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Islam

Lybie, le risque d’une intervention militaire en l’absence d’une vision politique

Il manque encore un gouvernement unifié, le mécontentement de la population prise au piège entre la menace djihadiste et les luttes intestines augmente, tandis que la communauté internationale discute des modalités d’une opération armée

@cryptome

Pour la première fois durant ces dernières semaines, un raid des États-Unis a visé les positions de l’État islamique au nord de la Libye. La communauté internationale tente depuis des mois de recoudre les divisions entre les deux gouvernements antagonistes pour arriver à la formation d’un seul exécutif capable de guider la nation vers une transition politique, sans succès. La Libye n’a pas encore de gouvernement unifié et la fragmentation politique et militaire – avec la prolifération des milices et de plusieurs groupes armés – devient toujours plus étendue. Le problème, comme l’explique à Oasis Virginie Collombier*, chercheuse à l’European University Institute de Florence et experte de la Libye, est né sur le plan politique et par conséquence “il ne peut y avoir de réponse essentiellement et exclusivement militaire”.

 

 

On parle à nouveau d’une intervention militaire internationale en Libye. Quelles leçons peut-on tirer de l’expérience de 2011? Quelles sont les erreurs à ne pas répéter ?

 

 

Il s’agit surtout de s’interroger et de comprendre les fondements de la crise, pour pouvoir y répondre de la manière la plus adaptée. Premièrement, on se rend compte aujourd’hui que tant les Libyens eux-mêmes que la communauté internationale ont largement sous-estimé les fractures au sein de la société après la chute de Kadhafi. Ces fractures, que le régime avait exacerbées de façon intentionnelle, se sont manifestées par une énorme absence de confiance entre les différentes communautés et groupes politiques. Deuxièmement, on a eu tendance à oublier que la révolution de 2011 n’a pas seulement été la révolte d’une partie de la société contre le régime : elle a été aussi une guerre civile entre communautés pro- et anti-Kadhafi. Par conséquent, quand le régime est tombé, il y avait très clairement des vainqueurs et des vaincus. Or la priorité a été donnée à l’organisation rapide d’élections et à la mise en place de nouvelles institutions politiques sans que soit initié un véritable processus de dialogue et de réconciliation nationale. Cela a engendré une compétition intense entre les communautés et les factions sorties gagnantes de la guerre, l’exclusion des vaincus, et a finalement fortement accru les divisions et les tensions au sein de la société.

 

 

Quelle est la situation sur le terrain à présent ?

 

 

Sur le plan institutionnel, depuis l’été 2014, le pays est divisé entre deux parlements et deux gouvernements concurrents qui se disputent la légitimité du pouvoir. L’un est basé à Tripoli, l’autre à Tobrouk et al-Bayda. Dans les faits, cependant, aucun d’eux n’exerce un réel contrôle sur une partie significative du territoire ou de la population. Depuis la fin 2014, les Nations Unies ont supervisé un processus de dialogue politique entre les différentes factions concurrentes visant à réunifier les institutions et à rétablir un gouvernement légitime. Mais en dépit de la signature d’un accord politique en décembre 2015, la formation d’un gouvernement d’entente n’a toujours pas été possible. Ce contexte de vide politique prolongé et de compétition parfois violente entre factions politico-militaires a eu pour conséquence une montée en puissance des groupes armés : anciennes brigades révolutionnaires, groupes criminels, et bien évidemment groupes djihadistes, en particulier l’État islamique.

 

 

Comment évaluez-vous la menace de l’État Islamique ?

 

 

L’avancée de l’État Islamique a été rapide depuis la fin 2014. Tout en profitant du vide sécuritaire, ce groupe est parvenu à capitaliser sur le sentiment d’exclusion de certaines communautés libyennes et à rallier une partie de leurs membres. Cela est particulièrement évident à Syrte, l’ancien fief de Kadhafi, où certains individus et certaines familles ont décidé de soutenir l’État Islamique. Plus que pour des raisons idéologiques, ils l’ont fait pour des motifs politiques conjoncturels – parce que rejoindre l’État islamique pouvait leur permettre de regagner le pouvoir et le statut dont ils jouissaient avant 2011. Il y a certes un noyau important de combattants étrangers à Syrte, et ce sont eux qui contrôlent la ville, mais ils peuvent s’appuyer sur une partie de la population locale. Cette situation rappelle beaucoup la situation dans les provinces sunnites d’Irak. La menace djihadiste est donc en partie fondée sur une crise et des revendications politiques des communautés locales. Il faut par ailleurs la relativiser en termes de nombre et de capacité : on parle a priori de quelques milliers de combattants. Ces derniers ont par ailleurs subi des revers, comme par exemple à Derna, où des groupes locaux les ont combattu et repoussés hors de la ville.

 

 

Dans ce contexte, quels effets pourrait avoir une intervention militaire étrangère?

 

 

Tout dépend bien sûr du type d’intervention envisagée. Une intervention de grande ampleur avec présence de troupes étrangères au sol semble exclue. Elle serait concrètement très difficile et surtout très mal accueillie par les Libyens. Jusqu’à présent la logique qui prédominait au niveau international était de ne pas intervenir de façon unilatérale, mais de favoriser la création d’un gouvernement d’entente nationale et de l’appuyer ensuite dans sa lutte contre les mouvements extrémistes. Toutefois les responsables européens et américains, confrontés à ce qu’ils perçoivent comme une avancée rapide de l’État Islamique, semblent désormais prêts à mener des interventions militaires ciblées sans avoir été sollicités au préalable par un gouvernement libyen considéré comme légitime. Des frappes de ce type avaient déjà été menées fin 2015, notamment à Derna. Ces derniers jours des avions américains ont mené un raid important près de Sabratha. Il est également question de la participation de forces spéciales françaises aux combats dans la ville de Benghazi, mais l’information reste à vérifier.

 

Dans tous les cas, il semble que les opérations s’accélèrent du côté des Occidentaux et que leur patience face aux blocages du processus politique atteigne ses limites. Pour eux, le temps presse et la menace grandit : il faut désormais agir, de manière unilatérale si besoin. Or le risque est réel qu’une action militaire étrangère unilatérale, même d’ampleur limitée, provoque la faillite totale du processus politique et rende la recherche d’une solution de long terme encore plus difficile. Dans tous les cas, il ne peut y avoir de réponse essentiellement et exclusivement militaire à une menace ayant une importante composante politique.

 

 

L’Occident voit dans l’État islamique la menace la plus sérieuse en Libye. Mais quelles sont les priorités des Libyens eux-mêmes ?

 

 

La plupart des Libyens sont inquiets de l’expansion de l’État islamique, et plus généralement de la dégradation de la situation sécuritaire. Pour eux, la seule réponse à court terme est la formation d’un gouvernement unifié susceptible d’exercer son autorité sur le territoire. Le problème est que jusqu’à présent les pouvoirs concurrents à Tripoli et Tobruk/al-Bayda ont préféré se faire la guerre plutôt que de faire front commun contre l’État islamique. Le gouvernement de Tripoli et ses alliés ont par ailleurs très vraisemblablement facilité les déplacements et apporté un soutien financier à des éléments djihadistes, dans le but de lutter contre leurs rivaux de Tobruk/al-Bayda.

 

 

Quel est le rôle du Général Haftar ? Est-il une partie du problème ou de la solution ?

 

 

Quand le général Haftar a lancé l’opération Karâma (Dignité) en mai 2014, il était retraité. Il avait cependant le contrôle de l’aviation, il a rassemblé des anciens officiers et il s’est allié à des forces tribales de l’Est du pays. Après plusieurs mois de guerre à Benghazi, son opération a été « avalisée » par le Parlement de Tobruk, qui lui a officiellement confié le contrôle des forces armées. Mais l’Armée nationale libyenne qu’il dirige n’est en rien une armée nationale au sens où nous l’entendons. Elle compte notamment une importante proportion de civils, de milices locales et tribales qui lui ont fait allégeance. En raison de son passé sous Kadhafi et de son combat contre certaines forces politiques et militaires à Benghazi depuis 2014, Haftar constitue un obstacle majeur à une solution politique à la crise libyenne. Lui et ses alliés s’opposent farouchement à son remplacement à la tête de l’institution militaire ou au contrôle du ministère de la défense par une personnalité qui ne lui serait pas acquise. Mais pour les Libyens de l’Ouest, sa présence à la tête de l’armée est absolument inacceptable. Même à l’Est, le nombre de ses opposants semble augmenter.

 

 

Vous n’êtes pas particulièrement optimiste....

 

 

Les développements de ces derniers jours, notamment les divisions et les tensions croissantes au sein du Parlement de Tobruk (censé approuver le gouvernement d’entente nationale), ne sont pas rassurants. Les Libyens dans leur immense majorité espèrent la formation de ce gouvernement. Mais le compromis semble de plus en plus difficile. La stratégie de dialogue politique des Nations Unies a consisté à faire éclater les coalitions et à créer une nouvelle alliance des forces modérées favorables à un accord. Cette stratégie a abouti à des résultats positifs, mais a aussi approfondi les divisions entre et au sein des différentes factions et communautés. Ces divisions sont aujourd’hui particulièrement fortes à l’Est, au sein même des grandes tribus, du Parlement, mais aussi des forces politiques et militaires en général. Au point qu’il existe aujourd’hui un risque réel de nouvelle confrontation armée entre partisans et opposants du gouvernement d’entente, et de montée en puissance des extrêmes dont il est difficile de prévoir les conséquences. C’est bien pour cela qu’une nouvelle intervention militaire étrangère, même ciblée et limitée, sans une vision politique d’ensemble risque de ne faire qu’aggraver une situation déjà très instable.

 

 

*Virginie Collombier, Research Fellow Robert Schuman Center for Advanced Studies, European University Institute Libya Project Associate, the Norwegian Peacebuilding Resource Center (NOREF) www.vcollombier.net

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