont ses opinions sur les versets sataniques (il estime que la tradition est authentique), sur la faillibilité des prophètes et sur le mawlid : pour Ibn Taymiyya, la fête de la naissance de Muhammad, que les salafistes d’aujourd’hui refusent comme innovation, doit être maintenue tant qu’elle n’est pas remplacée par quelque chose de meilleur.

 

En tout cas, Ibn Taymiyya fut un penseur profondément intolérant. De son vivant, il suscita dévotion et aversion, au point d’avoir été emprisonné plusieurs fois par les autorités. Les polémiques, dans lesquelles il se jeta à corps perdu, furent si intenses qu’elles ne lui laissèrent pas le temps de se marier, fait extrêmement rare dans l’Islam. Toutefois, intolérant ne signifie pas intellectuellement insignifiant, du moins dans son cas. À cet égard, un premier aspect très intéressant concerne sa découverte progressive de la théologie, généralement peu considérée dans l’Islam sunnite. En effet, Ibn Taymiyya entame sa carrière comme juriste dans l’école hanbalite, mais il s’en éloigne progressivement pour adopter le statut d’interprète indépendant. Ceci le conduit à reconsidérer les fondements mêmes du droit islamique, formulant ce qui deviendra son programme de vie : reconsidérer tous les aspects de la civilisation islamique à la lumière du Coran et de la Sunna pour la purifier de tout ajout successif. Le projet s’étendra rapidement du droit au soufisme, à la philosophie, aux controverses intra et inter-religieuses. En passant, précisément, par la « découverte » de la théologie, au point que « un jour, un de ses disciples […] lui demanda pourquoi il avait écrit davantage sur la théologie que sur tout autre sujet » (p. 107). C’est cette conscience de la centralité de la théologie qui semble aujourd’hui échapper à une grande partie de la pensée islamique, excessivement absorbée par la discussion des aspects pratiques de la loi, à l’exception paradoxale, justement, des salafistes. Naturellement, précise Hoover, « pour Ibn Taymiyya, la théologie n’est pas une entreprise théorique, mais un exercice pratique en vue de l’obéissance et de l’adoration » (p. 139).

 

Comme dans sa personnalité qui, d’après ses contemporains, était capable d’élans de piété sincère, mais également de terribles accès de colère et de mauvaise éducation, de même trouve-t-on dans sa pensée théologique de surprenantes contradictions. D’un côté, par exemple, il défend un anthropomorphisme étroit, fondé sur le principe selon lequel « il n’existe rien d’incorporel et de non spatial hors de l’esprit » (p. 109-110), ce qui le fit accuser, probablement avec raison, de corporalisme, « imaginant un Dieu aux proportions immenses, enveloppant l’univers » (p. 118). De l’autre, il encadre le problème du mal avec une finesse rare, refusant le volontarisme acharite au nom de la sagesse divine, acceptant d’Avicenne (oui, précisément lui !) l’idée de la non-substantialité du mal et concluant que Dieu crée les péchés humains « comme punition pour un échec originel de la part de l’humanité à accomplir les actes bons pour lesquels Dieu l’a créée » (p. 128).

 

Mais la plus grande contradiction réside probablement dans l’opposition entre l’implacable combat qu’il mena contre quiconque se détachait de son projet de ressourcement d’une part et, d’autre part, sa foi dans la temporalité des peines infernales, autre élément de réel embarras pour les salafistes d’aujourd’hui. Comme l’écrit Hoover, « Ibn Taymiyya est totalement hostile aux religions autres que l’Islam et ne doute pas que les mécréants souffriront une punition dans le feu de l’enfer de l’au-delà. Pourtant, à la fin de sa vie, il parvint à la conclusion que cette punition ne durera pas à jamais » (p. 137). Pourquoi alors s’acharner avec autant de zèle contre la moindre déviation par rapport à l’orthodoxie présumée si, à la fin, la miséricorde divine saura triompher de toutes les manques humains ? Il ne semble pas que Ibn Taymiyya ait vu la contradiction et encore moins qu’il ait tenté d’y répondre.

 

Quelle a dû être, alors, sa surprise à l’heure de sa mort, en se découvrant destinataire potentiel de cette miséricorde divine qu’il avait à la fois entrevue dans sa pensée et niée dans son action !

 

© tous droits réservés
Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que la responsabilité des auteurs et ne reflètent pas nécessairement la position de la Fondation Internationale Oasis

 

 

Pour citer cet article

 

Référence papier:

Martino Diez, « Le théologien auquel on ne s’attend pas », Oasis, année XVI, n. 31, décembre 2020, pp. 156-158.

 

Référence électronique:

Martino Diez, « Le théologien auquel on ne s’attend pas »,  Oasis [En ligne], mis en ligne le 16 novembre 2021, URL: https://www.oasiscenter.eu/fr/le-theologien-auquel-on-ne-s-attend-pas

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