Le cas d'Asia Bibi, la femme pakistanaise condamnée à mort pour blasphème dans un premier procès, et aujourd'hui en attente de la sentence du procès en appel, met de nouveau en évidence l'urgence de modifier la loi sur le blasphème. Le principe de la “protection des religions” est une réponse erronée à une nécessité réelle: sanctionner toute incitation à la haine.

Dernière mise à jour: 22/04/2022 09:38:14

La loi sur le blasphème au Pakistan a une triste notoriété pour ses effet discriminatoires à l’endroit des minorités religieuses : et le cas de Asia Bibi, dont on attend le jugement en deuxième instance après sa condamnation à mort en première instance, n’est malheureusement pas isolé. Cette mesure se trouve aux articles 295/B-C et 298/A-C du code pénal. Mais comment a-t-elle vu le jour ? Historiquement, elle représente l’un des sinistres héritages du dictateur pro-islamiste Zia-ul-Haq (1978-1988). Ces normes, promulguées entre 1984 et 1986, intègrent le paragraphe originel 295/A que les Anglais avaient inséré dans le code pénal indien. Mais alors que la disposition coloniale entendait protéger les lieux de culte de toutes les religions – sur l’arrière-plan des tensions croissantes entre musulmans et hindous –, les nouveaux paragraphes voulus par Zia-ul-Haq (que Nawaz Sherif a rendu encore plus stricts en 1990) que la cour fédérale charaïtique pakistanaise, en surenchère, a censurés comme trop laxistes) vont à sens unique. Il y est notamment interdit de porter atteinte au Coran, sous quelque forme que ce soit, ainsi que de prononcer des expressions offensives envers le prophète de l’Islam, « en paroles, dites ou écrites, ou par des représentations visuelles », et envers les protagonistes de l’histoire sacrée islamique, en particulier les femmes du Prophète et sa famille, les quatre califes bien guidés, et les Compagnons. Le jugeant trop peu, l’article 298, interdit au « groupe Qadien ou Lahori (qui s’appellent eux-mêmes Ahmadi) » d’attribuer le titre de « Commandeur des croyants » à quiconque d’autre que les quatre califes bien guidés, ou celui de « Mère des croyants » à quelqu’un d’autre qu’une femme de Muhammad, d’appeler « membre de la Maison » quelqu’un qui ne soit pas membre de la famille de Muhammad, d’appeler leur lieu de prière « mosquée » ou « azan » leur appel à la prière. Le code enfin interdit aux Ahmadi de se dire musulmans. Le tout accompagné de peines draconiennes, allant jusqu’à la prison à vie et la mort. Ces normes constituent un exemple efficace du raidissement que la sharî’a classique (qui est une jurisprudence plutôt qu’un droit) subit dans le processus de sa traduction dans les codes de lois modernes. Mais il y a plus : elles s’inscrivent dans un climat de mobilisation permanente qui tend à présenter l’Islam au Pakistan come sous le coup d’une menace constante. Affirmation pour le moins surprenante dans un pays où 96% de la population est musulmane et où la Constitution de 1973, à l’article 3, attribue à l’État la tâche première de « permettre aux musulmans […], individuellement et collectivement, d’ordonner leur vie en accord avec les principes fondamentaux et les concepts de base de l’Islam, et de leur offrir les moyens de comprendre le sens de la vie selon le Saint Coran et la Sunna ». Sans aucun doute, des lois comme celles sur le blasphème servent à contenir la tension sociale dans le pays, en perpétuant l’existence de boucs émissaires (les minorités religieuses non musulmanes, mais aussi la communauté chiite) sur lesquels faire retomber la responsabilité des échecs économiques et politiques dont témoigne l’histoire récente du Pakistan[1]. Augmenter les limitations, c’est augmenter les conflits En effet, et contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, de nombreuses études – Pew Forum en tête – ont montré que le niveau de violence à motivation religieuse est directement proportionnel aux efforts que l’État déploie pour favoriser une foi par rapport aux autres. « Plus l’État impose des limites, plus les antagonisme à motivation religieuse augmentent »[2]. Et le Pakistan ne fait pas exception. On ne compte, entre 1927 et 1986, que 7 cas de blasphème, alors que de 1986 à aujourd’hui, ils ont déjà dépassé le millier, et que la norme sur le blasphème a fait déjà vingt morts. Même si jusqu’à présent aucune condamnation officielle n’a été exécutée (probablement en raison des réactions internationales que cela soulèverait), beaucoup d’accusés ont succombé en prison à quelque sicaire, bien d’autres ont été lynchés par une foule en fureur. Le seul fait de proposer de toucher à cette loi peut coûter cher, comme le montre l’assassinat de deux hommes politiques courageux qui s’étaient battu pour la modifier : le chrétien Shahbaz Bhatti, ministre des minorités, et le musulman Salman Taseer, gouverneur du Punjab. Malgré cela – ou peut-être justement à cause de cela, la loi est devenue une sorte d’emblème, à tel point que le Pakistan a présenté à la commission ONU des Droits de l’homme la proposition d’ « étendre au niveau mondial ses propres lois sur le blasphème »[3]. Incidents globaux Après trente ans d’abus, la tentation est forte de liquider comme provocation non seulement cette proposition du Pakistan, mais aussi toute une série de requêtes analogues présentées au fil des ans par l’Organisation de la Conférence Islamique, et qui invoquent la protection des religions (au pluriel). Il est facile d’opposer à ces requêtes le principe de la liberté d’expression, mais il faut aussi reconnaitre qu’il existe un problème avec les symboles religieux. La liste des incidents à base confessionnelle montés exprès ces dernières années est très longue : on va des Corans au bûcher mis en scène par un obscur pasteur en Floride à des films offensant la figure de Muhammad, mais aussi à de nombreuses profanations de lieux de culte ou de symboles religieux juifs et chrétiens. Pour ne citer qu’ un exemple, en Égypte, le shaykh salafiste Abu Islam en 2012 a brûlé la Bible en public et exhorté ses partisans à uriner dessus. Dans cette optique, les propositions de « protection des religions » peuvent êtres comprise comme la réponse – erronée – à une nécessité réelle : définir jusqu’où peut arriver la liberté d’expression, et s’il existe une limite au droit de critique et à la créativité artistique. D’instinct, la réponse de l’Occidental moyen à ces questions est : non, quitte ensuite à devoir prendre acte des incidents continuels qui se produisent au niveau mondial, et qui montrent que chaque geste individuel doit désormais prendre en considération les sensibilités d’un auditoire médiatique potentiellement global. Du côté musulman, en revanche, comme nous l’avons vu, on propose souvent l’idée d’une neutralisation préventive, au nom du principe selon lequel « toute religion doit respecter les autres ». L’expression en soi pourrait être acceptée et partagée, mais elle finit dans les faits par signifier qu’il faudrait refuser toute critique à toute religion. Il n’est pas difficile de comprendre que cette option est sur le plan concret inacceptable. Et ceci non seulement, comme c’est évident, pour ceux qui ne se reconnaissent en aucune religion (et seraient ainsi réduits au silence), mais aussi pour les croyants, qui se trouveraient en fin de compte réduits à un dialogue d’aimables courtoisies, sans la possibilité d’un débat réel. En effet, les musulmans eux aussi, lorsqu’ils invoquent ce principe, le font en réalité à partir d’une pré-compréhension des autres religions qui est implicite dans le concept islamique de (mono-)prophétie : les autres religions, en effet, ne doivent pas être critiquées dans la mesure où elles se conforment à l’image que le Coran en donne. Le problème est plus ardu qu’il ne semble à première vue, parce que chaque foi contient inévitablement des éléments de rupture (et donc de critique, même vigoureuse) avec la tradition qui la précède. Il serait fort singulier de voir, si l’on appliquait ce principe de « protection des religions », interdire aux prêcheurs musulmans de stigmatiser les pratiques païennes de l’Arabie préislamique. Difficile, en tout état de cause, d’imaginer que ce pourrait être le but de la requête présentée par le Pakistan aux Nations-Unies. Arrêter la haine Commentant des événements qui, pendant l’été 2012, avaient eu comme protagonistes des militants salafistes et qui, une fois de plus, avait mis en lumière le problème des limites de la liberté d’expression, le juriste tunisien Ben Achour écrivait : « Si la notion de muqaddasât [choses sacrées] est laissée entre les mains du pouvoir politique, ce dernier se présentera comme arbitre du jeu et donc maître des consciences. On revient ainsi à l’État théocratique. […] À mon sens, la liberté d’expression artistique et philosophique doit être étendue sans limites, à moins qu’elle ne perturbe l’ordre public »[4]. Cette affirmation de Ben Achour semble viser juste, car elle permet de sortir de l’impasse. Du point de vue des principes, il faut accorder la priorité au droit de critique, sans lequel la pensée ne peut réellement avancer. Le nombre d’intellectuels musulmans qui ont dû se réfugier en Occident montre bien que le vrai problème aujourd’hui dans beaucoup de pays islamiques est de libérer la parole de la crainte de l’accusation d’hétérodoxie, et non de protéger une religion qui est déjà massivement présente dans la vie quotidienne. L’éditorialiste égyptien Muhammad Khaïr écrivait avec lucidité : « Les rédacteurs de la Constitution [islamiste de 2012] combattent une bataille imaginaire contre les fantasmes de « l’identité », du « prosélytisme », de la « propagande chiite » et de « l’occidentalisation » et autres « conspirations », mais le résultat est que la Constitution, au lieu de jouer son rôle de garante des droits et des libertés, finit par faire exactement le contraire, dans la mesure où elle cherche à protéger tous ceux qui jouissent de la majorité, du pouvoir et de l’autorité »[5]. Mais on trouve également, dans la proposition de Ben Achour, une clause importante, la référence à l’ordre public. Bien que ce principe se prête à des utilisations abusives, il a l’avantage de toucher non le domaine des convictions, mais celui des comportements concrets. C’est-à-dire qu’il faut interdire les comportements qui, de la critique, passent à l’attaque contre les personnes et leur dignité, compromettant ainsi le bien concret de la coexistence – alors que l’État n’a aucun titre pour juger de l’orthodoxie ou non orthodoxie d’une position théologique. À notre avis, ce simple principe (qui, entre autres, inspirait la loi pakistanaise avant les ajouts de Zia-ul-Haq) suffit pour permettre à la pensée critique de s’exprimer en liberté, sans oublier les retombées également communautaires des choix de chacun, et les offenses que des atteintes gratuites aux symboles sacrés comportent inévitablement. Bref, c’est une chose que de brûler le Coran (acte à condamner sans réserve), c’en est une autre que de discuter de méthodes d’exégèse sans courir le risque d’une accusation d’apostasie (voir le cas de l’égyptien Nasr Abu Zayd). La proposition de sanctionner globalement toute « diffamation des religions » s’avère, justement parce qu’elle ramasse tout sous le même chapeau, confuse et potentiellement dangereuse. Ce qu’il faut condamner plutôt, c’est l’incitation à la haine. Cette incitation, du reste, la loi pakistanaise actuelle sur le blasphème en constitue malheureusement un exemple raffiné. [1] Sur la condition des chrétiens au Pakistan, voir l’article très détaillé de John O’Brien, Christians in Pakistan, «Islamochristiana» 39 (2013), 175-189. [2] Angelo Scola, Non dimentichiamoci di Dio (N’oublions pas Dieu), Rizzoli, Milan 2013. [3] L’expression se trouve dans l’Annual Report of the United States Commission on International Religious Freedom, mai 2009, 65. [4] Yadh Ben Achour, La mesure de la liberté: liberté sans mesure ?, « Oasis » 16 (2012), 18. [5] Muhammad Khaïr, Il mondo dell’uomo (le monde de l’homme), publié originellement sur at-Tahrîr, 13 novembre 2012.