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Moyen-Orient et Afrique

L’Islam de al-Azhar, entre extrémistes et modernistes

Une route du Caire pendant les manifestations du 25 janvier 2015

Dans une longue, et rare, interview au quotidien Al-Masry al-Yowm, l’imam Ahmad al-Tayyib, shaykh de la mosquée de al-Azhar, explique la position de cette grande institution égyptienne face à l’invitation lancée par al-Sisi à développer une pensée plus éclairée au sein de l’Islam. Il affronte en particulier le thème de la dérive violente de certains éléments qui se déclarent musulmans, et du rôle effectif de al-Azhar dans la communauté musulmane.

Tandis que l’Égypte au quatrième anniversaire de la Révolution traverse ses convulsions politiques, le débat sur l’Islam et sur ses interprétations se poursuit dans le pays, après que le président al-Sisi le 1er janvier dernier eut demandé aux autorités islamiques de « sortir » d’une pensée religieuse perçue comme une menace par une grande partie de l’humanité, pour élaborer une pensée plus « éclairée ». Au terme de son appel, al-Sisi s’était adressé sur un ton solennel à l’imam Ahmad al-Tayyib, shaykh de la mosquée de al-Azhar : « Vous avez une grande responsabilité devant Dieu. Le monde entier attend une parole de vous ».

 

 

La réponse du shaykh ne s’est pas fait attendre. Et parmi les initiatives rapidement lancées par ce guide religieux important pour donner suite à l’invitation de al-Sisi, se distingue le long entretien publié le 14 janvier dernier sur Al-Masry al-Yowm, le « premier entretien jamais accordé à un journal du Moyen-Orient depuis qu’il a assumé ses fonctions », souligne non sans fierté le quotidien. Lo shaykh a touché bon nombre de sujets : le rôle de al-Azhar, l’extrémisme islamique, la formation des imam, l’enseignement religieux, l’attentat à Charlie Hebdo, les rapports avec les Frères musulmans et avec l’État égyptien.

 

 

« La mission de al-Azhar – a dit al-Tayyib – est de présenter le caractère médian et tolérant de l’Islam […]. Al-Azhar est pleinement conscient du fait que nous nous trouvons pris dans une tempête provoquée par les grands changements et par les conflits politiques, économiques, sociaux et culturels, et que la religion est l’une des cartes que les adversaires tentent de jouer à leur avantage dans la lutte […]. Al-Azhar travaille jour et nuit à faire face à ces vagues […], mais il ne lui incombe pas seulement à elle de le faire, parce que cela doit se faire aussi au niveau de l’État avec la coopération du ministère de l’Instruction». En outre, ajoute l’imam, «nul ne peut dire si l’on pourra effacer l’extrémisme de la société facilement, ou en peu de temps. Nous nous trouvons devant un phénomène social dont les racines remontent à plusieurs dizaines d’années ».

 

 

L’entretien développe ensuite longuement un problème très “égyptien” mais non dépourvu d’analogies avec d’autres contextes, y compris occidentaux, à savoir le profil et la formation des prédicateurs qui parlent dans les mosquées. Commentant la décision de l’État égyptien d’interdire l’accès au pupitre des mosquées à qui n’a pas un diplôme de al-Azhar, le shaykh se déclare convaincu que « c’est un pas qui va dans la bonne direction », étant donné que, « du fait de leur importance et de leur fonction, on ne peut laisser les pupitres dans le chaos dans lequel ils se trouvaient précédemment ».

 

 

Quant aux méthodes d’enseignement de al-Azhar, mises en question récemment par des intellectuels, al-Tayyib, sollicité par le journaliste, invite celui-ci à réfléchir sur le fait suivant: « sauf une seule exception, aucun des idéologues de l’extrémisme et du radicalisme du monde entier ne s’est diplômé à al-Azhar […] il est de ce fait déplaisant de voir al-Azhar continuellement accusée d’être responsable du terrorisme ».

 

 

En ce qui concerne les attentats de Paris, le shaykh affirme que, « parmi les différentes manières de défendre l’Islam et son prophète, il n’y a pas de place pour le meurtre barbare et les massacres, dont le prix est payé par les musulmans du monde entier ». Et il précise : « les musulmans sont appelés partout à condamner et à refuser publiquement des actes criminels de ce genre ». Toutefois, lui demande-t-on, comment est-il possible qu’un homme qui prononce la shahâda (la profession de foi) décapite un autre homme et se déclare musulman? al-Tayyib répond en se référant à la distinction entre pécheur et mécréant, thème crucial et débattu dans l’Islam dès la toute première réflexion théologique (VIIème siècle). Les djihadistes restent musulmans et ne peuvent être déclarés mécréants, sinon cela entraînerait l’ouverture d’un cycle de condamnations réciproques sans fin. De fait, al-Tayyib se pose la question: «Dans quelle catégorie s’inscrit un musulman qui décapite un autre musulman? Dans celle du talion. Il doit être tué tout comme il a tué, mais il n’est pas un mécréant, parce que la mécréance est autre chose, et celui qui croit en Dieu. en ses anges, en ses livres, en son prophète, dans le jour du jugement et dans les décrets divins est un croyant et ne peut être accusé de ne pas l’être. Et s’il commet un péché grave comme tuer un homme ou boire du vin, devient-il un mécréant ? Non […] Si nous ouvrons la porte à l’anathème, nul ne se sauvera».

 

 

Il est enfin intéressant de relever l’insistance avec laquelle al-Tayyib prend soin de délimiter la fonction et les prérogatives de la mosquée de al-Azhar, une institution qui, à tort, est souvent décrite comme le centre du sunnisme mondial, voire comme le « Vatican de l’Islam » : « L’opinion de al-Azhar n’est pas contraignante, et nous ne sommes pas une magistrature qui émet des sentences ni un organe exécutif qui peut promulguer des décrets. Nous n’avons pas un bâton pour punir qui ne se conforme pas à notre opinion. […] Nous n’exerçons aucune tutelle ni ne sommes un pouvoir religieux ».

 

 

De façon générale, l’imam ne nie pas l’existence de problèmes à l’intérieur de la mosquée, mais repousse systématiquement les tentatives de la dépeindre comme instigatrice de cette violence dont une partie de l’Islam aujourd’hui est malade.

 

Les propos de al-Tayyib sont représentatifs d’une culture religieuse probablement plutôt répandue dans les sociétés islamiques: une culture qui condamne sans réticences les violences perpétrées au nom de Dieu, mais qui se trouve en plus grande difficulté quand elle doit dialoguer positivement avec les instances de la société contemporaine et avec les aspirations que les Révolutions arabes ont portées au grand jour, même si de manière apparemment éphémère.

 

 

Il s’agit du reste d’une position malcommode, parce que prise dans l’étau d’une double contestation. D’un côté, la contestation islamiste, pour laquelle la quantité et la qualité de l’Islam présentes dans la société ne sont jamais suffisantes. La veille de la publication de l’interview, un savant important de la même mosquée de al-Azhar, Muhammad ‘Imara, proche des Frères Musulmans, dénonçait « le tarissement des sources de la religiosité en Égypte ».

 

De l’autre côté, la contestation moderniste, qui, sans mettre directement en question le rôle de la religion dans la société, voudrait un Islam se conciliant finalement avec la raison et la science, et capable de se délester d’une tradition qui prévoit le meurtre de l’apostat, la discrimination entre musulmans et non musulmans, la soumission de la femme, comme l’a écrit le commentateur ‘Adil Numaan sur le même journal qui publiait l’interview du shaykh de al-Azhar.

 

 

Après le discours du président al-Sisi, la partie entre ces différentes lectures est ouverte, du moins en Égypte. En l’absence d’une autorité religieuse déléguée à l’interprétation correcte de l’Islam (comme l’a rappelé le shaykh lui-même), le rôle d’arbitre devrait échoir probablement à la politique. Et, si elle en a la force, à la société civile.

 

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