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Religion et société

D’abord chrétiens, ou d’abord citoyens ? Les deux

Fidèle devant la cathédrale Saint-Joseph à Abou Dhabi. Au fond les minarets d'une mosquée [© Oasis]

Les chrétiens orientaux furent partagés entre l’appartenance communautaire et l’appartenance à la collectivité dans laquelle ils vivaient

Cet article a été publié dans Oasis 22. Lisez le sommaire

Dernière mise à jour: 04/06/2019 12:48:33

Déjà du temps des croisades, les chrétiens orientaux furent partagés entre l’appartenance communautaire et l’appartenance à la collectivité dans laquelle ils vivaient. Une division qui est aujourd’hui encore présente : la préférence pour la première ou la seconde dépend de l’interlocuteur ou du type d’Islam dans lequel ils sont immergés. En réalité toutefois, les deux identités sont inséparables et complémentaires. Seuls des États de droit au Moyen-Orient pourront en garantir la survie dans des contextes authentiquement pluriels.

 

 

Dans son ouvrage Les croisades vues par les arabes, Amine Maalouf raconte, que les chrétiens d’Orient, enthousiasmés sans doute par l’arrivée des croisés, dans lesquels ils voyaient des frères en religion, ne tardèrent pas à être rebutés par leurs atrocités[1] au point d’en venir à regretter la domination musulmane[2]. Bien mieux que des analyses plus élaborées, cet épisode reflète l’ambivalence de l’identité des chrétiens d’Orient partagés entre plusieurs appartenances : l’appartenance communautaire qui tend à valoriser leur identité religieuse, et l’appartenance à la collectivité au sein de laquelle ils vivent, celle où ils sont appelés à s’intégrer, et qu’ils ont vocation à servir.

 

 

Ce tiraillement entre les identités est aujourd’hui encore bien réel. On ne peut en mesurer la portée que si l’on revient sur l’expression même de chrétiens d’Orient qui n’est pas exempte d’une certaine ambiguïté. La catégorie de chrétiens d’Orient recouvre en effet une réalité extrêmement hétérogène qui va des maronites libanais, aux chaldéens d’Irak, aux coptes d’Égypte ou aux grecs orthodoxes de Syrie. Leur histoire, leur culture sont parfois extrêmement différentes, leur participation au pouvoir, leur implication dans la vie politique le sont tout autant. Ce qui les unit fondamentalement c’est le fait d’avoir en partage la religion chrétienne qu’ils pratiquent dans un environnement où l’Islam reste la religion prédominante, voire le plus souvent la religion de l’État lui-même.

 

 

Si ce lien à la communauté ne saurait être contesté, la mise en avant de l’appartenance communautaire comme élément principal de l’identité des chrétiens d’Orient est diversement appréciée. Elle risque de reléguer à l’arrière plan l’appartenance citoyenne alors même que celle-ci est indispensable à l’intégration des chrétiens d’Orient dans les sociétés au sein desquelles ils vivent. Le grec-orthodoxe libanais n’a-t-il pas davantage de choses à partager avec le sunnite de Beyrouth qu’avec le syriaque de Mossoul ?

 

 

Dix siècles après les premières croisades, le dilemme décrit par Amine Maalouf est encore présent. Il montre les difficultés d’articuler l’identité communautaire et l’identité nationale.

 

 

 

 

 

Deux attitudes, deux dangers

 

 

Ces difficultés sont accentuées par une tendance assez répandue à mettre en concurrence des appartenances qui ont vocation à être complémentaires. Deux attitudes antagonistes peuvent ainsi être repérées : la première tend à valoriser l’appartenance communautaire en reléguant au second plan l’appartenance citoyenne. L’identité chrétienne est alors centrale dans la définition de l’individu qui la revendique. Elle est nourrie par la volonté de préserver la spécificité de la communauté et de ses membres, elle est entretenue par la crainte des persécutions et l’importance de la menace qui, en fonction des pays, peut peser sur la pratique de la foi. La seconde au contraire tend à valoriser l’appartenance nationale, l’identité communautaire n’apparaissant alors qu’au second plan et relevant davantage du for intérieur.

 

 

De manière assez paradoxale, ces deux postures ne sont pas nécessairement exclusives l’une de l’autre. Elles coexistent bien souvent chez les chrétiens d’Orient. Le choix de l’une de préférence à l’autre varie fréquemment en fonction de l’interlocuteur ou de l’environnement dans lequel les chrétiens sont amenés à évoluer, c’est-à-dire plus précisément en fonction du visage de l’Islam qu’ils sont appelés à côtoyer ou de la nature du régime en vigueur dans le pays au sein duquel ils vivent.

 

 

L’extrémisme musulman, de même que les discriminations d’ordre politique ou religieux, exacerbent l’appartenance communautaire qui se manifeste avec force lorsqu’elle est en danger. À l’inverse, dans les sociétés où la participation de toutes les minorités à la vie politique est garantie et où prévaut, au surplus, un Islam d’ouverture et de tolérance, l’appartenance communautaire, parce qu’elle n’est plus menacée, n’a nullement vocation à éclipser l’appartenance nationale. La participation à la construction d’un projet commun avec des compatriotes de confession différentes devient ici possible. Le chrétien d’Orient est alors, un acteur de la vie politique et sociale, un citoyen à part entière.

 

 

On le voit, l’identité communautaire et l’identité nationale participent toutes les deux, assez naturellement, de l’identité des chrétiens d’Orient. Elles méritent en tant que telles d’être protégées et n’ont pas, de ce fait, vocation à être dissociées ou hiérarchisées. Mettant en cause des appartenances différentes, mais également légitimes, elles ne devraient pas entrer en concurrence.

 

 

Poussées jusqu’à leurs extrêmes limites, les tentatives fréquentes de faire prévaloir l’une au détriment de l’autre ne peuvent que déboucher sur une impasse. Et de fait, détachée de l’identité nationale, l’identité communautaire est facteur de repli et d’isolationnisme. En privilégiant les intérêts de la communauté sur ceux de la collectivité nationale, elle s’accompagne d’implications dangereuses. À cet égard, le soutien qui est parfois apporté par les communautés chrétiennes aux dictatures en place dans certains pays du Moyen-Orient peut sans doute s’expliquer par la protection qui leur est offerte par le régime. Il conduit néanmoins à les placer en porte à faux par rapport à leurs compatriotes victimes, de la part du pouvoir, des persécutions les plus violentes.

 

 

De la même manière, le rêve caressé par certains d’un petit État chrétien, qui se construirait sur les ruines de leur pays d’origine, conduit à leur faire endosser le statut de traitre aux yeux de ceux qui entendent légitimement préserver l’intégrité de celui-ci. La défense de l’identité communautaire chrétienne, lorsqu’elle s’opère au mépris de l’identité nationale, ou à l’encontre de celle-ci, exacerbe nécessairement en retour l’identité communautaire musulmane. L’affrontement confessionnel est alors inévitable.

 

 

Mais le danger inverse est tout aussi réel. Le discours très répandu qui voudrait que la défense de l’identité nationale passe par la mise en veilleuse des identités communautaires, lesquelles devraient être reléguées au seul domaine du for intérieur conduit à des conséquences tout aussi redoutables. En exportant dans les sociétés pluralistes du Proche-Orient le modèle politique en vigueur dans les sociétés occidentales, il renonce à garantir au plan institutionnel les droits des minorités. Passant outre les réalités sociologiques, méconnaissant le poids de l’histoire récente de la région riche en persécutions, il contribue alors à entretenir un sentiment d’insécurité dont l’effet le plus pervers est d’exacerber l’identité communautaire là où il n’était question que de valoriser l’identité nationale.

 

 

 

 

 

Au-delà de la protection

 

 

Aussi utopique que cela puisse paraître, le respect de l’identité, à la fois complexe et singulière, des chrétiens d’Orient passe d’abord par l’édification dans la région d’États de droit, qui tiennent compte de la spécificité des sociétés pluralistes. La diversité des appartenances doit pouvoir être juridiquement préservée sans remettre en cause l’édification d’une communauté de destin à laquelle les chrétiens doivent être parties prenantes. Aucune dictature laïque, aucune protection extérieure ne sauraient se substituer à la nécessité de l’avènement de systèmes démocratiques adaptés à la réalité des sociétés multiculturelles et qui paraissent seuls en mesure de garantir la pérennité de la présence chrétienne, mais aussi celle des autres minorités, dans la région.

 

 

Il n’est évidemment pas dit que la voie à suivre pour y parvenir soit facile ni même toujours praticable, notamment au regard de la crise que traverse aujourd’hui le Moyen-Orient. Il convient toutefois de prendre conscience que la tragédie qui s’abat actuellement sur la région n’affecte pas les seules communautés chrétiennes. La brutalité des exactions dont ont été victimes les chrétiens ces derniers mois a frappé également, et avec la même barbarie, les autres communautés, qu’elles soient musulmane ou druze. C’est en réalité la survie du modèle pluraliste et de la diversité culturelle qui se joue aujourd’hui dans cette partie du monde et avec elle, sans doute, l’identité collective et l’identité individuelle de chacun quelle que soit la complexité qui la caractérise .

 

 

En tant que libanaise, chrétienne, je redoute évidemment l’avènement de l’État islamique en territoire libanais et le déferlement de haine et de barbarie qui l’accompagne. Mais je redoute aussi d’avoir à appartenir dans les années qui viennent à un petit État chrétien d’Orient, replié sur lui-même, rongé par le fanatisme, et dont l’avènement à lui seul signifierait la mort de l’identité libanaise.

 

 

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que la responsabilité les auteurs et ne reflètent pas nécessairement la position de la Fondation Internationale Oasis

 

 


 

[1] Amin Maalouf, Les croisades vues par les arabes, JC Lattès, Paris 1983, pp. 67-68.

 

 

[2] Voir sur ce point Thierry Hentsch, L’Orient méditerranéen du Moyen-Âge chrétien : la rencontre de l’Islam, « Études internationales », 17 (1986), n. 3, p. 509 et ss., spéc. p. 520.

Pour citer cet article

 

Référence papier:

Léna Gannagé, « D’abord chrétiens, ou d’abord citoyens ? Les deux », Oasis, année XI, n. 22, décembre 2015, pp. 60-63.

 

Référence électronique:

Léna Gannagé, « D’abord chrétiens, ou d’abord citoyens ? Les deux », Oasis [En ligne], mis en ligne le 27 janvier 2016, URL: https://www.oasiscenter.eu/fr/dabord-chretiens-ou-dabord-citoyens-les-deux.