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Moyen-Orient et Afrique

Les révolutions en Afrique du nord: un défi pour tous

Il y a des moments où la périodicité d’une publication semestrielle semble trop serrée, et le printemps 2011 en fait sûrement partie. Au départ, en Occident, nous avons fait peu de cas du référendum qui, en janvier, a ouvert la voie à l’indépendance du Sud Soudan, ce qui constitue la première modification des frontières d’un État africain postcolonial (ironie du sort, cette observation est venue du colonel Khadafi). Peu après, pourtant, les soulèvements populaires se sont enchaînés, et nous avons alors assisté à la fin des régimes de Ben Ali et de Moubarak, aux troubles à Bahreïn et donc aux débuts de la révolte en Libye, qui a bien vite dégénéré en guerre civile à l’issue très incertaine, tandis que des troubles croissants éclatent en Syrie et au Yémen, à l’heure où nous écrivons ces lignes. Nous avons vu les manifestants égyptiens rassemblés sur la place Tahrir, les contre-manifestants recrutés par le gouvernement lancer au galop leurs chameaux à travers les rues du Caire, puis les armées de rebelles libyens se disperser face à l’armée régulière, dans la plus pure tradition d’Ibn Khaldoun, et les fragments de vidéos tournées en Syrie qui, malgré de nombreux doutes, étaient très parlantes au moins sur une chose : à Damas aussi, on tire et on meurt. Dans notre newsletter, nous avons essayé de suivre l’évolution rapide de la situation, en privilégiant, chaque fois que c’était possible, les témoignages de ceux qui vivent sur place. Nous avons assisté, avec stupeur et avec passion à la fois, à l’émergence d’une exigence de liberté, nouvelle et puissante, de la part de peuples que beaucoup croyaient condamnés à un immobilisme suffocant. Et pourtant, l’heure est venue de faire le point. Les nombreuses images rediffusées par les médias nous ont donné la sensation (ou, plus exactement, l’illusion) que nous nous trouvions « en première ligne », mais au fond, qu’avons-nous compris de ce qui s’est passé et, surtout, de ce qui va se passer ? C’est précisément cette question que ce nouveau numéro de notre revue souhaite aborder.

 

 

Sunnites et chiites

 

 

Dans la première phase de ces révolutions, en pleine euphorie, alors que l’on entendait tant de commentaires convenus, la situation semblait avoir tellement changé qu’elle était méconnaissable. Avait-on fait une gigantesque table rase, sans garder aucun lien avec le passé ? Bien sûr que non. Chaque jour qui passe confirme l’impression que ces révoltes (que nous appelons à juste titre révolutions) ont apporté une réelle nouveauté, qui s’inscrit cependant dans un contexte spécifique. Scander des slogans au Caire n’est pas la même chose que les crier à Pékin et, comme cela a été observé de façon très pertinente, « la démocratie libérale, ce n’est pas “la fin de l’histoire” ». Voilà pourquoi ce numéro aborde un sujet particulier : ces tensions non apaisées entre les communautés sunnites et les communautés chiites, qui remontent loin dans le passé (Sabrina Mervin explique ces racines profondes dans son article) et qui, selon de nombreux analystes, représentent le problème principal du Moyen-Orient d’aujourd’hui. Avec les chrétiens entre les deux, comme on le voit au Liban.

 

Jusqu’ici, la révolution a été un succès dans deux des pays les plus homogènes de la région mais, dans des cadres plus hétérogènes, les oppositions sectaires peuvent avoir meilleure prise. Si l’on exclut le cas-limite du Bahreïn, où ces tensions sont vieilles de plusieurs décennies, voire de plusieurs siècles, ceci vaut pour la Syrie, et le mouvement, déjà à l’œuvre en Irak, pourrait toucher également l’Arabie saoudite. Les révoltes et les révolutions changent actuellement les rapports de force qui se sont consolidés, peut-être pas dans le sens indiqué par les médias, ainsi que l’affirme Bernard Hourcade au sujet de l’« ascension annoncée de l’Iran »), mais fonctionnent également comme une arme inappropriée. Si l’on nous autorise la comparaison, chacune des parties adverses a tout intérêt à « refiler la patate chaude au voisin ». Les ingérences étrangères dans les conflits entre voisins qui ont du mal à se supporter ne sont pas à exclure.

 

 

Cependant, les revendications en faveur d’une plus grande liberté, émanant d’une génération que certains, à l’instar d’Olivier Roy, invitent, depuis plusieurs années déjà, à définir comme « post-islamiste », sont un phénomène nouveau. Pas au sens où cette génération a abandonné sa religion, bien sûr, mais au sens où elle entretient un rapport différent avec elle, qui ne peut plus être comparé à l’alternative entre mouvements islamistes de contestation et religion quiétiste propagée par des États que l’on a pu définir comme « laïcs » seulement avec un mauvais discernement, comme l’affirme Malika Zeghal. De même que l’exécution de Ben Laden ne signifie pas la fin du terrorisme (dont Farhad Khosrokhavar explique entre autres l’histoire complexe, entre extrémisme sunnite et idéologie khomeyniste), de même, la nouvelle situation au Moyen-Orient ne laisse en rien supposer que les mouvements d’inspiration islamiste disparaîtront. Au contraire, il y a fort à parier que, étant une force très organisée bien que sujette à des évolutions internes imprévisibles, ils joueront un rôle très important dans les années à venir. Toutefois, l’élément le plus impressionnant qui ressort de ces révolutions est le divorce entre les nouvelles générations et les institutions religieuses officielles, musulmanes et chrétiennes. Il y a une abondante matière à réflexion sur ce sujet.

 

 

Un troisième élément, qui a été largement sous-estimé, est le poids de l’économie dans tous ces événements. Presque tous les États du Moyen-Orient sont fondés sur un système de rentes qui, notamment là où le nouveau boom pétrolier ne permet pas d’éponger les dettes des administrations publiques, se révèle aujourd’hui non viable. De même que la révolution de 1989 a pu s’expliquer entre autres, en son temps, par la nécessité de trouver de nouveaux marchés, une révolution capable de renverser des bureaucraties inefficaces et corrompues qui faisaient obstacle à l’ouverture économique, de même, dans le printemps arabe, il ne faut pas sous-estimer une clé de lecture analogue. Et si cette interprétation est plausible, étant donné que les États présentant ces caractéristiques ne se limitent pas à l’Égypte, à la Tunisie et à la Libye, on peut s’attendre à ce que les pressions et les troubles durent encore longtemps. Entre-temps, l’Europe se retrouve de nouveau confrontée au problème des réfugiés et des migrants, sous une forme aggravée. Une politique définie sur le long terme (qui, entendons-nous bien, n’aurait pas lancé la guerre en Libye, cette entreprise hasardeuse, avec la conviction que le régime de Khadafi tomberait en quelques jours) exigerait de renouveler le soutien économique à ces pays, car la révolution aura beau être motivée par les idéaux les plus nobles, si elle ne parvient pas à assurer un minimum de bien-être à la population, elle est vouée à l’échec.

 

 

Face à la nouveauté

 

 

Et qu’en est-il des chrétiens dans tout cela ? La réflexion géopolitique, bien que nécessaire et, avouons-le, passionnante, ne doit pas reléguer au second plan la raison d’être de notre revue et de tout le projet qui donne vie à la Fondation Oasis : comprendre de quelle façon les chrétiens d’Occident et d’Orient peuvent orienter, avec les croyants musulmans, le processus bouillonnant de métissage des peuples et des civilisations pour aboutir à des formes de vie digne, plus vastes et plus solides que celles qui existent aujourd’hui.

 

 

Avant la révolution de janvier-février, les chrétiens égyptiens ont été mis à rude épreuve. Quand, à la suite des attentats commis à Alexandrie le jour de l’An, les manifestants s’en sont pris aux représentants du gouvernement, d’aucuns ont commencé à comprendre que, ou bien les coptes étaient devenus fous, ou bien le gouvernement égyptien n’était pas le rempart des minorités, tel qu’il nous était habituellement présenté. Durant les jours où les manifestations se sont produites, l’entente islamo-chrétienne retrouvée a fait naître de grandes espérances. Mais si, au cours de ces derniers mois, les communautés minoritaires ont servi d’« indicateurs » d’un mal-être plus général déjà présent auparavant et d’une nouvelle unité du peuple, la reprise des violences interconfessionnelles, au Caire et ailleurs dans le pays, ne peut pas ne pas susciter une très grande inquiétude. Le nouveau Moyen-Orient qui se dessine laissera-t-il un peu de place et un tant soit peu de liberté religieuse aux minorités ? Telle est la question angoissante que beaucoup de chrétiens orientaux posent avec une insistance compréhensible, au point parfois de réduire toute analyse à cet unique paramètre.

 

 

Une chose apparaît pourtant clairement : l’ancien système de protection, qui n’a d’ailleurs pas empêché un exode massif hors de la région, n’existe plus ou est en train de disparaître. S’accrocher à ce qu’il en reste n’est pas une stratégie qui peut mener loin. Il faut prendre courage en étant bien conscient que, comme cela s’est déjà produit par le passé, les chrétiens ne réclament pas des privilèges pour certains, mais des droits pour tous. « En écoutant les revendications des masses populaires, de la Tunisie à l’Égypte en passant par la Libye et les pays du Golfe, écrit Son Excellence Mgr Audo, on ne peut pas ne pas percevoir un lien mystérieux entre l’appel du Synode et tout ce que la jeunesse arabe et musulmane revendique aujourd’hui, comme la justice et la liberté. » Quel genre d’homme l’homme du troisième millénaire veut-il être ? Telle est la question qui résonne avec force sous toutes les latitudes et pas seulement au Maghreb, observe le cardinal Scola.

 

 

Les 7 et 8 mai, le Saint Père a fait notamment au nord-est de l’Italie et à la ville de Venise l’honneur d’une visite apostolique très intense. Dans son discours d’Aquilée, l’Église mère du patriarcat de Venise, mais également de plus de 50 diocèses, de la Hongrie à la Bavière, il a affirmé : « Ne reniez rien de l’Évangile dans lequel vous croyez, mais soyez au milieu des autres hommes avec sympathie, en communiquant à travers votre style de vie lui-même l’humanisme qui puise ses racines dans le christianisme, visant à édifier avec tous les hommes de bonne volonté une “cité” plus humaine, plus juste et solidaire. » Depuis les rives de l’Adriatique qui « porte la Méditerranée au cœur de l’Europe » (ces mots sont encore de Benoît XVI), nous ressentons cette invitation comme les paroles les plus approprier pour qualifier les défis qui nous attendent.