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Islam

Les confréries et le coup d’état turc

Le dôme du mausolée de Mevlana en Turquie [MehmetO/Shutterstock.com]

La tradition soufie a modelé l’Islam en Turquie et est à l’origine de mouvements qui, aujourd’hui, sont fondamentaux dans la politique du pays

La République de Turquie a joué jusqu’à aujourd’hui un rôle de premier plan dans la géopolitique de la région, même si quelques doutes sont permis en ce qui concerne le futur immédiat. Ses relations avec l’Europe et l’Asie sont historiques, bien que ces derniers mois on voit combien la possibilité d’un éloignement est réelle. Trois empires se sont succédé, beaucoup de cultures l’ont modelée et façonnée et de très nombreuses ethnies y ont habité. Tout cela fait de la terre d’Anatolie beaucoup plus qu’une série de plateaux ou de paysages en partie désertiques. La Turquie est une terre de rencontres et d’affrontements. Le 15 juillet 2016 est encore frais dans toutes les mémoires : date de la tentative de coup d’état attribué par le gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan au charismatique Fethullah Gülen et à son mouvement Hizmet aux nombreuses ramifications culturelles, médiatiques et financières. Pour comprendre sa portée, il est nécessaire d’explorer le phénomène complexe des tarikat [confréries], pas uniquement soufies, qui constellent le panorama religieux diversifié de la Turquie historique et contemporaine.

 

 

Entre les cemaat et les ordres : les coulisses de Gülen

 

La force spirituelle de Fethullah Gülen, [exilé aux États-Unis depuis 1999, NdlR] est fondée sur la structure d’une cemaat [communauté religieuse]. Les cemaat naissent dans les décennies suivant la proclamation de la République de Turquie, en 1923. C’est la nouvelle manière d’être « soufi » [tradition spirituelle islamique répandue en général dans l’Islam et de manière particulière dans l’Empire ottoman], après l’interdiction totale et radicale de tous les ordres par le fondateur de la République, Mustafa Kemal Atatürk, et la Grande assemblée nationale en 1925. Cette fermeture définitive des ordres et de tous les couvents (tekke) où les membres se retrouvaient pour accomplir des rites initiatiques, découle de la volonté d’Atatürk de balayer l’héritage ottoman et islamique historique de la nouvelle Turquie. On pourrait dire que Atatürk s’est senti obligé de supprimer le soufisme pour les mêmes raisons qui ont poussé le président turc actuel, Recep Tayyip Erdoğan, a déclaré illicites les activités du mouvement Hizmet et de Gülen, ennemi public numéro un du pays selon lui. En effet, les ordres soufis constituaient un danger pour l’identité nationale turque naissante et ils étaient considérés comme un symbole du passé ottoman antimoderne. Les soufis subirent donc une véritable persécution. Parmi eux, le seul penseur et prêcheur charismatique de l’histoire républicaine qui s’est opposé pacifiquement au laïcisme forcé de Atatürk fut Said Nursî (m. 1960), à qui s’est inspiré Gülen. Les ordres soufis, désormais hors-la-loi, laissent la place aux cemaat, des communautés qui par rapport aux anciens ordres, ont une structure plus légère et invisible dans la société. Une cemaat se fonde sur le rapport d’obéissance entre le maître fondateur et le disciple. À la différence du soufisme traditionnel, elle ne prévoit pas de processus traditionnel d’initiation des disciples, mais seulement l’adhésion du cœur et de l’esprit. Cela signifie que les disciples ne doivent pas obligatoirement vivre au couvent avec leur maître étant donné que l’obéissance fonctionne aussi à distance. Gülen, de l’autre côté de l’océan, peut recevoir l’obéissance de nombreux disciples en Turquie et dans le monde.

 

 

Les nombreux visages de l’Islam des communautés

 

La cemaat de Gülen n’est pas unique, ni la seule capable d’orienter une bonne partie de la société et, peut-être de provoquer un coup d’état. Necmeddin Erbakan, Premier ministre de 1996 à 1997 (m. 2011), est probablement l’homme qui a introduit l’Islam dans la politique turque. Erbakan était affilié à la toute puissante communauté des nakşbendî. Les nakşbendî de Turquie comptent au moins trois sections différentes, chacune guidée par un maître soufi – héritage de l’ancienne tradition, des plus modérés aux plus intransigeants. Certains d’entre eux, comme Safi Erol, n’acceptent aucun compromis avec la modernité : l’Islam ne doit rien concéder à la société.

 

D’autres, comme Es’ad Coşan (m. 2001), auquel Erbakan s’est certainement inspiré pour la politique religieuse, sont plus modérés et ouverts à une adaptation avec le monde moderne, même si de manière très différente par rapport à la proposition de Gülen. Le mouvement nakşbendî, qui suit l’enseignement de Coşan, a joué et joue encore un rôle de premier ordre dans la proposition d’un type d’Islam plus fidèle à la tradition. Il suffit de faire un tour dans le quartier de Çarşamba à Fatih, dans le centre historique d’Istanbul, pour s’en rendre compte : on ne croirait pas être dans la Turquie laïque. Cette branche de la cemaat nakşbendî se retrouve dans la mosquée de Iskender Paşa, toujours à Fatih, où a commencé cette inversion de tendance. La zone est devenue ainsi le centre d’une manière d’être musulman dans la Turquie contemporaine qui ne craint ni le voile ni les vêtements traditionnels. Il y a quelques années encore, ce quartier et cette mentalité étaient minoritaires, bien qu’ils revendiquassent déjà fermement et sereinement vouloir être musulman et le montrer. Peut-être que le modèle actuel de l’Islam de Turquie peut s’observer précisément dans ce quartier.

 

 

Une autre section puissante de ce mouvement est celle qui se réunit dans la mosquée de Ismail Ağa, dont les maîtres, Mahmud Ustaosmanoğlu et Cübbeli Ahmet, sont plutôt hostiles à la modernité. Une bonne partie du quartier de Fatih se retranche derrière l’idée presque monastique de la vie sociale musulmane.

 

 

On comprend alors que les options religieuses et musulmanes en Turquie ne sont pas toutes égales : si d’un côté Gülen enseigne une certaine adaptation de l’Islam à la société moderne, de l’autre les nakşbendî préfèrent penser l’Islam comme un élément-clé de l’orientation politique. Cette seconde option a certainement inspiré le gouvernement du parti Justice et Développement (Akp), qui la nuit du coup d’état s’est servi des muezzins pour inviter la population à descendre dans la rue et mani-fester son soutien au gouvernement élu démocratiquement.

 

 

Il ne faut pas non plus oublier les précurseurs du mouvement de Gülen, les nurcus, fidèles disciples de Said Nursî, et d’autres groupes parfois plus traditionnalistes mais moins influents du point de vue religieux et politique. La cartographie pourrait continuer parce que toute la Turquie musulmane est parsemée d’une infinité d’associations, de fondations, de cemaat et d’ordres anciens, qui essayent de refleurir dans la société et d’y laisser leur trace. Ce qu’il est important de souligner, dans la Tur-quie contemporaine, c’est la dynamique et la puissance – et peut-être l’arrogance – des communautés soufies, qui n’ont de mystiques que le nom, mais qui sont de fait engagées dans le panorama po-litique de la nation et encore plus sur l’échiquier géopolitique international.

 

 

 

Pour approfondir

 

Alberto Fabio Ambrosio, L’Islam in Turchia, Carocci editore, Roma 2015.

 

Hakan Yavuz, Islamic Political Identity in Turkey, Oxford University Press, Oxford-New York 2003.

 

Thierry Zarcone, La Turquie moderne et l’Islam, Editions Flammarion, Paris 2004.

 

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