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Moyen-Orient et Afrique

« Le pape n’est pas seulement le guide des catholiques, il est une icône de la paix »

Jawad al-Khoei lors d'une conférence organisée par Oasis à Milan, 2013

Le voyage de François en Irak, vu par Jawad al-Khoei, secrétaire général de l’Institut al-Khoei de Nadjaf, qui promeut le savoir religieux chiite et le dialogue interreligieux et qui s’est investi pour que le pape visite également la ville sainte irakienne

Dernière mise à jour: 01/03/2021 14:09:50

Petit-fils de Abu al-Qasim al-Khoei, l’une des plus influentes autorités chiites contemporaines, Jawad al-Khoei est le secrétaire général de l’Institut du même nom, fondé pour relancer la tradition d’enseignement de la ville irakienne de Nadjaf et promouvoir le dialogue interreligieux. Nous lui avons demandé ce qu’il attend de la visite du Pape et quels sont les problèmes les plus urgents du pays. Propos recueillis par Claudio Fontana

 

Initialement, le programme de la visite du pape ne prévoyait pas la ville de Nadjaf. Votre institut en a exprimé publiquement son regret, soulignant la nécessite d’une rencontre entre le pape et le Grand Ayatollah Ali al-Sistani. Pourquoi estimez-vous que cette rencontre soit si importante ? Quelles sont vos attentes pour cette visite ?

 

Nadjaf a de bonnes relations de travail avec le Vatican. Dans le passé, il y a eu plusieurs visites de savants de la hawza de Nadjaf au Vatican et de prêtres catholiques à Nadjaf.

En plus, en 2015 s’est tenue à Rome une rencontre intra-religieuse entre chiites et sunnites en collaboration avec la Communauté de Sant’Egidio. En 2016 nous avons participé à un colloque sur les relations entre chiites et sunnites à l’Institut Catholique de Paris et deux ans plus tard une délégation du même institut est venue nous rendre visite à Nadjaf. Mais dans ce cas, il s’agit de la première rencontre jamais organisée dans l’histoire entre le chef de l’Église catholique et le chef de l’establishment religieux de Nadjaf.

La visite du pape en Irak est un événement historique et hautement symbolique, parce qu’il visitera différentes villes irakiennes, du nord au sud. Ce sera un message de fraternité humaine et un appel à la paix et au refus de la violence au nom de la religion. Nous estimons que le pape n’est pas seulement le leader des catholiques, mais aussi une icône de la paix. C’est pour cela que beaucoup d’Irakiens, toutes couches sociales et toutes origines confondues, accueillent cette visite avec joie et sont heureux que le pape ait choisi l’Irak pour son premier voyage à l’étranger après la pandémie causée par le Covid-19.

 

L’Institut al-Khoei est très engagé dans le dialogue interreligieux. Quel rôle ce dialogue peut-il jouer dans le futur de l’Irak et plus en général du Proche-Orient ?

 

Le dialogue interreligieux est la seule option praticable dans la région. Il est crucial pour toute société pacifique. Il nous permet en effet de nous entendre, indépendamment de nos différences, et de prendre conscience que nous sommes tous dans le même bateau, tous ensemble face aux mêmes défis. 

En outre, la sécurité des musulmans dépend de la sécurité des chrétiens et la sécurité des chrétiens dépend de la sécurité des musulmans. Il ne peut y avoir de sécurité pour les musulmans s’il n’y a pas de sécurité pour les non musulmans et vice-versa.

En ce sens, le Proche-Orient n’est pas une exception en termes de violence des conflits religieux : bien d’autres régions du monde, y compris l’Europe, ont traversé des siècles de chocs, guerres civiles et conflits religieux. Mais à la fin elles ont dépassé ces problèmes, créant des sociétés pacifiques. Nous sommes convaincus que l’avenir du Proche-Orient ira dans la même direction.

 

Au cours des dernières décennies, la société irakienne s’est de plus en plus militarisée. Dans certain cas, on a vu même les communautés religieuses se transformer en des groupes militarisés. A votre avis, est-il possible d’inverser cette dérive ?

 

Malheureusement, notre société s’est militarisée à cause du nombre de guerres que l’Irak a vécues dans son histoire récente, surtout après l’occupation par Daech de larges portions du pays, avec la riposte militaire nécessaire pour libérer notre territoire de ce groupe terroriste. La situation peut s’inverser, mais il faudra du temps et la volonté politique des leaders locaux et de la communauté internationale afin qu’on cesse de combattre des guerres par procuration, et d’utiliser la religion pour justifier la violence politique. En 2014, après l’occupation de Mossoul et d’autres villes irakiennes par Daech, c’est la fatwa de l’Ayatollah al-Sistani, invitant tous les Irakiens à défendre l’Irak, qui a renversé la situation. Sans son intervention, et sans les 30 000 martyrs qui ont donné leur vie pour vaincre le terrorisme, la visite du pape à Mossoul et à Bagdad n’aurait pas été possible.

 

Aujourd’hui, la situation politique irakienne est caractérisée par les protestations contre le gouvernement, qui ont été en partie freinées par la pandémie. À votre avis, quels sont les problèmes les plus urgents auxquels le pays doit faire face ?

 

L’Irak doit faire face aujourd’hui à une myriade de problèmes, qui se sont accumulés au cours des décennies et ont contribué à la détérioration des services publics à laquelle nous assistons aujourd’hui. Sans doute la corruption demeure le principal défi depuis l’apparition de Daech. Dans une certaine mesure il s’agit des deux faces de la même médaille : la corruption permet le terrorisme et le terrorisme offre une justification aux gens corrompus pour maintenir et élargir leur réseau criminel.

La situation économique actuelle est aussi la conséquence d’une mentalité qui, grâce au pétrole, repose depuis des décennies sur le modèle de l’État rentier et sur l’expansion du secteur public. La baisse récente des prix du pétrole a rendu plus urgente une réforme de ce système. J’espère que cela obligera la classe politique irakienne à envisager sérieusement un programme économique plus soutenable et qui ne se qui ne se fonde pas uniquement sur les revenus du pétrole et le maintien du statu quo.

 

Après 2003, les influences étrangères en Irak sont devenues très fortes. Est-il réaliste d’imaginer un avenir où l’Irak, uni en dépit de toutes ses différences internes, sera de nouveau un pays autonome ?

 

Lorsque Daech a occupé pour la première fois Mossoul, beaucoup de gens ont dit qu’il s’agissait de la fin de l’Irak. Au contraire, la montée en puissance de ce groupe terroriste a uni le pays car tout le monde s’est rendu compte qu’ils avaient un ennemi en commun. Le patriotisme auquel nous assistons maintenant en Irak est beaucoup plus marqué. Par ailleurs l’idéologie de Daech est une menace non seulement pour l’Irak et les Irakiens, mais pour toute l’humanité.

Si on écoute le discours politique on s’aperçoit que le confessionnalisme, que les hommes politiques instrumentalisaient lors des élections pour obtenir des voix, est maintenant refusé par le peuple, et même les hommes politiques qui dans le passé utilisaient un langage sectaire ont aujourd’hui une rhétorique beaucoup plus nationaliste. Cela ne signifie pas qu’ils aient véritablement changé d’idée. Plutôt, ils ont compris que les Irakiens ont dépassé le sectarisme.

Finalement, nous assistons à l’émergence en Irak d’une société civile et de mouvements politiques moins sectaires e plus interconfessionnels, qui cherchent à changer la situation sur le terrain.

 

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Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que la responsabilité des auteurs et ne reflètent pas nécessairement la position de la Fondation Internationale Oasis