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Islam

Libres d’étudier le Coran

Les hommes de religion ont considéré pendant des siècles les études historiques du Texte sacré comme une mécréance de dérivation occidentale : mais cela n’a pas empêché le développement d’une pensée critique

Cet article a été publié dans Oasis 26. Lisez le sommaire

Dernière mise à jour: 15/11/2018 17:05:24

 

L’establishment religieux du monde musulman a considéré pendant des siècles les études critiques du Texte sacré comme une mécréance de dérivation occidentale : intellectuels et savants ont été attaqués devant les tribunaux, sur les mass-médias, dans les universités. Mais asphyxier la liberté intellectuelle n’a pas entravé la pensée : cela l’a simplement transférée sur Internet et les réseaux sociaux.

 

Est-il permis de conjuguer la liberté intellectuelle, valeur humaniste surgie du cœur du siècle des Lumières européen, et l’étude du Coran, livre sacré pour les sociétés islamiques ? En d’autres termes, est-il possible d’étudier le Coran selon les méthodes scientifiques et critiques modernes, sans restrictions dogmatiques ? N’ouvre-t-on pas ainsi la voie au doute, à la mécréance et à la sédition (fitna) ? Si nous répondons par la négative à cette question, nous devons en conclure que les sociétés islamiques sont tenues à imposer un concept rigide du texte (qui coïncide avec le dogme) et à poursuivre quiconque serait en désaccord avec celui-ci : telle est précisément la situation tragique dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui. Si par exemple nous faisons une recherche sur Internet, en arabe, sur le problème de la liberté en général, pour ne pas parler de la liberté dans l’étude du Coran, nous découvrirons que la plupart des avis, des déclarations et des opinions proviennent d’hommes de religion. Cette simple expérience révèle déjà à elle seule un malaise touchant la nature même de la liberté dans le monde arabo-islamique, du moment que les hommes de religion jouent dans ces sociétés un rôle supérieur – et de loin – à leur consistance numérique.

 

Bon nombre d’entre eux affirment que la liberté intellectuelle conduit à la liberté d’expression et donc à la liberté de croyance religieuse – et cela est vrai. Mais ce qu’ils entendent dire en réalité, c’est que la liberté corrompt la doctrine et la religion, et cela est faux. Le problème dans cette thèse est le système même par lequel imposer au peuple une doctrine afin de créer une société croyante, selon les standards des hommes de religion. Mais de nombreux indicateurs le confirment : il s’agit là d’une grande illusion. Pour résumer, nous pouvons dire en effet que dans de nombreuses sociétés arabo-islamiques, on assiste à la fois à la propagation du fondamentalisme religieux, à l’apparition de foyers terroristes, et à la croissance de l’athéisme[1]. Ces données statistiques se doublent d’un autre phénomène : le monde arabo-islamique est aujourd’hui le plus actif sur les réseaux sociaux comme Twitter, à cause de l’expansion sur une vaste échelle de la répression et du manque de liberté de pensée qui en découle[2]. Désormais les arabes musulmans, surtout les jeunes, ont créé une société digitale parallèle qui s’oppose aux sociétés répressives : un espace qui offre la liberté de poser des questions et de recevoir des réponses sans devoir recourir à la société extérieure ou aux hommes de religion. À ce propos, la question peut-être la plus importante est celle du Coran et de sa compréhension à travers une approche critique, qui est possible exclusivement à travers les études coraniques modernes.

 

 

L’autonomie de la pensée dans le Coran

Le contexte historique du Coran, comme en témoignent ses versets, était caractérisé par la présence de nombreux groupes religieux, notamment juifs, chrétiens, zoroastriens, sabéens, et autres sectes antiques (Cor. 2,62 ; 5,69 ; 22,17). Il n’est donc point surprenant que le texte coranique défie les fidèles de ces religions antérieures à l’Islam et fasse appel à leur sensibilité intellectuelle pour les inviter à une nouvelle vision de la foi. La foi ne s’instaure qu’après avoir médité sur la création des cieux et de la terre et examiné les signes que ceux-ci contiennent. De la question « Ne méditent-ils pas sur le Coran ? » (4,82), à l’attestation selon laquelle « Il y a vraiment là des Signes, pour un peuple qui réfléchit ! » (45,13), on compte dans le texte des dizaines de versets qui invitent le lecteur à évaluer le message. Et pourtant, et après avoir donné à ses auditeurs toute liberté et beaucoup de preuves et d’argumentations, le Coran affirme que « la plupart des hommes ne sont pas croyants, malgré ton désir ardent » (12,103). Pas un seul des plus de six mille versets qui composent le Livre Sacré ne transmet l’idée que la société coranique était une société croyante. Bien plus, dans de nombreux versets, le Messager est déçu et découragé à cause de l’absence de cette foi à laquelle sa prédication exhorte. Comment répond le Coran ? En réprimant la liberté ou en imposant la doctrine du monothéisme abrahamique (hanîfiyya) ? Non, c’est exactement le contraire.

 

Il ne manque pas, parmi les versets du texte, de preuves en faveur de la liberté intellectuelle et de la pluralité des doctrines, dont Dieu est le seul juge. Les versets sont clairs et sans ambigüité : « Dis : ‘La Vérité émane de votre Seigneur. Que celui qui le veut croie donc et que celui qui le veut soit incrédule’. Oui, nous avons préparé pour les injustes un feu dont les flammes les entoureront » (18,29) ; « Pas de contrainte en religion ! La voie droite se distingue de l’erreur » (2,256) ; « Les hommes ne formaient qu’une seule communauté, puis ils se sont opposés les uns aux autres. Si une Parole de ton Seigneur n’était pas intervenue auparavant une décision concernant leurs différends aurait été prise » (10,19) ; « Si une partie d’entre vous croit au message avec lequel j’ai été envoyé, et qu’une autre partie ne croit pas, patientez jusqu’à ce que Dieu juge entre nous. Il est le meilleur des juges » (7,87).

 

L’annonce même de la religion de l’Islam est associée dans le texte à la divergence : « La Religion, aux yeux de Dieu, est vraiment la Soumission. Ceux auxquels le Livre a été donné ne se sont opposés les uns aux autres, et par jalousie, qu’après avoir reçu la religion » (3,19). Qu’a ordonné le Dieu du Coran à son Messager et aux gens qui le raillaient ? On lit dans le Livre : « Nous savons que ta poitrine se resserre en entendant ce qu’ils disent. Proclame la louange de ton Seigneur ! Sois au nombre de ceux que se prosternent ! » (15,97-98) ; « Nous savons parfaitement ce qu’ils disent. Tu n’es pas pour eux un tyran. Avertis donc, par le Coran, celui qui redoute ma menace » (50,45) ; « Sur toi nous avons fait descendre pour les hommes le Livre, en toute Vérité. Celui qui est bien dirigé l’est pour lui-même ; celui qui s’égare n’agit qu’à son propre détriment. Tu n’es pas responsable des hommes (39,41) ; « Fais entendre le Rappel ! Tu n’es que celui qui fait entendre le Rappel et tu n’es pas chargé de les surveiller. Quant à celui qui se sera détourné et qui était incrédule : Dieu le châtiera du châtiment le plus grand » (88,21-24) ; « Si ton Seigneur l’avait voulu, tous les habitants de la terre auraient cru. Est-ce à toi de contraindre les hommes à être croyants, alors qu’il n’appartient à personne de croire sans la permission de Dieu ? » (10,99-100).

 

Pourtant, les versets du Coran qui parlent de mettre à mort les mécréants ne contredisent-ils pas peut-être la liberté de pensée ? Non, car ces mêmes versets s’inscrivent dans une situation de guerre, comme le prouve l’histoire, et le texte lui-même. Mais alors, quel rapport y a-t-il entre la question qui nous occupe, c’est-à-dire la liberté, et le bannissement de la Mecque, le scandale (cf. 2,191 ; 4,89-92) et le pacte avec les tribus durant les quatre mois sacrés (cf. 9,1-5) ? Le problème réside dans la polarisation politique continuelle, dans les successions de guerres locales et globales, dans l’instabilité des sociétés arabo-musulmanes d’aujourd’hui. Le problème réside dans la perception que l’Islam lui-même puisse être menacé, et favoriser la diffusion de la pensée djihadiste, les organisations terroristes, les affrontements militaires et la mise à mort de musulmans et de non-musulmans innocents. Il n’est pas surprenant que ces sociétés vivent dans une condition de peur et de repli, et qu’elles opposent à notre réalité amère un passé sanctifié. Nos sociétés se sont transformées, si l’on peut dire, en un peuple à qui « l’exemple qu’ils trouvent chez leurs pères leur suffit ! Et si leurs pères ne savaient rien ? Et s’ils n’étaient pas dirigés ? » (5,104). Et pourtant l’histoire elle-même montre comment la science, la pensée et la liberté deviennent mécréance dans un contexte dominé par les ténèbres[3].

 

 

La fuite des cerveaux

L’étouffement de la liberté a entrainé dans de nombreuses sociétés arabo-musulmanes la persécution des intellectuels et leur exil. Parmi eux figurent notamment des penseurs qui travaillent et écrivent dans le cadre des études coraniques comme le grand intellectuel Égyptien Nasr Hâmid Abû Zayd (m. 2010), que l’establishment religieux égyptien condamna à divorcer de sa femme parce que accusé d’être devenu mécréant à la suite de la publication de travaux scientifiques sur le Coran, à l’occasion d’un concours à l’université du Caire.

 

Son livre sur « le concept du texte » est unique en son genre, car il présente les moyens d’expression du texte coranique et sa sémantique avec un esprit brillant doublé d’une grande simplicité scientifique[4]. Son exil reste une page noire dans une société qui sera par la suite endeuillée par des batailles féroces entre le terrorisme et l’armée. Avant Abû Zayd, c’est l’azharite Ahmad Subhî Mansûr, fondateur du mouvement des Ahl al-Qur’ân ou coranistes, qui avait été ostracisé, pour avoir refusé les livres de la tradition islamique et en particulier les recueils de hadîths. En Iran, un grand intellectuel, ‘Abd al-Karîm Sorûsh, fut accusé de trahison pour les conférences qu’il avait tenues à l’étranger et pour ses recherches, lesquelles repensaient le rapport entre les textes religieux et la philosophie.

 

Et qui n’a pas été banni de son propre pays s’y trouve en conflit constant avec les classes religieuses et gouvernementales. Nous pouvons citer à cet égard de brillants chercheurs et professeurs universitaires comme Sayyid al-Qimnî, qui a écrit sur le facteur humain dans le développement du Coran et du prophète Muhammad, et a échappé aux tentatives d’homicide mais non aux coups et horions lors d’une directe à la télévision. On peut citer aussi de grands hommes de lettres égyptiens tels Taha Husayn, Amîn al-Khûlî et Muhammad Abû Zayd, qui ont étudié le Coran comme un texte littéraire, l’élevant et en faisant ainsi l’objet d’une étude critique scientifique. Dommage que leur société ne se soit pas élevée elle aussi. Au contraire, l’establishment religieux a considéré les études critiques, surtout dans le cadre du Coran et de l’Islam, comme une mécréance de dérivation occidentale : c’est sur cette base que ces intellectuels ont été poursuivis devant les tribunaux et attaqués dans les médias et dans les conférences.

 

Mais il y a aussi qui a payé de sa vie : le grand penseur égyptien Farag Foda a été assassiné par la Jamâ‘a Islâmiyya à la suite des débats dont il avait été le protagoniste, et à cause de ses articles véhéments dans lesquels il dénonçait l’incapacité de distinguer entre les concepts coraniques et la tradition – il citait par exemple le cas de la lapidation, peine qui n’existe pas dans le Coran. Quant à l’écrivaine et psychiatre Nawâl al-Sa‘dâwî, alliée de Foda dans la promotion d’une position éclairée, ses écrits et sa réputation furent diffamés à tel point qu’elle quitta l’Égypte pour l’Occident, mais ceci est une autre histoire. Au Soudan, Muhammad Mahmûd Taha a soutenu la liberté et l’égalité à travers le Coran, qu’il lisait en inversant l’importance juridique des versets connus comme Mecquois et Médinois[5]. Son destin ne pouvait être autre que l’accusation de mécréance et l’exécution de la peine prévue pour l’apostasie, c’est-à-dire la mort.

 

La répression de la liberté de pensée et la fuite des cerveaux ne signifie pas du reste que les sociétés arabo-islamiques soient totalement dépourvues de penseurs qui fassent entendre leur voix dans le cadre des études coraniques, même s’il s’agit d’une minorité. En 2016 Ali Mabrouk, collègue et ami d’Abû Zayd, mourait en Égypte : il était connu pour avoir avancé l’hypothèse, sur la base de la tradition islamique, que le prophète Muhammad avait laissé le Coran comme un discours ouvert. En Tunisie, le milieu intellectuel est resté légèrement plus ouvert, et Olfa Youssef a pu soutenir la pluralité des significations dans la sémantique coranique. De façon analogue, le grand intellectuel Hichem Djaït [Hishâm Ja‘ît] a enquêté sur l’impact des facteurs historiques et humains sur la personne du prophète Muhammad et sur le processus de formation du texte coranique, y compris l’influence de la tradition syriaque chrétienne. En Arabie Saoudite et au Kuwait également, on trouve des étincelles de pensée critique dans les œuvres d’Ibrâhîm al-Buleihi [al-Bulayhî] et Ibtihâl al-Khatîb. Mais la vérité, c’est que la plupart de ceux qui étudient le Coran avec la méthode critique ne vivent ni dans le monde arabe, ni dans le monde islamique, mais en Occident, où il y a une plus grande liberté intellectuelle et de plus grandes possibilités de travailler.

 

Il faut enfin évoquer le délit d’« offense aux religions » et les lois répressives envers les citoyens de nombreuses sociétés arabo-islamiques qui en dérivent. C’est là le fruit de la même mentalité, exclusive et takfiriste, qui a déclenché les guerres et le confessionnalisme dans ces sociétés. Si Dieu n’a vraiment pas besoin des hommes, qu’ils soient croyants ou mécréants (39,7), et si « il ne veut que parachever sa lumière » (9,32), la société devrait plutôt se préoccuper de promulguer une loi qui interdise « l’offense à l’homme ».

 

 

L’étude libre des Écritures en ligne et à la télévision

La répression politique et l’imposition de l’orthodoxie, nous l’avons vu plus haut, n’ont pas rendu la société croyante, mais ont poussé les individus vers les extrêmes : le fondamentalisme ou l’athéisme. Qu’en est-il de l’étude du Coran et de la liberté intellectuelle dans une telle situation ? La réponse se trouve dans la nature des êtres humains : ce que l’homme ne peut faire en public, il le fait dans le secret ou, mieux encore, sur Internet. Nous pouvons à ce propos citer certains programmes indépendants qui enquêtent librement sur des questions religieuses, dont le Coran, hors de tout contrôle religieux ou gouvernemental. Ces programmes se sont multipliés ces dix dernières années, et ont connu une vaste popularité au niveau global à travers YouTube et les réseaux sociaux. C’est ainsi que plusieurs personnalités qui, après avoir souffert de la répression dans certaines sociétés arabo-islamiques sont devenues chrétiennes, athées, ou de quelque autre religion, ont atteint la célébrité. Il y a par exemple Frère Rachid, un marocain qui, après avoir abandonné l’Islam, s’est converti au Christianisme et dirige sur la chaîne satellitaire al-Hayat un programme plutôt célèbre intitulé « Su’âl jarî’ » [Question audacieuse]. Et audacieux, le programme l’est réellement, vu qu’il arrive à critiquer (et dénigrer) le texte coranique et le Prophète de l’Islam. Le développement de ce programme, et d’autres encore, s’est amplifié après l’apparition de l’État islamique, qui reste toujours en toile de fond, quelle que soit la question abordée. Parmi ces programmes, on peut aussi citer « Sundûq al-Islâm » [La boîte de l’Islam], du genre académique, dirigé par Hâmid ‘Abd al-Samad, un égyptien qui vit en Allemagne et qui a abandonné l’Islam après avoir reçu une éducation religieuse conservatrice. « Sundûq al-Islâm » est une série télévisée sur les « sources du Coran » et sur le rapport entre le texte sacré islamique, et le Christianisme et l’Hébraïsme, selon certaines théories académiques modernes nées en Occident.

 

Mais tous les programmes de ce genre ne naissent pas nécessairement de l’initiative de gens qui se trouvent hors des confins de l’Islam. Il y a aussi ceux qui veulent une « réforme religieuse ». L’exemple le plus significatif est l’initiative de l’intellectuel égyptien Islam Behery, qui, pendant le mois de Ramadan 2017, a lancé son nouveau programme « al-Kharîta » [La carte] après de longues luttes avec l’Azhar, l’institution religieuse officielle en Égypte, et après avoir passé un an en prison, d’où la grâce présidentielle l’a sorti[6]. Behery s’inspire des enseignements de Muhammad ‘Abduh et de Mahmûd Shaltût[7] : il refuse bon nombre de hadîths qu’il estime offensifs et contradictoires et propose une biographie du Prophète fondée sur les textes du Coran et non sur la tradition. Behery a été accueilli à nouveau par la télévision égyptienne uniquement après que le gouvernement eut entrepris la voie de la réforme religieuse dans le contexte de la crise provoquée par le terrorisme et la naissance de l’État islamique.

 

Dans le domaine de la linguistique, le saoudien Loay Alshareef [Lu’ay al-Sharîf] est devenu célèbre sur YouTube par ses vidéos sur l’énigme des lettres isolées qui apparaissent dans le Coran : au lieu de s’en remettre avec une confiance aveugle aux exégètes anciens, il lit le texte en araméen au lieu de le lire en arabe. Cela aussi, c’est un produit des théories universitaires modernes nées en Occident. Les programmes et les sites sont innombrables, et nous ne pouvons tous les mentionner. Il suffit de dire que l’étouffement de la liberté intellectuelle dans ces sociétés, en particulier au XXIe siècle, n’a pas entravé la pensée, au contraire, il en a favorisé la diffusion sur Internet et dans les réseaux sociaux, où nous vivons tous aujourd’hui. Le problème de ce phénomène est qu’il est désorganisé et chaotique : parfois il donne naissance à un groupe comme les « libéraux saoudiens », parfois au contraire il forme un Daech. Il est donc nécessaire de soutenir les institutions indépendantes comme les universités et donner du champ à la liberté intellectuelle, surtout parmi les penseurs, pour faire croître la sécurité et la stabilité.

 

 

Une approche critique incontournable

On ne saurait aujourd’hui considérer la tradition islamique touchant le Coran (œuvres d’exégèse, traités sur les circonstances de la révélation et sciences coraniques en général) comme un domaine où s’exercent une méthode critique et une rigueur conceptuelle. À parler en termes clairs, il y a un abîme entre répéter la tradition passée sous prétexte d’enseigner le Coran (avec pour seul résultat de renforcer le pouvoir des hommes de religion au détriment des gens simples) et animer un esprit de recherche fondé sur des instruments critiques modernes, capables d’approfondir le contenu du texte et l’histoire selon des critères scientifiques acceptés. Mais pour quelle raison devrions-nous créer une nouvelle science du Coran ? Parce que le Coran, comme tous les autres livres sacrés, est devenu patrimoine de tous ceux qui le lisent, en Orient et en Occident. Il constitue une partie incontournable de la littérature et de l’histoire universelle, et un Livre aussi éminent mérite d’être étudié avec les méthodes scientifiques les plus avancées. C’est ce qui se passe actuellement à Houston avec l’Association internationale pour les Études coraniques (IQSA), à Berlin avec le projet Corpus Coranicum, et dans d’autres villes à travers le monde où l’on pratique l’étude critique du Coran. Les études coraniques modernes sont multidisciplinaires, et enquêtent sur le texte à travers la littérature, l’histoire, les manuscrits, les sciences sociales, l’archéologie, la numismatique et d’autres sciences humaines classiques et digitales[8].

 

En conclusion, il existe en tout état de cause un lien entre les objectifs de la tradition islamique ancienne et les études coraniques modernes, en dépit de l’écart méthodologique qui les sépare. Si nous sommes d’accord sur le fait que l’objectif des études coraniques modernes est la compréhension du texte, sans vouloir attaquer ou défendre telle ou telle doctrine, cela revient à faire revivre la pratique de l’effort d’interprétation (ijtihâd) avec un style nouveau : et qui tente l’ijtihâd est récompensé même s’il commet des erreurs, comme l’enseigne un dit célèbre.

 

Les études coraniques modernes respectent les différences d’opinions et les divergences inévitables entre les hommes et les croyances. Elles rétablissent ainsi la « courtoisie de la divergence » et la miséricorde qui y est implicite en un moment où nous avons un besoin désespéré de toutes deux. Dernier point, et ce n’est pas le moins important : rien n’empêche de corriger l’erreur et de rénover les choses anciennes, selon les mots célèbre de Abû Hanîfa[9] : « Eux sont des hommes, et nous, nous sommes des hommes », ou plutôt aujourd’hui des hommes et des femmes. La question de la liberté intellectuelle et des études coraniques n’est pas une question de foi et de mécréance, mais de mise en valeur du Coran et de l’homme en même temps. C’est pour « un peuple qui réfléchit ».

 

[Un remerciement tout particulier à ma collègue Khadîja Ja‘far, écrivain et chercheuse indépendante en philosophie et sciences islamiques, qui a bien voulu revoir le texte de cet article]

 


[1] Gilgamesh Nabeel, Atheists in Muslim world: Silent, resentful and growing in number, «The Washington Times», 1er août 2017, http://bit.ly/2wlOSBZ; N.A. Hussein, How Egypt’s religious institutions are trying to curb atheism, «al-Monitor», 23 mai 2017, http://bit.ly/2hwzldW
[2] Twitter…minbar al-sa‘ûdiyyin wa silâhu-hum [Twitter, la chaire et l’arme des Saoudiens], «al-Jazeera», 27 septembre 2017.
[3] Mamdûh Dasûqî, Al-Duktûr Khâlid Muntasir al-bâhith wa l-mufakkir al-misrî li-«l-Wafd»: tuhmat izdirâ’ al-adyân sayf ‘alâ riqâb al-mubdi‘în [Le chercheur et intellectuel égyptien Khâlid Muntasir à “al-Wafd”: l’accusation d’offense aux religions est une épée suspendue sur la tête des innovateurs], «Al-Wafd», 3 octobre 2017.
[4] Nasr Hâmid Abû Zayd, Mafhûm al-nass: dirâsa fî ‘ulûm al-Qur’ân, al-Markaz al-thaqâfî al-‘arabî, al-Dâr al-Baydâ’ 2008.
[5] Taha soutenait que le message le plus authentique et universel du Coran se trouvait dans les textes remontant à la période de la Mecque, tandis que les versets médinois seraient la traduction de ces principes dans le contexte historique de l’Arabie du VIIe siècle. Voilà pourquoi il invitait les musulmans à lire le Coran à la lumière des textes de la Mecque, tandis que les juristes ont toujours soutenu la centralité des versets de Médine, surtout pour l’élaboration du droit (NdlR).
[6] Islam Behery avait été condamné à cinq ans de prison pour blasphème, à cause de certains de ses jugements très critiques vis-à-vis de la tradition islamique et de l’Azhar (NdlR).
[7] Il s’agit de deux personnalités éminentes du réformisme islamique. Muhammad ‘Abduh (1849-1905) fut Mufti d’Egypte de 1899 à 1905. Mahmûd Shaltût (1893-1963) fut grand  Imam de l’Azhar de 1958 jusqu’à sa mort. (NdlR).
[8] ‘Imrân al-Badawî, Al-Bahth ‘an siyâq al-Qur’ân al-târîkhî – nubdha ‘an i l-dirâsât al-qur’âniyya al-hadîtha, «Al-Mashriq al-raqamiyya» 5 (décembre 2014).
[9] Célèbre juriste fondateur de l’une des quatre écoles du sunnisme, mort à Bagdad en 767 (NdlR).

 

 

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