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Si global n'est pas synonyme d'universel

L'Islam s'adapte aux contextes les plus disparates, donnant naissance à différents modèls de civilisation

Cet article a été publié dans Oasis 25. Lisez le sommaire

Dernière mise à jour: 09/05/2019 16:42:04

the-sociology-of-islam-1503914518.jpgCompte rendu de Armando Salvatore, The Sociology of Islam. Knowledge, Power and Civility, Wiley Blackwell, Chichester (UK) 2016

 

Peu connu en dehors des milieux universitaires, probablement aussi à cause de la complexité théorique de ses écrits, Armando Salvatore, professeur de Global Religious Studies à la McGill University de Montréal, est l’un des plus intéressants spécialistes contemporains de l’Islam : engagé depuis des années dans un parcours de recherche pour comprendre cette grande religion en la soustrayant à la vision déformante de l’orientalisme, mais sans se laisser prendre au piège des impasses des études post-coloniales. Son dernier ouvrage, The Sociology of Islam. Knowledge, Power and Civility, premier volume d’un projet de trilogie, va dans cette direction. Le livre analyse la manière dont, dans l’Islam, le rapport entre savoir et pouvoir a donné forme à des modèles de civilité (civility), entendue comme l’ensemble de normes, coutumes, comportements et modes d’autodiscipline, qui, d’une manière quasi invisible, garantissent le lien social en empêchant l’explosion de conflits.

 

En ce sens, la civilité est « essentielle pour le tissu social tout autant que la gravité (considérée en physique comme la plus faible des forces fondamentales) l’est pour le monde physique » (p. 25). Partant de ce point de vue, Salvatore entend proposer un concept de civilité plus transversal que celui contenu dans l’idée de « société civile », trop lié à des « trajectoires hégémoniques occidentales » et en particulier aux Lumières écossaises, qui postulent, sans fondement estime Salvatore, un lien social fondé sur la confiance spontanée entre individus qui poursuivent leur propre intérêt. Dans le même temps, la notion de civilité permet d’éviter les connotations idéologiques contenues dans la catégorie de civilisation, un terme qui non seulement évoque le passé colonial, mais finit dans les sciences sociales par instituer une parfaite superposition entre religion et culture, jusqu’à sa cristallisation dans le « mythe » (ainsi l’appelle Salvatore) du « choc des civilisations ».

 

Pour surmonter ces distorsions, Salvatore s’appuie d’une part sur le philosophe italien Giambattista Vico, et de l’autre sur l’historien américain de l’Islam Marshall Hodgson. Le premier, contemporain de la période écossaise des Lumières, fournit une explication de la cohésion sociale alternative à la vision « commerciale » fondée sur le contrat. Le second conçoit l’Islam « comme un œcoumène trans-civilisationnel plus que comme une civilisation monolithique autosuffisante » (p. 31). En outre, Hodgson, renversant un paradigme consolidé de l’orientalisme, n’inscrit pas l’apogée de l’Islam à l’époque d’or du califat abbasside, mais dans ce qu’il appelle les « périodes du milieu », c’est-à-dire les siècles qui ont suivi la fin du califat, et au cours desquels l’Islam connut sa plus grande expansion, en s’appuyant en particulier sur l’union entre réseaux commerciaux et confréries soufies. C’est au moment où il perd sa solidité institutionnelle que l’Islam montre sa capacité de s’adapter aux contextes les plus disparates, donnant naissance à un ethos cosmopolite et à des modèles de civilité fondés d’un côté sur la normativité de la charia et de l’autre sur la culture « laïque » de l’adab, terme qui désigne à la fois la littérature de cour et les bonnes manières.

 

Selon Salvatore donc, contrairement aux allégation du discours orientaliste, il n’est pas vrai que l’Islam soit incapable d’un renouvellement endogène. Ce qui est vrai plutôt, c’est que la domination coloniale l’a enserré dans une grille, la grille westphalienne, et en a étouffé les potentialités : « Alors que la civilité précoloniale était fondée sur un équilibre fragile de connectivité sociale, autonomie individuelle et distinction culturelle entre couches sociales, le cadre de l’État-nation qui sert de matrice à la société civile moderne n’a pas été capable de sauvegarder cet équilibre sur la longue durée et au niveau global. Le manque d’universalité de l’hégémonie européenne est mis en évidence justement par la récurrence de ces déséquilibres » (p. 253). L’analyse de Salvatore semble minimiser les problèmes suscités par la rencontre entre Islam et modernité. Mais sa réflexion pose une question décisive, qui va bien au-delà des confins de la recherche académique : le monde dans lequel nous vivons est global, mais il continue à être incapable d’universalité.

 

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que la responsabilité les auteurs et ne reflètent pas nécessairement la position de la Fondation Internationale Oasis

Pour citer cet article

 

Référence papier:

Michele Brignone, « Si global n'est pas synonyme d'universel», Oasis, année XIII, n. 25, juillet 2017, pp. 136-137.

 

Référence électronique:

Michele Brignone, « Si global n'est pas synonyme d'universel », Oasis [En ligne], mis en ligne le 29 août 2018, URL: https://www.oasiscenter.eu/fr/si-global-n-est-pas-synonime-d-universel-sociology-of-islam.

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