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Classiques

Les fastes d’Alep au temps de Saladin

La citadelle d'Alep. Photo @Oasis

Le récit de voyage d’Ibn Jubayr, un Andalou qui visita la ville au XIIe siècle : ville que les souverains courtisaient, écrit-il ; ville pour laquelle se déchaînèrent tant de batailles

En 1183, Ibn Jubayr entreprit un long voyage qui, de Ceuta où il s’embarqua sur un navire génois, le porta après diverses péripéties jusqu’à la Mecque, puis, sur la voie du retour, à Bagdad, Mossoul, Alep, Damas... Enchanté par la beauté architecturale d’Alep, où il arriva au mois de juin 1184 – un an après la prise de la ville par Saladin –, le voyageur décrit la citadelle qui se dresse, aujourd’hui encore, dans la zone orientale de la ville, le marché couvert, la grande mosquée, et la madrasa hanafite : ce sont tous des sites gravement endommagés par le conflit qui, depuis 2012, fait rage dans la ville. Ibn Jubayr (1145-1217) était un voyageur arabe d’origine andalouse, pionnier de la littérature de voyage, genre littéraire qui allait se répandre tout particulièrement au XIVe siècle, avec les écrits de l’explorateur marocain Ibn Battuta. Après Alep, Ibn Jubayr s’embarqua à Acre pour faire retour dans sa patrie, cette fois encore sur un bateau génois. Pris dans une tempête, le navire fit naufrage dans le détroit de Messine. Sauvé, Ibn Jubayr traversa ensuite toute la côte septentrionale de la Sicile et reprit la mer à Trapani pour Grenade, où il arriva en 1185. De ce long périple de deux ans, Ibn Jubayr fit un compte-rendu, la Rihlat Ibn Jubayr (“Le voyage de Ibn Jubayr”), qui devait devenir un classique de la littérature arabe médiévale. Le passage que nous avons traduit de l’original offre un panorama suggestif de la ville d’Alep. [Pour lire le passage consacré à Mossoul, cliquer ici] Alep est une cité de grande importance, célèbre en toutes circonstances ; elle fut courtisée par de nombreux souverains et est chère à l’âme des hommes. Que de batailles elle a déchainées, que de lames blanches elle a fait brandir ! Alep possède une forteresse inaccessible, qui se distingue par sa hauteur, impénétrable [...]. Parmi les motifs qui font honneur à cette forteresse, on cite le fait que dans l’antiquité, ce fut la colline sur laquelle Abraham, l’ami de Dieu, la prière et la paix soient sur lui et sur notre Prophète, chercha refuge avec ses troupeaux. C’est ici qu’Abraham se mit à traire (yahlib) les animaux et à distribuer leur lait en aumône. Voilà la raison pour laquelle la cité fut appelé Alep (Halab)1. Mais Dieu en sait davantage. Dans la forteresse se dresse un mausolée vénérable consacré à Abraham, où les gens se rendent en prière pour demander des bénédictions. Parmi les qualités indispensables pour assurer l’inexpugnabilité de la forteresse, il y a l’eau qui jaillit en son intérieur même. Au-dessus [de la source] se trouvent deux citernes d’où l’eau coule, de sorte que l’on ne craint jamais la soif. On conserve aussi toujours, à l’intérieur de la forteresse, de la nourriture. Il n’existe pas de conditions plus importantes et plus sûres que ces deux-là pour garantir l’inexpugnabilité. Autour des citernes, du côté qui regarde la ville, se dressent deux murs fortifiés au pied desquels se trouve un fossé où l’eau se déverse et dont l’œil ne parvient quasiment pas à voir la profondeur. L’inexpugnabilité et la beauté de cette citadelle sont plus grandes que les mots ne sauraient le dire. Au sommet des murs se dressent des tours disposées régulièrement avec des points d’observation dominants et des galeries majestueuses dans lesquelles s’ouvrent des arcs. Toutes les tours sont habitées, s’y trouvent à l’intérieur les appartements du sultan et les logements des dignitaires royaux. Quant à la ville elle-même, elle est imposante, construite avec soin, d’une beauté stupéfiante, avec de grands marchés disposés en longues files de sorte que l’on passe d’une file de boutiques à l’autre jusqu’à les avoir toutes vues. Un toit en bois protège les marchés, offrant son ombre aux clients. La beauté de ces marché capture le regard et les passants s’arrêtent, extasiés. La qaysâriyya [marché couvert] est semblable à un jardin tant il est propre et beau, et entoure la mosquée vénérée du vendredi. Qui s’assoit dans la qaysâriyya ne désire pas d’autre vision, quand même ce seraient de verts prés. La plupart de ses boutiques sont des magasins en bois d’excellente facture ; chaque file se développe en un unique magasin divisé par des fenêtres en bois d’une merveilleuse marqueterie, qui s’ouvrent sur les boutiques, formant un coup d’œil merveilleux. Chaque file de magasins donne sur l’une des portes de la mosquée vénérée. Cette mosquée est la plus belle des mosquées. Sa vaste cour est entourée de larges portiques dans lesquels s’ouvrent des portes aussi belles que celles d’un palais. Il y en a plus de cinquante, et elles capturent le regard par leur beauté. Dans la cour se trouvent deux puits alimentés par deux sources. Le portique sud n’a pas de maqsûra [espace réservé au sultan dans la mosquée] et de ce fait se dresse dans toute son ampleur. L’art de la marqueterie a déployé ici tous ses efforts : dans aucune autre cité je n’ai jamais vu de minbar [pupitre] de si merveilleuse facture. De là, le travail du bois s’étend jusqu’au mihrâb [niche orientée vers la Mecque qui indique la direction de la prière] en en décorant de façon splendide les parois, du même style merveilleux, puis monte, comme une grande couronne, jusqu’à atteindre le plafond. La partie la plus élevée du mihrâb forme un arc décoré de créneaux en bois et d’un travail de marqueterie d’ivoire et d’ébène. La marqueterie s’étend sans interruption du minbar au mihrâb jusqu’à la paroi sud, offrant au regard la plus belle vision du monde. La beauté de cette mosquée vénérée passe toute description. Sur le côté occidental, se dresse une madrasa hanafite semblable à la mosquée par la beauté et la perfection de sa facture, au point que les deux édifices semblent deux mausolées, l’un à côté de l’autre. C’est l’une des madrasas les plus ornées que j’aie jamais vue aussi bien par la qualité de sa architecture que par celle, fort rare, de son exécution. L’une des choses les plus belles que j’y ai vu est la paroi méridionale, dans laquelle s’ouvrent des chambres et des pièces avec des fenêtres en forme d’arc ou reliées entre elles, et le long de laquelle court une pergola de vigne. Chaque fenêtre est dotée de sa part de grappes qui pendent en face, et chaque habitant [de la pièce] peut en cueillir en allongeant la main, sans fatigue aucune ni difficulté. Outre cette madrasa, il y en a dans la ville quatre ou cinq autres. Il y a aussi un hôpital. Alep est une ville superbe, digne du califat. Toute la beauté se concentre à l’intérieur de la ville, non au-dehors, à l’exception d’un petit fleuve [le fleuve Quwayq], qui coule du nord vers le sud et traverse le vaste faubourg qui entoure la ville. Alep en effet a un grand faubourg avec d’innombrables caravansérails. Sur le fleuve se dressent des moulins reliés à la ville, au milieu du faubourg. Il y a aussi plusieurs jardins qui longent les rives du fleuve. Quoi qu’il en soit, à l’intérieur ou à l’extérieur, Alep est une ville sans égal, et nous pourrions continuer encore longtemps sa description. Nous avons séjourné dans un caravansérail du nom de Khân Abû al-Shukr où nous sommes restés quatre jours. Nous sommes repartis jeudi 17 du mois de Rabî’, c’est-à-dire le 28 juin [1184]. Traduction de Chiara Pellegrino 1 Alep s’appelle en arabe Halab, un terme qui est aussi l’infinitif du verbe halaba, traire. Mais cette juxtaposition n’est qu’apparente parce que Halab est un toponyme d’origine amorrite déjà attesté en 2000 avant Jésus Christ. Pour en savoir davantage sur l’histoire urbanistique d’Alep: Jean Sauvaget, Alep. Essai sur le développement d’une grande ville syrienne des origines au milieu du XIXe siècle, Geuthner, Paris 1941

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