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Si la réalité dépasse la science-fiction, le cinéma se tait

Quand Hollywood ne comprnd pas ce qui se passe, il fait piètre figure

Cet article a été publié dans Oasis 22. Lisez le sommaire

Dernière mise à jour: 05/06/2019 11:14:40

I_figli_degli_uomini.jpgUn pullman bondé d’immigrés défile entre les militaires qui patrouillent la ville, armes au poing et chiens en laisse. À l’entrée des gares, dans l’indifférence des passants, de grandes cages : des humains y sont enfermés, traités comme des animaux. Dans un paysage urbain d’apocalypse, un haut-parleur martèle son message obsédant : « L’Angleterre vous soutient et vous offre un abri. Ne soutenez pas le terrorisme ! ». En 2006, à la sortie des Les fils de l’homme, réalisé par Alfonso Cuarón, les images – tout comme les paroles de P.D. James, auteur du roman dont avait été tiré le film –, renvoyait à un scénario futuriste de l’an 2021. Le metteur en scène mexicain avait utilisé des plans généraux et des plans séquence, tournant la fiction comme s’il s’agissait d’un documentaire. C’était il y a moins de dix ans, et les chroniques nous présentent aujourd’hui des images analogues. Voire souvent plus cruelles, comme la scène enregistrée en cachette dans le centre d’accueil de Röszke, Hongrie, où la police lance des morceaux de pain à des centaines de réfugiés affamés. Et lorsque la réalité ressemble trop à la science-fiction, le cinéma baisse les bras.

 

 

Al-Hayat_Media_logo.pngDe fait, la stratégie de la terreur qui est en train d’effacer ces dernières années la présence des chrétiens en Syrie et en Irak, s’étendant à la Libye, au Kenya, au Nigeria et à une bonne partie du Moyen-Orient, n’a pas laissé de traces au cinéma. Et cela n’a rien d’étonnant si l’on pense que, à cent ans du génocide arménien, on compte sur les doigts de la main les films consacrés à ce sujet. En revanche, ce ne sont pas les images racontant les prouesses de l’EIIL qui manquent. Il y a les chroniques des journaux télévisés, avec les milliers de migrants qui chaque jour frappent aux portes des frontières européennes. Et il y a les images produites par les djihadistes eux-mêmes, organisés en trois sociétés qui produisent des vidéos destinées à l’Occident, au monde arabe, et surtout au web : al-Hayat Media, née en mai 2014, al-Furqan, présente en Irak depuis 2006, al-I‘tisam, syrienne. Il s’agit de typologies diverses de communication, qui envahissent le web et les salons de nos maisons : il y a les images de la terreur – les têtes coupées, les espions présumés exécutés de manières les plus atroces, les enfants qui tirent sur les prisonniers – et il y a les images de la séduction : les premières servent à enrôler des djihadistes dans le monde, les autres à rassurer. Ils apprennent vite, les hommes du « Califat » : ils ont compris que la terreur ne paie pas toujours et ils sont passés des premiers montages de photos, avec les bourreaux géants et les victimes pliées sous leurs chaînes, à ce que l’on appelle les « mudjatweet » d’aujourd’hui, séduisants et très, très social. Minispots faits de premiers plans et images brèves, montés à toute volée, piqués sur les marchés de quartier, aux familles en fête. Sécurité, paix, bien-être : une idée de bonheur, voilà ce que suggèrent les spots, pas si éloignée de la nôtre. Et tant pis si, de temps à autre, entre les fruits et le kebab, on voit poindre un kalachnikov.

 

 

Hollywood se tait, et s’il parle, il fait piètre figure, notamment parce qu’il ne comprend pas grand-chose de ce qui se passe. La Mecque du cinéma a toujours soutenu Obama, exaltant son image jusqu’à l’empyrée. Et maintenant, juste comme son président, elle est la dernière à comprendre que le soutien américain aux rebelles en Syrie n’a pas affaibli Assad, mais a renforcé l’EIIL ; que la présence des chrétiens au Moyen-Orient n’est pas négligeable, ne serait-ce que parce qu’aux yeux des terroristes, ils représentent l’Occident tout entier ; et que pour résoudre la situation, il ne suffit pas de quelques drones qui frappent au hasard. Il faut penser à l’après, et cela vaut aussi pour la vieille Europe qui promet des raids aériens en Syrie et ne parvient pas à gérer les frontières.

 

 

L’alternative est Sly : et de fait, certains ont retenu leur souffle lorsque Sylvester Stallone, après avoir annoncé sur Twitter le titre du nouveau Rambo, Last Blood, a révélé que « des équipes au travail en Syrie et en Irak où l’EIIL a ses forteresses » seraient en train de collaborer avec la population pour réaliser un film plus vrai que le vrai. La déclaration a fait le tour du monde en quelques heures, et a été démentie, heureusement, un instant avant que l’EIIL ne la prenne au sérieux.

 

 

Nemico_invisibile.jpgNon que l’Amérique ait totalement oublié le 11 septembre. On parle encore de terrorisme, du moins dans les séries télévisées de Fox. Mais il s’agit d’un ennemi sans nom, sans visage et sans contenus : le terroriste islamiste est le méchant du jour plus que le protagoniste inquiétant de l’histoire globale. Le film La sentinelle de Paul Schrader en est un exemple parfait. Il y a Nicolas Cage, combattant de la CIA tout près de la retraite : il a été dans le passé torturé par des fondamentalistes, maintenant, il en veut au cynisme des services. Le terroriste qui lui a coupé la moitié de l’oreille et continue à sévir entre Roumanie et Kenya, est encore vivant lui aussi. Dans l’affrontement final, ils semblent deux boxeurs sonnés sur le ring : et la métaphore qui voit Cage atteint de démence sénile et Mohammed consumé par la thalassémie glisse dans le ridicule. Pour tous deux, de toute façon, l’heure est passée de défendre identité et valeurs.

 

 

En somme, il y a de la faillite dans l’air, et on voit se profiler un cul de sac même pour ceux qui, à première vue, semblent avoir gagné. En ce cas, le cinéma aide à comprendre que la volonté de puissance, l’obsession du contrôle, les stratégies, ne garantissent pas un happy end. À Venise, par exemple, la Turquie était représentée, outre que par Pamuk, le Nobel mis à l’index pour avoir parlé du génocide arménien, par Frenzy (Abluka), le film d’Emin Alper, où deux frères s’épient l’un l’autre, l’État est impuissant à combattre le terrorisme interne et l’on voit croître un extrémisme sans raisons. Ce sont les conséquences que paie l’identité d’un pays soupçonné de faire le double ou le triple jeu sur l’échiquier international.

 

 

taxi-teheran-film.jpgJuste retour parfait aussi pour l’Iran, qui a gagné un premier round avec la révocation des sanctions économiques, grâce au traité sur le nucléaire voulu par Obama. Il suffit de voir le dernier film réalisé en clandestinité par Jafar Panahi, le metteur en scène condamné à ne plus tourner pendant 20 ans, pour comprendre que le prestige de la dictature a les jours comptés. Taxi Teheran est un très beau film : Panahi l’a réalisé avec un téléphone portable, l’a fait parvenir à Berlin avec une clé USB, et a remporté l’Ours d’Or. Il raconte une journée de folie ordinaire à bord d’un taxi qui circule à travers la capitale. Deux passagers discutent pour savoir si les dernières pendaisons de voleurs à la tire peuvent servir à limiter les délits. Un vendeur de DVD pirates offre des films interdits : Allen, Kurosawa, Kim Ki-duk. Un homme blessé dans un accident, se croyant sur le point de mourir, enregistre ses dernières volontés sur le portable du chauffeur et laisse sa maison à sa femme qui, aux termes de la loi, ne pourrait hériter. L’homme s’en tire, mais la femme rappellera plusieurs fois le chauffeur de taxi pour avoir l’enregistrement. On ne sait jamais. Enfin, sur le taxi monte l’avocate de Panahi. Elle est en train d’aller voir une jeune fille qui fait la grève de la faim dans la prison où elle est recluse depuis cent jours, pour avoir tenté d’entrer dans le stade avec d’autres amies passionnées de volley-ball. L’avocate a un beau sourire, et un bouquet de roses : c’est sur la perfection de cette fleur, filmée un instant avant que le cellulaire ne soit volé par un espion du régime, que se termine le film. Un photogramme de beauté dans le désespoir de ce monde à l’envers.

 

 

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que la responsabilité les auteurs et ne reflètent pas nécessairement la position de la Fondation Internationale Oasis

Pour citer cet article

 

Référence papier:

Emma Neri, « Si la réalité dépasse la science-fiction, le cinéma se tait », Oasis, année XI, n. 22, décembre 2015, pp. 140-142.

 

Référence électronique:

Emma Neri, « Si la réalité dépasse la science-fiction, le cinéma se tait », Oasis [En ligne], mis en ligne le 27 janvier 2016, URL: https://www.oasiscenter.eu/fr/si-la-realite-depasse-la-science-fiction-le-cinema-se-tait.

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