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Religion et société

Bienvenue à Mésopotäljie, Suède moyen-orientale

Avec la fuite de communautés entières de chrétiens persécutés, c’est tout un pan du Moyen-Orient qui est venu se greffer en Suède

Cet article a été publié dans Oasis 22. Lisez le sommaire

Dernière mise à jour: 05/06/2019 10:31:49

Avec la fuite vers le Nord de communautés entières de chrétiens persécutés, c’est tout un pan du Moyen-Orient qui est venu se greffer en Suède. Entre opportunités surprenantes et risques de « rejet », il est en train de se passer quelque chose : un phénomène de contagion réciproque, une plus grande prise de conscience de la valeur des traditions millénaires en risque de disparition, mais aussi des possibilités de voir naître quelque chose de nouveau. Surtout dans une petite ville au sud de Stockholm où un tiers de la population est désormais constitué de chrétiens orientaux.

 

 

Un terrain de football : c’est de là que l’on pourrait partir pour raconter les chrétiens qui, du Moyen-Orient, ont émigré en Suède. La passion pour le hockey sur glace n’a guère conquis les gens du Levant qui préfèrent au disque le ballon. Les supporters les plus passionnés appartiennent à deux clubs : les blancs-rouges qui soutiennent la Assyriska, et les jaunes-rouges pour la Syrianska, les deux premières équipes parmi les 18 fondées par des sociétés de chrétiens qui se définissent « assyriens » ou « syro-araméens » (et derrière le choix du nom, il y a tout un monde). Sur le terrain et dans les tribunes ils expriment tout le dynamisme et aussi les divisions qui caractérisent la vie de leurs communautés. Ils sont arrivés, tour à tour, de la Turquie, de la Syrie, de l’Irak, du Liban, déplacés par les événements dramatiques du Moyen-Orient, à partir des années 1960, et avec une accélération inédite après la proclamation du néo-califat en Syrie et en Irak. Ils appartiennent aux Églises syro-orthodoxe, syro-catholique, chaldéenne, assyrienne de l’est, arménienne, maronite, copte… Ils parlent le turc et l’arabe, beaucoup aussi le néo-araméen, dérivé directement de la langue que parlait Jésus, comme ils le précisent eux-mêmes avec fierté. Et tandis que tu les écoutes et les regardes en pleine action, tu te demandes : pourquoi. Pourquoi précisément en Suède ? Pourquoi, ayant vécu ces terres de soleil et de lumière où l’on arrive à 50 degrés l’été, pourquoi ont-ils choisi cette destination « arctique », où la nuit, en hiver, dure des mois et les températures sont glaciales ? Quelle vie mènent sous ces latitudes le Syrien et l’Irakien qui ont échappé aux bourreaux du Calife ?

 

 

Le « parce que » s’esquisse dans les chroniques et la géographie de ce pays : la population n’atteint pas même 10 millions d’habitants, la densité démographique y est très basse, 21 habitants au kilomètre carré environ, et l’accueil des étrangers est depuis toujours considéré comme une opportunité de croissance économique. Ce n’est que ces derniers temps qu’une partie de l’électorat se déplace vers la droite, en faveur du Parti Démocratique Suédois, pour ses slogans anti-immigrés (15% des voix aux dernières élections, mais un sondage aujourd’hui le donne à 25%).

 

 

Qui arrive d’un pays en guerre et demande asile politique connaît plus ou moins la procédure à suivre pour obtenir le permis de séjour, avec des temps et des modalités assurés ; il sait que le soutien de l’État lui est garanti pendant les mois de vérification et d’attente, qu’on lui assure un endroit où résider (des camps ou des centres pour réfugiés ou chez des proches), une allocation pour assurer sa subsistance à lui et à sa famille, des interlocuteurs chargés de répondre aux différentes questions, un parcours d’intégration au travail. À tout cela vient s’ajouter un avantage : on concède à l’immigré la possibilité de choisir la ville où il veut résider, donc de se rapprocher de parents et amis.

 

 

C’est ainsi qu’est née la Södertälje d’aujourd’hui, rebaptisée la « Alep du Nord » et, de manière encore plus métisse, « Mésopotäljie » : en quelques décennies, un pan de Mésopotamie s’est détaché du cadre géographique initial et s’est greffé en Scandinavie. Une opération complexe, encore en cours.

 

 

Södertälje, trente kilomètres au sud-ouest de Stockholm : on y arrive en quarante minutes d’un métro bondé chaque jour de milliers de travailleurs qui font la navette. Quand on sort de la petite gare, à l’exception de l’architecture nordique tout alentour, les traits des visages, les vêtements des passants, la langue que parlent les dames à l’arrêt de l’autobus, te projettent en Syrie ou en Irak. Des 91 000 habitants, 47 000 sont d’origine suédoise, 44 000 environ d’origine étrangère (dont 32 000 nés à l’étranger), provenant, par ordre d’importance, d’Irak, de Syrie, de Turquie et du Liban. Seuls 800 d’entre eux sont musulmans, les autres sont chrétiens, et l’arabe est la première (et pour beaucoup d’entre eux encore la seule) langue que l’on entend dans des quartiers entiers de cette ville qui s’étend, placide, sous le ciel bleu de Suède.

 

 

« Nous sommes une ville des migrations et ceci est désormais une partie de nous-mêmes – observe la maire de Södertälje, Boel Godner, social-démocrate à son second mandat. Aux arrivées massives qui ont suivi la guerre de 2003 puis les révoltes arabes de 2011, est venue s’ajouter la dernière marée de réfugiés qui ont fui les terroristes de l’État Islamique. Nous avons mûri, acquis une expérience notable dans l’accueil, nous savons gérer l’arrivée de centaines d’enfants dans nos écoles, mais cela ne veut pas dire qu’il n’est pas dramatique, chaque fois, de s’occuper d’installer des familles, de donner un travail aux immigrés, de trouver un soutien pour les enfants qui ne parlent pas suédois et doivent être intégrés dans les classes. Mais nous sommes cette réalité-là ». La seule chose qu’elle corrigerait dans le système suédois pour l’accueil des étrangers est la possibilité de choisir la ville de résidence, parce que cela peut créer des déséquilibres entre les régions du pays. À Södertälje il y a des maisons où vivent ensemble jusqu’à cinq ou six familles, elles se donnent un coup de main, mais la vie devient tendue et compliquée pour tous. Le taux de chômage est très élevé parmi les immigrés, et dans les prisons suédoises, près de 10% des détenus est constitué de chrétiens qui sont tombés dans les circuits de la criminalité.

 

 

 

 

 

Les églises ne suffisent pas

 

 

On peut passer une journée entière à Södertälje à faire le tour – un tour particulièrement instructif – des églises des différentes communautés, aussi bien catholiques qu’orthodoxes. Le dimanche, elles sont bondées, contrairement à celles de l’Église luthérienne de Suède (religion d’État jusqu’en l’an 2 000), de moins en moins fréquentés ; pour certaines communautés, les espaces sont devenus insuffisants : on les agrandit quand on peut, ou on en construit de nouveaux. En ce moment, on attend la construction imminente d’une nouvelle église chaldéenne : «Aller à l’église, pour eux, est une question fondamentale, existentielle, il est donc juste qu’ils puissent construire les églises dont ils ont effectivement besoin », commente la maire.

 

 

Dans la petite église syro-orthodoxe consacrée à saint Gabriel, aménagée à l’intérieur d’un complexe immobilier populaire occupé il y a déjà des dizaines d’années par des réfugiés syriens, des écrans sont allumés qui portent les textes de la liturgie en trois langues : arabe, syriaque et suédois. Pour les nouvelles générations, la langue liturgique est désormais incompréhensible, et, armé de la technologie, le curé cherche à affronter la Babel linguistique de ses ouailles.

 

 

Les deux cathédrales syro-orthodoxes se dressent à quelques kilomètres de distance l’une de l’autre : Saint Jacob, siège de l’évêque Julius Abdul Ahad Shabo, et Saint Ephrem, dirigée par l’autre évêque de la même Église, Dioscorus Benjamin Aktas. La division en deux diocèses distincts, érigés sur le même territoire, est due, dit-on, à des questions de clan que leur Patriarche commun, Mar Ignatius Aphrem II, venu récemment en visite pastorale, n’est pas parvenu à résoudre. Il semble que la première église soit préférée par qui interprète l’appartenance à l’Église syro-orthodoxe sur un mode plus ethnico-politique. Pour revenir à la métaphore du football, il s’agirait des supporters de l’Assyriska, ceux qui ont tendance à s’appeler « assyriens ». La seconde, au contraire, est fréquentée par des fidèles qui mettent l’accent sur la pratique religieuse comme facteur unifiant de la communauté, soutiennent Syrianska et préfèrent se définir « syro-araméen ».

 

 

Saint Oscar, lui, est le patron de la paroisse catholique de rite latin de Södertälje, qui couvre aussi les villes voisines de Nykvarn et Järna : au total, quelque 5 120 fidèles partagés entre 2 400 chaldéens, 680 syro-catholiques, 150 arméniens, 58 maronites, 5 à 10 melkites, et 5 ou 6 Suédois (les chiffres concernent uniquement les fidèles enregistrés : tous, notamment les derniers arrivés, ne le sont pas). Le dimanche, ici, à 10 heures on célèbre la messe en suédois selon le rite romain, à 11h30 la messe en arabe selon le rite arménien, à 17 h la messe en langue syriaque et rite chaldéen.

 

 

L’église catholique de Saint Jean accueille une partie de la communauté chaldéenne, rattachée à l’évêque catholique latin de Stockholm, Mgr Anders Arborelius, mais on dit que celle-ci commence à demander la nomination d’un évêque chaldéen à Södertälje même. Ici, de bon matin et tôt l’après-midi, le chœur se réunit pour les répétitions. Ce sont des jeunes comme Shahd Malalakha, 23 ans, arrivée ici il y a 9 ans. Elle travaille dans un café, a épousé un irakien ; elle trouve entre les murs de cette église ce dont elle a besoin pour vivre : « Émigrer en Suède a changé complètement mon rapport avec la foi. C’est devenu une question plus personnelle ». Elle n’a pas d’amis suédois, et ne sait guère pourquoi, elle a plutôt des connaissances musulmanes : en dépit de ce qu’elle a souffert de la part de certains groupes terroristes dans sa patrie, elle ne nourrit aucun désir de vengeance : « Nous sommes des enfants de Jésus qui nous a enseigné sur la croix à pardonner. Nous ne pouvons que l’imiter : les musulmans apprendront à nous connaître petit à petit ».

 

 

Mary n’est pas d’accord avec elle, Mary qui s’est sauvée de son petit village entre Mossoul et Erbil : « Les musulmans nous ont tout pris. Et nous ne pouvons revenir chez nous parce que nous avons perdu toute confiance en eux. Ils ont occupé nos maisons, semé des bombes partout. Pour ce qui est de la violence, ils ne sont pas en reste ». Mais si Shahd n’a pas peur de l’Islam, elle craint un autre ennemi : « En Irak, ils te coupent la tête. Ici, on te coupe l’esprit » : pour elle, le monde extérieur exerce une force d’attraction capable, avec son offre de liberté « exagérée », de réduire en cendres la relation personnelle avec Dieu. Un problème aussi pour Yusuf Matte, qui dirige le chœur tandis que ses enfants Antonius et Maria jouent entre les bancs de l’église : « Je ne suis pas préoccupé pour moi, mais pour mes enfants : comment feront-ils pour conserver la foi si ici, à l’école, la maîtresse leur répète que Dieu n’existe pas et propose une toute autre manière de vivre ? »

 

 

Le risque de perdre la foi est réel pour Hǻkan Sandvik également : pasteur de l’Église de Suède, très actif dans la Sankt Ignatios Academy, qui promeut l’œcuménisme entre les Églises de tradition byzantine et de l’orthodoxie orientale présente dans le pays. Le patriarche d’une Église orientale –raconte Hǻkan, qui a vécu douze ans au Moyen-Orient – recommandait à ses fidèles sur le point de quitter leur pays : « Si vous devez vraiment partir, au moins n’allez pas en Suède, si vous ne voulez pas perdre vos enfants ». Une clairvoyance qui, dit-il, se double d’un autre paradoxe impressionnant : en accueillant si généreusement les demandeurs d’asile syriens et irakiens, quasiment en les « invitant » et en leur offrant les meilleures conditions de vie, la Suède se trouverait jouer le rôle de « complice » involontaire de la stratégie diabolique de l’EIIL : vider le Moyen-Orient de toute présence chrétienne.

 

 

Mais dans cette phase intermédiaire, de chrétiens déjà émigrés et déracinés mais non encore intégrés, que se passe-t-il ? Quelque chose qui a à voir avec la lente transformation générée par la rencontre/confrontation entre styles de vie et visions du monde opposés. S’il y en a qui craignent pour les enfants, pour la traditio de la foi, il y en a aussi qui remercient la Providence pour la conversion (le mot exact serait metanoia) survenue lors du passage de l’Est vers le Nord. Tel Manzin Noel : quand, adolescent, il vivait dans la plaine de Ninive, il allait à la messe simplement « parce que ça se fait », parce que tous attendaient de lui qu’il y aille. Mais quand il est arrivé ici, il a pu et dû décider : il a choisi d’y aller parce que c’était lui qui le voulait, parce que cela l’aidait à vivre. Au point de choisir de se faire diacre au service du diocèse catholique : « Nous sommes ici pour dire, avec notre vie, qu’il est beau d’être chrétien. La foi n’est pas question de règles ou de traditions à conserver, mais c’est la beauté de vie à témoigner, comme dit le pape François ». Comme lui, May et sa jeune nièce Maryam, originaires de Mossoul, sont reconnaissantes à la Suède qui les accueille, et ne se lassent pas de restituer quelque chose en manifestant, et pas seulement en paroles, quelle importance revêt leur rapport personnel avec Jésus. De même Elias et Mary, originaires de Beyrouth. Arrivés ici en 2006, pendant la guerre du Liban, après des débuts très durs, ils sont orgueilleux aujourd’hui de se considérer comme « parfaitement intégrés », libano-suédois de foi chrétienne. « Quand je suis arrivée – raconte Mary – je me sentais seule et j’ai pensé qu’il valait mieux vivre pour quelqu’un. Et pour qui, si ce n’est pour Jésus? ». « Si tu veux devenir saint – commente Elias – il faut venir en Suède ».

 

 

 

 

 

Une bouffée de jeunesse

 

 

Une bouffée de jeunesse : c’est en ces termes que Mgr Arborelius, premier évêque de nationalité suédoise d’un diocèse érigé seulement en 1953, définit l’effet de la présence de ces antiques-nouveaux chrétiens : une possibilité de revitaliser l’église catholique locale. Une invitation à revenir au cœur de la foi au milieu de gens qui semblent avoir expulsé à jamais Dieu de leur vie : « Nous catholiques, avec les orthodoxes, constituons à peine 1 à 2% de la population, avec 44 paroisses dans un pays qui est parmi les plus vastes d’Europe. Notre société est considérée comme l’une des plus sécularisées, et seul qui a une foi « personnalisée » peut survivre ici en chrétien. Mais le vent tourne. Prenons par exemple Södertälje : c’était la ville qui avait le taux le plus bas de fréquentation à la messe dominicale, aujourd’hui, c’est celle qui l’a le plus élevé! ».

 

 

Grâce à eux. Grâce à des jeunes comme Jessica Moussa, 23 ans, les yeux sombres, les cheveux longs, un sourire radieux et libanais. Elle a été élue présidente de la pastorale diocésaine des jeunes, parle couramment l’arabe, le suédois et l’anglais, organise mille activités pour les jeunes catholiques, et est la porte-parole la plus autorisée d’une communauté juvénile plurielle : les chaldéens sont les plus nombreux, puis vient le groupe des croates et celui des polonais. Ils ne se comprennent pas toujours, car ils parlent des langues différentes. Mais ils ont en commun le même besoin d’un endroit où se retrouver pour sentir qu’ils ne sont pas seuls, un endroit où apprendre à dire les raisons de leur foi.

 

 

« Ces chrétiens d’Orient nous déroutent ! – observe Helena D’Arcy, danoise-suédoise blondissime aux yeux bleus, responsable du Mouvement pour la Vie, en l’attente de son sixième enfant. Par leurs liens avec l’Église, par le soin particulier qu’ils consacrent à la famille et aux rapports interpersonnels, ils secouent notre paradis d’individualisme narcissique. Ici, si tu fais ne serait-ce qu’une allusion à Dieu en parlant avec les Suédois, il semble que l’argument glisse sur eux. Et voilà qu’arrivent justement chez nous ces communautés qui se fondent sur le lien personnel et communautaire avec Dieu. Est-ce un hasard ? ».

 

 

Et ils arrivent en portant avec eux toutes leurs contradictions et problèmes. Un exemple : la plupart des demandes de reconnaissance de nullité de mariage déposées devant le tribunal ecclésiastique provient de chrétiens immigrés. Certains mariages arrangés dans leur pays se défont au contact d’un contexte social et juridique complètement différent, qui par ailleurs protège fortement la femme single. Des conventions sociales d’une cohésion granitique dans la patrie d’origine, ici, souvent, comme du fait d’une réaction chimique déchaînée par le contact d’éléments différents, se délitent.

 

 

 

 

 

Face à face avec le métissage à Vadstena

 

 

Mais pour entrer encore plus avant dans le processus en cours en Suède et regarder en face cette mutation suscitée par le croisement de traditions et de cultures, il faut aller à Vadstena. Là, tous les deux ans, se réunit le peuple de l’Église catholique suédoise pour un happening de connaissance mutuelle et pour célébrer une messe solennelle autour de son évêque. On arrive dans la ville de sainte Brigitte, patronne de la Suède, depuis la capitale en avalant des kilomètres infinis de forêts et d’espaces de ce vert dont on ressent la nostalgie dès qu’on en détourne le regard. Entre les murs d’un antique château, à la fin de l’été, se déroule la fête multicolore et polyglotte du diocèse composé de quelque 170 nationalités, un patchwork enchevêtré qui se développe au fil des différents stands consacrés aux œuvres de charité, aux ordres religieux, au mouvement pour la vie, aux mouvements et charismes divers, à l’édition et aux medias diocésains…

 

 

Ici, à Vadstena, on voit la trame de l’histoire se recomposer, on voit plus clairement les défis que doivent affronter ces chrétiens qui ont quitté le Moyen-Orient à cause des persécutions, et qui peut-être n’y reviendront plus. On saisit mieux la pression du défi de la « conservation » : sauver et protéger ce patrimoine sans prix d’une culture chrétienne qui s’est développée au Moyen-Orient, toute une trame de valeurs et de traditions qui remonte à deux mille ans, un trésor consolidé par des persécutions répétées au cours des siècles, et qui aujourd’hui, justement dans sa terre d’origine, est l’objet d’une violence qui vise systématiquement à l’anéantir.

 

 

C’est cela, le grand dessein qui anime le travail quotidien de dizaines d’associations culturelles, sportives et récréatives, nées spontanément au fil des décennies en Suède et réunies sous le chapeau de fédérations comme la Syriaco-araméenne et l’Assyrienne, qui comptent des dizaines de milliers d’inscrits et se sont dotées de journaux et de télévisions satellitaires. C’est un parcours fascinant, qui suscite un sentiment d’appartenance et un orgueil militant et puissant, comme on peut le voir chez ceux qui portent à leur poignet un bracelet avec le mot « Seyfo » – pour n’oublier jamais, pas même un instant, le génocide d’arméniens et de syriaques au début du XXe siècle.

 

 

Et pourtant cette voie, si audacieuse soit-elle, a un point faible : c’est comme si l’on demandait à celui qui la suit de jouer en défense, de porter le regard vers le passé plutôt que vers l’avenir. Mais si l’on concentre toutes ses énergie à se rappeler comment était jadis la vie, à faire revivre un passé assyrien glorieux, à se défendre du monde extérieur, comment peut-on aller de l’avant ? Le défi, en revanche, naît lorsque l’on s’abandonne à la rencontre effective avec le voisin, ici et maintenant, jusqu’au jeu hasardeux du mélange réciproque de cultures et de civilisations – et ceci n’est possible que lorsque les barrières défensives s’abaissent, sans par ailleurs se trahir soi-même. Une ouverture qui peut faire naître quelque chose de nouveau, même si nul n’est à même actuellement de mesurer et de prévoir ce que ce sera, ni comment cela se fera, ni quand cela arrivera. Sur cette ligne de crête aussi, les risques ne manquent pas : risque de se perdre, d’oublier ou de laisser faiblir jusqu’à s’éteindre ce qui fait l’unicité et l’originalité de ces communautés. Risque de se séculariser, comme le craint ce patriarche oriental.

 

 

Et pourtant, à Vadstena, quand on s’arrête tout simplement un instant et que l’on jette un regard sur ce peuple qui vient de villages perdus de Suède après avoir déjà traversé mille frontières, c’est ce second défi, le défi du métissage, qui se confirme comme un fait que l’histoire a déjà imposé d’elle-même : un fait qu’il faut certes reconnaître et gouverner, mais qu’il serait absurde de vouloir entraver ou tenter d’endiguer.

 

 

C’est là un défi très difficile, mais, à coup sûr, génératif.

 

 

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que la responsabilité les auteurs et ne reflètent pas nécessairement la position de la Fondation Internationale Oasis

Pour citer cet article

 

Référence papier:

Maria Laura Conte, « Bienvenue à Mésopotäljie, Suède moyen-orientale », Oasis, année XI, n. 22, décembre 2015, pp. 114-128.

 

Référence électronique:

Maria Laura Conte, « Bienvenue à Mésopotäljie, Suède moyen-orientale », Oasis [En ligne], mis en ligne le 27 janvier 2016, URL: https://www.oasiscenter.eu/fr/bienvenue-mesopotaljie-suede-moyen-orientale.