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Islam

Le Vizir et l’Évêque en tête à tête sur la Trinité

Le texte du dialogue passionné et sans complaisance entre Abû l-Qâsim al-Maghribî et Élie, moine et évêque de Nisibe, laisse entrevoir le rôle précieux de médiation que jouaient théologiens et philosophes chrétiens d’Orient, capables d’expliquer leur foi en recourant aux catégories de pensée propres à l’Islam

Cet article a été publié dans Oasis 22. Lisez le sommaire

Dernière mise à jour: 05/06/2019 10:19:21

Le texte du dialogue passionné et sans complaisance entre Abû l-Qâsim al-Maghribî et Élie, moine et évêque de Nisibe, révèle à quelle profondeur peut arriver la confrontation sur des questions théologiques fondamentales. Et laisse entrevoir le rôle précieux de médiation que jouaient théologiens et philosophes chrétiens d’Orient, capables d’expliquer leur foi en recourant aux catégories de pensée propres à l’Islam. Un rôle qui, avec la fuite des chrétiens loin du Moyen-Orient, risque de disparaître à jamais[1].

 

 

 

 

 

Textes d’Élie de Nisibe

 

 

 

 

 

A celui qui est sincère dans son Credo et sa religion, et donne généreusement sa vie à la poursuite de l’Autre Vie ; à [mon] frère grand et vénéré, favorisé par Dieu, Abû l-‘Alâ’ Sâ‘id Ibn Sahl (que Dieu prolonge sa vie et continue de lui accorder puissance et soutien, félicité et succès !). De la part d’Élie le pécheur, ministre de l’église de notre Seigneur le Christ qui est à Nisibe.

 

 

Je t’envoie mes salutations et prie particulièrement pour toi ; et je supplie Dieu le Très-Haut de te protéger et d’éloigner de toi les maux. Je t’avais fait parvenir une lettre (que Dieu continue de te protéger !), dans laquelle je faisais état des Entretiens que j’ai eus en présence du Vizir Abû l-Qâsim Ibn ‘Alî al-Maghribî (Dieu ait pitié de lui !). Et j’avais noté le résumé de ce qui avait eu lieu dans chacun des Entretiens, afin de te l’exposer en détail [par la suite], dès que j’en aurais eu la possibilité, afin que tu en aies connaissance, sachant le grand désir que tu as de connaître cela. Mais ce projet fut retardé jusqu’à ce jour, pour un motif qui n’est pas inconnu de toi. C’est pourquoi, je t’expose maintenant, dans cette Épître, ce qui eut lieu dans chacun des Entretiens, afin que tu en aies connaissance, avec le bon vouloir du Dieu Très-Haut.

 

 

 

 

 

Premier entretien

 

 

Il advint que le Vizir (que Dieu ait pitié de lui !) entra à Nisibe le vendredi 26 Jumâdâ al-Ûlâ, de l’année dernière, à savoir l’année 417 (= le 15 juillet 1026). J’entrai chez lui le samedi suivant, alors que je ne l’avais jamais vu auparavant.

 

 

Il me fit alors approcher de lui, m’honora et me fit asseoir à côté de lui. Après avoir invoqué [Dieu] en sa faveur et l’avoir félicité de sa venue, je me levai pour m’en aller. Il me fit alors arrêter et me dit : « Sache que depuis longtemps je désire avoir des rencontres avec toi et te demander beaucoup de choses. Je veux donc que ta venue et ton départ de chez moi aient lieu selon mon désir ». Je lui répondis qu’il serait écouté et obéi, invoquai [Dieu] en sa faveur et m’assis. Après m’avoir mis à l’aise et m’avoir tenu compagnie, après s’être informé de mes nouvelles et de la marche de mes affaires et après avoir mentionné les savants et les hommes de science, il me dit :

 

 

« Sache que mon opinion au sujet des Chrétiens était autrefois l’opinion de qui a établi qu’ils sont impies et polythéistes. Mais maintenant, je doute de leur impiété et de leur polythéisme, à cause d’un miracle étonnant dont je fus témoin, venant de leur religion. Et je doute également de leur monothéisme, à cause de certaines choses abominables auxquelles ils croient, qui obligent à douter qu’ils soient monothéistes ».

 

 

Je dis : « De quoi donc le Vizir (que Dieu prolonge ses jours !) a été témoin et qui l’oblige à douter de leur impiété ? Et qu’est-ce qui, dans leurs croyances, le contraint de douter de leur monothéisme ? »

 

 

[Le Vizir] dit : « Quant à ce dont j’ai été témoin et qui m’a obligé à douter de leur impiété, c’est ceci : alors que je me trouvais la première fois à Diyarbakir, je me suis dirigé vers Badlîs, pour régler des affaires survenues alors. À mon arrivée là, une grave maladie m’assaillit, qui me fit perdre mes forces. Mon appétit cessa, et je désespérai de moi-même. Je sortis de Badlîs pour retourner à Mayyâfâriqîn, en sorte que, si Dieu le Très-Haut avait décrété à mon sujet l’inévitable, ceci advint en cette ville, ou du moins près d’elle. Or mon être n’acceptait rien, en fait de nourriture ou de boisson ; et la fatigue de la chevauchée m’avait causé une énorme peine. Je me mis à parcourir chaque jour une petite distance, tandis que ma faiblesse augmentait, que mes forces diminuaient et que la maladie s’aggravait et devenait plus pénible.

 

 

Je parvins alors à un monastère sur le chemin, connu sous le nom de Monastère de Saint Mârî. J’étais plus faible que jamais, tandis que la maladie était plus forte que jamais. Sitôt arrivé au monastère, considérant la faiblesse dans laquelle je me trouvais, je fis demander un peu de boisson et la pris, dans l’espérance que cela soutînt mes forces. Mais à peine était-elle parvenue dans mon estomac, que je la rejetai. La faiblesse de mon être augmenta, et je désespérai de moi-même. Tous ceux qui étaient avec moi furent inquiets.

 

 

Alors le moine chargé du service du monastère vint à moi et invoqua [Dieu] en ma faveur. Il me fit apporter un peu de grenades et demanda aux serviteurs de les égrener et de m’en présenter pour que j’en prenne un peu. Ils lui firent alors savoir que j’étais incapable de parler ou d’entendre quelqu’un parler, que mon être n’acceptait aucun aliment et que mon estomac ne retenait plus de boisson, pour ne rien dire du reste. Le moine insista auprès d’eux et leur dit : « J’aimerais que vous lui en portiez, afin qu’il prenne de ces grenades, ne fut-ce qu’un peu : il en tirera profit, grâce à la bénédiction de ce lieu ».

 

 

Je fis donc signe à l’un des serviteurs d’accepter sa proposition, car je m’accrochais [désespérément] à la santé. Je mangeai un peu de ces grenades, qui restèrent dans mon estomac et le soutinrent. Du coup, j’en pris régulièrement, un peu à la fois, si bien que mon être reprit force et que mon appétit se réveilla.

 

 

Or le moine avait cuisiné des lentilles pour les serviteurs, et les leur apporta. Je les vis manger, j’en demandai et mangeai avec appétit. Et aussitôt je me levai et me mis à me promener sur la terrasse en admirant [le paysage]. Et je revins à la santé. J’en fus surpris, moi et ceux qui étaient avec moi, et nous fûmes dans l’étonnement de ce qui survint. Et moi, jusqu’à présent, quand je repasse en mémoire cela, j’en suis convaincu que c’est un miracle merveilleux, que je raconte à chacun à tout instant. Voilà donc ce qui me contraint de croire que les Chrétiens ne sont ni des impies, ni des polythéistes.

 

 

Quant à ce qui me contraint de croire, en ce qui les concerte, qu’ils sont polythéistes, c’est le fait qu’ils croient que Dieu est une substance en trois hypostases. Ainsi adorent-ils trois dieux, et confessent-ils trois seigneurs. Il croient aussi que Jésus (qui est, selon eux, l’homme assumé de Marie) est éternel et incréé ».

 

 

Je dis : « Les Chrétiens n’adorent pas trois dieux et ne croient pas que l’homme assumé de Marie est éternel et incréé. » « Ne disent-ils pas que Dieu est une substance en trois hypostases : Père, Fils et Esprit-Saint ? » « Certes, c’est ainsi qu’ils disent ! » « N’acceptent-ils pas le Credo que les 318 [Pères de Nicée] ont décrété et mis par écrit ? » « Certes, nous l’acceptons et l’exaltons. » « Votre affirmation que Dieu est en trois hypostases, Père et Fils et Esprit-Saint est impiété et polythéisme à l’égard de Dieu. De plus, le Credo que les 318 [Pères] ont décrété stipule que Jésus (qui est, selon vous, l’homme assumé de Marie) est Seigneur éternel, Créateur incréé ! »

 

 

Je dis : « Si le but du Vizir (que Dieu prolonge ses jours !) en disant ceci, est de connaitre notre religion et de [s’assurer que] nous sommes innocents des grossièretés qu’on nous attribue, je m’expliquerai là-dessus. Mais si son but est la discussion et la controverse, je le prierai de m’épargner cela et de me faire la grâce de passer à ce qui ne concerne ni les dogmes ni la foi ».

 

 

Il dit : « Je le jure par Dieu, je n’ai d’autre intention, dans cette conversation, que de connaître votre croyance et de [m’assurer] que vous êtes innocents de ce qu’on vous attribue, qui est apparemment répugnant mais est peut-être beau en réalité. Et ma joie pour ce que tu expliqueras et qui écartera loin de vous l’[accusation de] polythéisme sera semblable à ma joie pour un grand profit que j’aurais acquis. En effet, je crois que tout chrétien monothéiste est digne de louange et de la récompense finale, même s’il ne reconnaît pas la prophétie de Muhammad Ibn ‘Abdallâh (paix sur lui !). Mais c’est une condition de toute interrogation que d’approfondir la question et de faire des objections. N’attribue donc pas à mes paroles d’autre intention que l’interrogation, et non pas un quelconque autre motif ». Je le remerciai en conséquence.

 

 

[Élie commence par affronter avant tout un problème strictement terminologique : les chrétiens affirment que Dieu est substance, mais pour les musulmans, le concept de substance implique le fait d’être circonscrit dans un lieu et passible d’accidents, deux prédicats que l’on ne peut attribuer à Dieu. Élie explique que pour les chrétiens, le terme de substance est synonyme de subsistant en soi, sans impliquer aucune corporéité en Dieu. L’équivoque linguistique est levé, et le vizir affirme : « Nous vous concédons de dire que Dieu est substance dans le sens de subsistant en soi ».]

 

 

[Le Vizir demanda alors :] « Que signifie donc votre affirmation que Dieu est trois hypostases, Père et Fils et Esprit-Saint ? » Je dis : « Nous nous sommes mis d’accord sur le fait que le Créateur Très-Haut est une substance, dans le sens qu’Il est subsistant en soi. Or ce Subsistant en soi est nécessairement : ou vivant, ou non-vivant. Car il n’y a aucun subsistant en soi qui ne soit : ou bien vivant, ou bien non-vivant. Or il est impossible que le Créateur de la vie et Celui qui fait être toute chose soit non-vivant. Et s’il est impossible qu’Il soit non-vivant, il est établi qu’Il est vivant. Nous disons donc que le Créateur Très-Haut est subsistant en soi et vivant.

 

 

Or ce subsistant en soi et vivant est nécessairement : ou raisonnable, ou non-raisonnable. Car il n’y a pas de vivant qui ne soit : ou bien raisonnable, ou bien non-raisonnable. Or, il est impossible que le Créateur des êtres raisonnables [qui] est Celui qui fait être la Raison soit non-raisonnable. Et s’il est exclu qu’Il soit non-raisonnable, il est établi qu’Il est raisonnable. Nous disons donc que le Créateur Très-Haut est subsistant en soi, vivant et raisonnable.

 

 

[À ce point, Élie introduit un excursus sur le terme raison-logos, Nutq dans le lexique arabe chrétien]

 

 

[Le Vizir] dit : « Quant à votre affirmation que Dieu est vivant, et qu’Il est raisonnable au sens de sage, elle vous est licite. Mais quant à votre affirmation qu’Il est vivant par une Vie et raisonnable par une Raison, c’est une affirmation qui conduit au polythéisme. Car vous associez à Dieu deux autres [êtres] éternels, à savoir la Vie et la Raison.

 

 

Je dis : « L’affirmation de qui affirme que Dieu est vivant sans une Vie et raisonnable sans une Raison conduit à affirmer que Dieu n’est pas vivant et n’est pas raisonnable ! Car il n’y a de vivant que par une vie et il n’y a de raisonnable que par une raison ; de même qu’il n’y a de grammairien que par une grammaire et qu’il n’y a de géomètre que par une géométrie ! En effet, les noms dérivés sont tirés des concepts existants pour les réalités nommées par les noms dérivés, selon l’exigence des langues et des règles de la logique. Or, le vivant dérive de la vie, et le raisonnable dérive de la raison. Il s’ensuit de là qu’il n’existe pas de vivant sans une vie, ni de raisonnable sans une raison.

 

 

De plus, le Vizir (que Dieu prolonge ses jours !) sait que les Musulmans sunnites croient que Dieu est vivant par une vie, savant par une science, puissant par une puissance, voulant par une volonté, parlant par une parole, audiant par une audition et voyant par une vue. Si donc les Chrétiens sont polythéistes, à cause de leur affirmation que Dieu a une vie et une raison, essentielles et substantielles, alors les Musulmans sunnites méritent plus encore d’être appelés polythéistes, du fait qu’ils croient que Dieu a une vie et une science, une puissance, une parole et une volonté, une audition et une vue ! Mais si les Sunnites sont monothéistes, bien qu’ils attribuent à Dieu cela, alors les Chrétiens aussi sont monothéistes, bien qu’ils attribuent à Dieu une vie et une raison.

 

 

[Suit une preuve linguistique ultérieure concernant le fait que les termes subsistant en soi, raisonnable et vivant, expriment trois concepts différents entre eux]

 

 

Pour nous, nous appelons la raison « Verbe », car il n’y a pas de raison sans verbe, et il n’y a pas de verbe sans raison. Et nous appelons la vie « Esprit », car il n’y a pas de vie sans esprit, et il n’y a pas d’esprit sans vie.

 

 

Étant donné que l’Essence du Créateur Très-Haut n’est pas susceptible d’accidents et de composition, il est exclu que sa raison et sa vie (je veux dire : son Verbe et son Esprit) soient deux accidents ou deux facultés composées, comme la blancheur dans la neige ou la chaleur dans le feu. Étant donné qu’il est exclu que Sa raison et Sa vie soient deux accidents ou deux facultés composées, il est alors établi qu’elles sont toutes deux substantielles, égales à l’essence dans la substantialité et l’éternité. Ceci ayant été établi, il est exclu que les accidents puissent leur être rapportés, comme ils sont rapportés à la raison et à la vie des êtres créés. Ce pourquoi, il en résulte que l’Essence, par elle-même, n’est pas un accident et n’est pas susceptible d’accidents. Et la raison (qui est le Verbe) n’est pas un accident et n’est pas susceptible d’accidents. Et la vie (qui est l’Esprit) n’est pas un accident et n’est pas susceptible d’accidents.

 

 

Or, tout existant qui n’est pas un accident, est nécessairement : ou bien une substance générale, ou bien une hypostase propre ; selon ce qu’a montré Aristote dans le Livre des Catégories, en parlant de la substance et de l’accident. Étant donné qu’il est exclu que l’Essence, le Verbe et l’Esprit soient trois accidents ou trois substances, il est alors établi que ce sont trois hypostases propres.

 

 

Étant donné que l’Essence est la cause de la génération du Verbe et la cause de la procession de l’Esprit, et [étant donné] que le Verbe est engendré de l’Essence, comme la raison est engendrée à partir de l’âme et la lumière à partir du soleil, et [étant donné] que l’Esprit procède de l’Essence, comme la vie procède de l’âme et la chaleur [procède] du soleil, ainsi l’Essence a été appelée Père, le Verbe Fils et la vie Esprit ».

 

 

Et de même que l’essence et la raison et la vie de l’âme sont une seule âme, et que l’essence et la lumière et la chaleur du soleil sont un seul soleil, ainsi l’Essence divine et le Verbe et l’Esprit sont un seul Dieu. C’est pourquoi nous affirmons que Dieu le Très-Haut est une seule Substance, en trois Hypostases, Père et Fils et Esprit-Saint.

 

 

[Après une dernière objection du vizir, qui offre à Élie l’occasion de récapituler le raisonnement qu’il vient de faire, la discussion se déplace pour porter sur le langage]

 

 

[Le vizir] dit : « Étant donné que la croyance des Chrétiens au sujet du Créateur est qu’Il est un, d’après ce que tu as décrit, qu’est-ce donc qui les a portés à affirmer qu’Il est trois hypostases : l’une étant le Père, l’autre le Fils, et l’autre l’Esprit-Saint, si bien qu’ils donnent à l’auditeur l’illusion que Dieu le Très-Haut est trois individus, ou trois dieux, ou trois parties ? Et [qu’est-ce qui les a portés à affirmer] qu’Il possède un Fils, en sorte que celui qui ignore leur croyance pense qu’ils entendent par là un fils de l’accouplement et de la reproduction, si bien qu’ils attirent sur eux-mêmes une accusation dont ils sont innocents ? »

 

 

Je dis : « Étant donné que la croyance des musulmans (que Dieu les protège !) au sujet du Créateur (que son Nom soit sanctifié !) est qu’Il n’a pas de corps, ni d’organes ou de membres, et qu’Il n’est pas circonscrit en un lieu ; qu’est-ce donc qui vous a portés à affirmer que « Dieu possède deux yeux avec lesquels Il voit (Cor. 11,37 et alii) », et deux mains qu’Il étend (Cor. 5,64), et une jambe qu’Il découvre (Cor. 68,42), et un visage qu’Il tourne de tous côtés (Cor. 2,115), comme aussi qu’Il viendra « dans l’ombre des nuées (Cor. 2,210) ? » Si bien qu’ils donnent à l’auditeur l’illusion que Dieu le Très-Haut est un corps doué de membres et d’organes, et qu’Il se déplace d’un lieu à un autre, en sorte que celui qui ignore leur croyance pense qu’ils attribuent un corps au Créateur Très-Haut ; au point qu’un groupe parmi eux a cru cela et en ont fait leur doctrine. Et quiconque n’a pas examiné personnellement leur croyance, les accusera de ce dont ils sont innocents ».

 

 

[Le Vizir] dit : « Le motif pour lequel les musulmans affirment que Dieu possède deux yeux, deux mains, un visage et une jambe, et qu’il viendra « dans l’ombre des nuées », c’est que le Coran a dit cela explicitement. Mais ce qu’on entend par là n’est pas le sens apparent. Et quiconque interprète cela d’après le sens apparent et croit que Dieu possède deux yeux, deux mains, un visage et une jambe, qui sont des organes et des membres, et que son Essence se déplace d’un lieu à un autre, et autres choses semblables entraînant l’idée de corps et l’anthropomorphisme, les musulmans le maudissent et l’accusent d’impiété ».

 

 

Je dis : « De même, le motif pour lequel les Chrétiens affirment que Dieu est trois hypostases (Père, Fils et Esprit-Saint), c’est que l’Évangile a dit cela explicitement. Mais ce qu’on entend par là, c’est Dieu, son Verbe et son Esprit. Et quiconque croit que les trois hypostases sont trois dieux, ou trois corps, ou trois parties, ou trois accidents, ou trois facultés composées, ou autres choses [semblables] entraînant polythéisme ou anthropomorphisme, division ou partition, et [croit] que ce que l’on entend par la mention du Père et du Fils c’est une paternité et une filiation par mariage, ou une reproduction par accouplement ou copulation, ou une génération provenant d’une épouse, ou d’un corps quelconque, ou d’un ange quelconque, ou d’un être créé quelconque, les Chrétiens le maudissent et l’accusent d’impiété et l’anathématisent ».

 

 

« Par Dieu, je me réjouis pour les Chrétiens de ce que tu m’en as rapporté, même si on y trouve des points susceptibles d’être discutés et contestés, selon l’opinion des musulmans qui rejettent l’affirmation des attributs [divins]. Et ce que tu m’en dis est proche de la croyance que je me faisais à leur sujet ».

 

 

[Ici commence la discussion de la christologie, qui se ressent fortement de la théologie nestorienne]

 

 

Or, le temps de la prière du coucher du soleil était arrivé. Il dit donc [à Élie] : « Va maintenant, sous la protection de Dieu ! Le temps de la prière est arrivé. Et je désire que tu n’interrompes pas tes visites chez moi, étant entendu que je te ferai appeler dès que je serai libéré de l’examen [des affaires courantes] ». Puis j’invoquai [Dieu] en sa faveur, et sortis. Voici donc ce qui eut lieu lors du premier Entretien.

 

 

 

 

 

Cinquième Entretien

 

 

Le samedi 5 Jumâdâ al-Âkhira (= 24 juillet 1026)[2] je me rendis de nouveau chez le Vizir, et celui-ci me dit : « Tu dois savoir que j’ai exposé au qâdî Abû Ya‘lâ, expert de théologie islamique[3], comment se sont déroulés nos entretiens et ce que j’ai entendu de ta bouche sur le compte du monothéisme, mais lui l’a rejeté en disant que les chrétiens ne croient en rien de tout cela, et que tu aurais soutenu tes thèses uniquement pour effacer l’opprobre[4] et l’abomination qui entourent le Christianisme. Et il a déclaré que les chrétiens ne sont pas en mesure de confesser l’existence d’un seul Seigneur, ni ne peuvent dire que Dieu est un et unique sans compagnons. Toi, que penses-tu de ses affirmations ? »

 

 

« J’écrirai de ma main une déclaration que je montrerai au Vizir – que Dieu le soutienne ! – de manière que son Excellence sache que nous croyons uniquement en un Dieu seul, hors duquel il n’est pas d’autre dieu, et que ce que j’ai soutenu en sa présence, je le crois vraiment, moi-même et les gens qui suivent ma confession ». Puis après avoir conversé et discuté d’autres questions qui n’avaient à voir avec la religion, je sortis du palais du Vizir et, quand j’arrivai dans la cellule de mon monastère, j’écrivis la déclaration que je recopie ici.

 

 

[La profession de foi d’Élie]

 

 

Élie, Métropolite de Nisibe, dit :

 

 

Nous, assemblée[5] de chrétiens monothéistes (muwahhidûn), nous croyons en un seul Seigneur et en seul Dieu, sans aucun autre Dieu que lui, sans associé à lui dans l’éternité, ni de semblable à lui dans l’essence, ni d’égal à lui dans la souveraineté, sans compagnon qui l’aide, ni d’adversaire qui s’oppose à lui, ni de pareil qui lui soit rival. Il est incorporel, sans composition, incréé, imperceptible par le sens, incirconscrit, indivisible, immuable. Il n’occupe pas d’espace, n’est pas susceptible d’accidents. Aucun lieu ne le contient, aucun temps ne l’embrasse. Il est éternel, sans commencement, celui qui demeure sans fin. Il est caché dans son essence, manifesté dans ses œuvres. Il est unique par la puissance et la perfection, seul par la grandeur et la majesté. Il est origine de toute grâce, et source de toute sagesse. Créateur de toute chose à partir de rien, Il a fait sans matière tout ce qui existe. Par son ordre toutes choses ont été façonnées, par sa Parole toutes les créatures ont été formées. Il connaît les choses avant qu’elles n’adviennent, il sait les pensées avant qu’elles ne surviennent. Il est le Vivant qui ne meurt pas, le stable qui ne périt pas. Il est le Fort qui ne change pas, le Juste qui ne connaît pas l’injustice.

 

 

C’est lui qui est proche de chacun et qui répond à qui fait appel à lui. Il porte secours à qui espère en lui, il est suffisant à qui à lui se confie, refuge de qui en lui se réfugie. Il perpétue les grâces si on les reçoit avec gratitude, il les supprime si on les accueille avec ingratitude. Il aide ceux qui sont pieux et exauce ceux qui lui obéissent. Ennemi des obstinés, prêt à accueillir qui se repent, secours de ceux qui s’adressent à lui, Dieu miséricordieux, Seigneur généreux, sage Créateur.

 

 

Il a créé le monde quand il a voulu, comme il a voulu. Et il l’anéantira quand il le veut et comme il le veut. Puis il annoncera la Résurrection et le don de la vie à nouveau, et fera revivre ceux qui sont dans les tombeaux. Il rétribuera les bons en les faisant parvenir à la félicité et les méchants à la souffrance qui durera pour l’éternité. Dieu unique, Créateur unique, Seigneur unique, Adoré unique ! Il n’y a point de Dieu avant lui ni après lui, et point de Créateur sinon lui. Il n’y a point de Seigneur autre que lui, ni d’Adoré en dehors de lui !

 

 

Et nous croyons que l’essence de ce Seigneur, dont ce sont là les propriétés – que Ses noms soient sanctifiés! – et sa Raison et sa Vie, c’est-à-dire son Verbe et son Esprit, sont une seule substance en trois hypostases, Père, Fils et Esprit Saint. Et nous répudions devant sa Présence – que Sa majesté soit magnifiée – quiconque croit que cette substance est comme les substances créées, et que ces trois hypostases sont trois substances ou trois dieux, divergents ou concordants, ou trois agrégats de corps ou trois parties ou trois accidents qui surviennent ou trois puissances composées ou autre chose qui implique associationnisme, partition et division. Et nous répudions quiconque croit que la Raison du Créateur Très-Haut, et sa Vie, c’est-à-dire son Verbe et son Esprit, sont deux accidents ou deux puissances comme la raison des créatures et leur vie. Et nous répudions quiconque croit que ce Dieu Unique ait un égal ou un contraire ou que c’est un agrégat de corps ou un corps composé. Et quiconque croit qu’il occupe un espace ou qu’il est passible d’un accident. Et quiconque croit qu’il se déplace d’un lieu à un autre ou qu’il est dans une direction plutôt que dans une autre, ou qu’il ait jamais été vu ou qu’il le sera[6]. Et quiconque croit qu’il a eu ou qu’il aura des rapports charnels et qu’il a procréé ou procréera ou qu’il a pris une épouse. Et quiconque croit qu’il puisse créer un Dieu semblable à lui ou accomplir une action mauvaise ou laide. Et quiconque croit qu’il a un commencement et une fin et qu’il a créé les créatures à partir d’un élément ou d’une matière. Et quiconque croit qu’il ne connaît pas les choses avant qu’elles ne soient ou que c’est une nature qui régit le monde de son empreinte. Et quiconque renie les prophéties et les miracles manifestés par la main des prophètes et des pieux envoyés. Et quiconque croit que le monde est éternel incréé et nie la résurrection finale et l’autre vie[7]. Et s’il se trouve un chrétien qui croie que notre foi accepte ces doctrines auxquelles je me suis déclaré étranger, ou que nous avons la permission d’en croire quelques-unes, hé bien, que je sois honni.

 

 

 

 

 

***

 

 

Le jour suivant, je portai au Vizir cette déclaration et je la lui montrai. Quand il eut fini de la lire, je lui demandai : « Selon toi, est-il possible que quelqu’un souscrive cette déclaration tout en croyant, lui et son peuple, quelque chose de différent? » – « Non » – « Alors reste invalidée l’affirmation de celui qui a raconté en présence du Vizir – que Dieu le soutienne – que les chrétiens ne sont pas monothéistes et que les thèses que j’ai soutenues sur leur compte seraient différentes de ce que leur doctrine implique, et que j’aurais voulu uniquement les dégager de l’opprobre qui pèse sur eux ». « Il en est bien ainsi. Et je crois que quiconque a cette opinion et cette confession qui sont les tiennes est un monothéiste, et qu’entre lui et les musulmans, il n’y a pas d’autre divergence que la prophétie de Muhammad Ibn ‘Abdallâh ». Puis il ajouta : « Je veux que lorsque nous aurons quitté Nisibe, tu rédiges une lettre sur le monothéisme dans laquelle tu mentionneras tout ce que tu m’as exposé dans ces séances et que tu mettes cette section au début de la lettre et que tu la conclues par la fin de cette section. Tu y ajouteras tout ce que tu sais être utile et qui n’aurait pas été abordé dans ces séances ». Je lui répondis alors qu’il serait obéi et, après son départ, je fis selon son ordre. C’est ainsi que j’écrivis le traité sur le monothéisme, comme il me l’avait recommandé et ordonné, et que je t’en ai envoyé une copie – que Dieu continue à te protéger.

 

 

Et ceci est le dernier dialogue durant lequel je parlai avec lui de questions religieuses. La paix soit sur toi.

 

 

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que la responsabilité les auteurs et ne reflètent pas nécessairement la position de la Fondation Internationale Oasis

 

 


 

[1] Une édition critique du Livre des dialogues tout entier n’existe pas encore. Pour l’introduction et le premier dialogue, on a utilisé le texte arabe et la traduction française de Samir Khalil Samir, Entretien d’Élie de Nisibe avec le vizir Ibn ‘Alī al-Maġribī sur l’Unité et la Trinité, « Islamochristiana » 5 (1979), pp. 31-117. Pour le cinquième dialogue, par contre, on s’est référé à l’édition non critique de Louis Cheikho, « al-Mashriq » 20 (1922), pp. 270-272 [en arabe]. La traduction a été comparée avec la partie déjà donnée en français par Samir Khalil Samir, Élie de Nisibe : profession de foi monothéiste, « Proche Orient Chrétien » 45 (1995), pp. 3-5. Certaines adaptations ont été cependant introduites du fait de la diversité du texte arabe de référence.

 

 

[2] En réalité le 24 juillet 1026 tombe un dimanche.

 

 

[3] Il s’agit de l’important juge (qâdî) hanbalite Abû Ya‘lâ Muhammad Ibn al-Husayn al-Farrâ’ (990-1066), auteur entre autres d’un traité sur le droit public islamique (al-ahkâm al-sultâniyya). Expert également de théologie islamique (kalâm), il composa une réfutation de la doctrine ash‘arite sur les attributs divins.

 

 

[4] Le texte édité par Cheikho porte ici le terme de shubha, « soupçon », mais dans la récapitulation finale faite par Élie, on lit shun‘a, « opprobre », qui semble plus approprié au contexte.

 

 

[5] Avec cette expression singulière, Élie semble vouloir surmonter la division traditionnelle entre nestoriens, jacobites et melkites, pour rassembler sous un seul terme tous les chrétiens qui reconnaissent le Credo de Nicée.

 

 

[6] À travers ces dernières précisions sur la non corporéité de Dieu, Élie attaque implicitement le credo hanbalite du qâdî. Sur le thème de la vision de Dieu, dans la section du premier dialogue consacré à la christologie, Élie soutient en effet qu’elle est interdite même à l’homme Jésus, selon une position dogmatique qu’il attribue au Patriarche Timothée Ier (780-823). Sur la question, cf. Samir Khalil Samir, Entretien d’Élie de Nisibe, pp. 38-39.

 

 

[7] Ces réfutations en revanche visent les doctrines professées par les philosophes arabes, en particulier sur l’éternité du monde et la connaissance par Dieu des choses particulières.

Pour citer cet article

 

Référence papier:

Textes d'Élie de Nisibe, « Le Vizir et l’Évêque en tête à tête sur la Trinité », Oasis, année XI, n. 22, décembre 2015, pp. 101-111.

 

Référence électronique:

Textes d'Élie de Nisibe, « Le Vizir et l’Évêque en tête à tête sur la Trinité », Oasis [En ligne], mis en ligne le 27 janvier 2016, URL: https://www.oasiscenter.eu/fr/le-vizir-et-leveque-en-tete-tete-sur-la-trinite.