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Moyen Orient et Afrique

Les enjeux de l’après Printemps Arabe

Je voudrais tout d’abord exprimer ma gratitude à Oasis non seulement pour la revue, mais surtout pour les rapports qu’il a instaurés au niveau international entre plusieurs institutions ecclésiales et académiques et des personnalités du monde islamique, non seulement du Moyen-Orient mais en provenance de toute l’Asie, du monde américain et surtout nord-africain. L’alternance des rencontres de son comité scientifique entre l’Italie – Venise ou Milan – et l’étranger – Égypte, Jordanie, Liban, Tunisie – a créé de précieuses occasions pour des chrétiens et musulmans d’échanger leurs expériences, une richesse très importante qui permet de se rencontrer, de se comprendre, d’essayer de comprendre et d’expliquer.

 

 

Le dernier numéro d’Oasis que nous présentons aujourd’hui est le fruit d’une réflexion qui a débuté en juin dernier à Tunis, à l’occasion de la rencontre du comité scientifique. La rencontre était incertaine jusqu’au dernier moment, à cause du couvre-feu et des affrontements provoqués par les salafites. Mais Oasis s’est quand même réuni et ce fut une expérience passionnante. Avec Oasis, on a essayé de dépasser les préjugés et le scepticisme de l’Occident à l’égard du Printemps arabe, considéré comme une manipulation des musulmans, une stratégie imaginée pour conduire l’islamisme et le fondamentalisme au pouvoir, dont un des résultats est que la guerre se retrouve aux portes de l’Europe.

 

 

En revanche, Oasis, tout comme Asianews, a essayé de lire ces phénomènes avec l’aide de personnes qui sont les témoins directs de cette phase historique et donc à travers le regard de chrétiens et de musulmans. Cela a permis de découvrir qu’à leur naissance les Printemps n’étaient pas des manipulations de l’Arabie Saoudite ou des tentatives de l’Iran de s’emparer du monde islamique ni des tentatives de la CIA de redessiner le visage du Moyen-Orient, mais bien des phénomènes endogènes qui naissaient du peuple et étaient l’expression du désir de dignité de ces personnes. Dans cette optique, je considère que les Printemps représentent en quelque sorte le plus grand succès de la vision qui a mûri en Occident à propos de la dignité de l’homme et qu’on pourrait qualifier d’ « illuministe ». Ces personnes, en particulier en Égypte et en Tunisie, se sont engagées au nom de la dignité de la personne, motivées par le désir de manger, d’avoir davantage de justice, d’avoir plus de voix au chapitre dans la société, de pouvoir se marier, de construire une société ensemble, chrétiens et musulmans.

 

 

En revanche, l’Occident a eu peur et s’est fermé et ne s’est intéressé qu’à deux révolutions : celle en Lybie et en Syrie. Pour les autres c’est le désintérêt qui prédomine. Alors que l’Occident soutenait que les Printemps étaient inutiles, les Églises locales disaient le contraire. Les révolutions ont été des mouvements internes de collaboration entre les différentes forces, une gestation très difficile pendant laquelle une société suffoquée par la dictature a commencé à ouvrir les yeux, à bouger les mains et les pieds pour commencer à construire un monde un peu plus libre. Cette lecture, inspirée par les minorités chrétiennes, me fait venir à l’esprit un vers de Thomas Eliot : « l’Église est dure là où tout le monde serait tolérant, et elle est tolérante là où tout le monde serait dur ». La tentation est de faire en Syrie ce qu’on a fait en Libye mais l’Église locale freine, elle invite à être attentif, à évaluer les perspectives et la manière de garantir les libertés. Il y a cette différence entre l’opinion publique un peu simpliste et l’opinion de ceux qui vivent ces situations et qui souffrent. C’est un fil rouge important pour se laisser guider dans la lecture des phénomènes. L’Église et les chrétiens de ces lieux contribuent précisément à créer un dialogue avec le monde islamique, en essayant de trouver les voies de la cohabitation.

 

 

Le Printemps arabe a aussi créé une situation inédite en Orient. Initialement ce fut une construction commune entre chrétiens et musulmans. Privé de sens politique à proprement parler, le Printemps n’a pas uni les arabes à l’enseigne des luttes de revendication des palestiniens contre Israël, ou contre les américains, comme cela se produisait dans le passé. En revanche, ce fut la tentative de construire une cohabitation où l’appartenance religieuse a de la valeur, elle est respectée, reconnue, mais où tous sont égaux comme citoyens : tel était le projet.

 

 

Mais le Printemps est aussi l’échec de l’Occident qui a fait preuve de désintérêt ou, pire encore, a recherché ses propres intérêts économiques et stratégiques. On l’a vu avec l’intervention française en Libye : l’intervention humanitaire s’est transformée en projet d’élimination de Kadhafi qui, bien qu’il n’était pas un enfant de chœur, a garanti un développement économique et une cohabitation contrôlée parmi les tribus. Kadhafi éliminé, la Libye est en train de suivre un chemin très laborieux où la composante fondamentaliste en détruisant des cimetières, des mausolées, des monuments et des mosquées provoque une crise de l’Islam, en particulier l’Islam soufi qui est très fort en Libye. Les chrétiens qui vivent en Libye en font aussi les frais. Ils sont pour la majorité étrangers, d’Égypte et d’Afrique qui s’installent là pour travailler, ils sont missionnaires et religieuses des Philippines.

 

 

Quant à la Syrie, l’Église locale a un peu freiné l’envie d’éliminer Assad, sans pour autant le défendre, parce qu’elle reconnaît que sous son gouvernement les chrétiens ont joui d’une certaine liberté même si elle était très contrôlée. En effet, Assad a contrôlé les fondamentalistes des Frères Musulmans. Maintenant, après les premières secousses au nom de la démocratie et de la liberté, la Syrie est devenue un échiquier où toutes les puissances internationales sont en compétition et où s’est créée une polarisation des États-Unis, de la France et de la Grande-Bretagne contre la Russie et l’Iran pour le contrôle du Moyen-Orient. L’Iran vise à contrôler le monde islamique comme l’Arabie Saoudite et le Qatar et tous utilisent les pions syriens pour faire leur guerre. Certains analystes disent qu’un combat est en cours entre ces trois pays pour la construction de deux gazoducs-oléoducs. Le premier devrait arriver en Turquie en partant du Qatar et de l’Arabie Saoudite ; le second devrait suivre une ligne « shi’ite » : Iran, Irak, Syrie et déboucher dans la Méditerranée européenne. C’est triste de voir que personne ne s’intéresse plus au peuple syrien, aux villes divisées entre les rebelles et l’armée, aux queues pour le pain et l’essence, aux réfugiés. La crainte est que la Syrie devienne une sorte d’Irak où pourraient naître des petits états confessionnaux avec des problèmes de cohabitation.

 

 

Lorsque les manifestations du Printemps arabe ont commencé, nous étions étonnés dans ma rédaction de la manière dont ces jeunes risquaient leur vie pour la liberté et nous nous sommes demandés si en Occident quelqu’un serait prêt à risquer sa vie pour un grand idéal. La réponse suscite un peu d’appréhension parce qu’en Occident risquer sa vie pour un idéal est un peu outdated, démodé.

 

 

Durant sa visite au Liban, Benoît XVI a proposé dans son discours plusieurs éléments de réflexion sur les caractéristiques de la cohabitation islamo-chrétienne. Ces éléments peuvent se résumer à la cohabitation pacifique entre les différentes communautés religieuses qui élimine le fondamentalisme et à un État qui promeut une laïcité ouverte à la religion, non pas un laïcisme ennemi de toutes les croyances. Dans ce discours émerge la même vision du discours tellement critiqué de Ratisbonne. Considéré par beaucoup comme un discours contre l’Islam responsable d’avoir détruit les rapports avec cette religion, ce discours était en réalité favorable au dialogue avec l’Islam, c’était surtout une demande pressante adressée à l’Occident afin qu’il élargisse la raison pour inclure aussi la dimension religieuse.

 

 

Voilà l’échec de l’Occident : la réduction de la raison à l’aspect matériel, aux mathématiques, à l’économie mercantile. Ces discours du Pape au Liban suggèrent une voie de transition qui peut aider le Moyen-Orient, mais aussi l’Occident. Comme l’a suggéré le Pape, le Liban pourrait être non seulement un modèle de cohabitation islamo-chrétienne pour le Moyen-Orient, mais aussi un modèle de vie pour la communauté internationale.

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