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Religion et société

Sujets du Gouverneur de l’Univers

États-Unis. Face aux actes de persécution répétés dans le monde entier, l’histoire de la fondation des États-Unis et leur expérience dans le domaine de la promotion de la liberté religieuse se propose comme patrimoine destiné à tous. Un bien qui demande à être défendu par ceux qui semblent mettre celle-ci en péril. 

Un ami m’a dit un jour, de façon très perspicace, que, si les habitants des autres pays voulaient comprendre les États-Unis, ils devaient lire deux documents. Il ne s’agit ni de la Déclaration d’Indépendance, ni de la Constitution des États-Unis. À première vue, aucun des deux n’a rien à voir avec la politique. Le premier texte s’appelle The Pilgrim’s Progress de John Bunyan, le second The Celestial Railroad de Nathaniel Hawthorne.

 

 

Le livre de Bunyan, publié en 1678, est une des grandes allégories religieuses de l’histoire, et il est aussi profondément chrétien. Il incarne la soif de Dieu, caractéristique des protestants et des puritains, qui a animé les premiers colons d’Amérique et a constitué les racines du pays. Le bref récit de Hawthorne, publié en 1843, est un ouvrage très différent. Il s’agit d’une des grandes satires de la littérature américaine. Hawthorne, qui est lui-même un descendant de puritains, reprend l’allégorie de Bunyan – le difficile voyage de l’homme vers le paradis – et la présente à travers le prisme de l’hypocrisie américaine : notre soif de confort, de réponses faciles et de réussite matérielle, mais aussi notre fausse piété religieuse.

 

Bunyan et Hawthorne ont vécu sur des continents différents et 200 ans les séparent. Mais les deux hommes avaient une chose en commun : tous deux, le croyant comme le sceptique, ont vécu dans un monde façonné en profondeur par la pensée, la foi et le langage chrétiens, l’espace moral qui a favorisé le développement des États-Unis. Tout cela a des implications profondes, et il est alors bon que j’ajoute une prémisse : en tant qu’Américain, j’aime mon pays. En tant que chrétien, je crois fermement aux enseignements de la foi catholique et de l’Évangile de Jésus Christ. Cependant, je ne crois pas que mes convictions excluent un dialogue de bonne volonté avec des personnes observant d’autres traditions religieuses, et je propose ici mes paroles dans un esprit d’amitié sincère.

 

 

Dans son message pour la Journée mondiale de la Paix en 2011, le Pape Benoît XVI a exprimé sa vive inquiétude face à la propagation de la persécution et de la discrimination à l’échelle planétaire, face aux terribles actes de violence et à l’intolérance religieuse [1]. Nous nous trouvons face à une crise mondiale de la liberté religieuse. En qualité d’Évêque catholique, je suis tout naturellement préoccupé par la discrimination et la violence que les minorités chrétiennes sont obligées de supporter. Benoît XVI l’a relevé dans ses observations. Mais les chrétiens ne sont pas les seules victimes. Les chiffres du Pew Forum on Religion and Public Life font réfléchir. Plus de 70% de la population mondiale vit dans des pays – dont beaucoup sont hélas majoritairement musulmans, mais aussi en Chine et en Corée du Nord – où la liberté religieuse est gravement restreinte [2].

 

 

La dignité de la personne humaine, l’inviolabilité de la conscience, la séparation entre l’autorité politique et l’autorité sacrée, la distinction entre le droit séculier et le droit religieux, l’idée d’une société civile préexistant à l’État et distincte de lui : des principes qui, selon les Américains, vont de soi, ne sont pas partagés ailleurs. Comme l’a dit un jour Leszek Kolakowski, ce qui semblait évident aux Pères fondateurs américains « pourrait paraître manifestement faux ou insensé et superstitieux à la plupart des grands hommes qui continuent de façonner l’imaginaire politique [du monde] » [3]. Nous devons nous demander pourquoi il en est ainsi.

 

 

Nous devons également nous demander pourquoi nous, Américains, semblons être si satisfaits de nos libertés. En réalité, rien ne garantit que l’expérience américaine relative à la liberté religieuse, telle que nous la connaissons traditionnellement, soit capable de survivre aux États-Unis, avant même de servir de modèle à d’autres pays. La Constitution des États-Unis est un grand résultat en ce qui concerne les dispositions sur la liberté. Cependant, elle restera un simple bout de papier si les citoyens ne l’entretiennent pas par leurs convictions et par leur témoignage vécu.

 

 

Et pourtant, au sein des institutions, dans les médias, dans les milieux universitaires, les milieux d’affaires et, plus généralement, dans la culture américaine, il semble que beaucoup de nos dirigeants n’envisagent plus la foi religieuse comme un facteur social sain et positif. C’est une triste tendance que l’on observe à travers l’attitude ambivalente de la Maison Blanche sous Obama face aux nombreuses violations de la liberté religieuse dans le monde, à travers l’incompétence et le désintérêt avec lesquels nos médias rapportent les questions relatives à la liberté religieuse et, très souvent, à travers l’indifférence de beaucoup de citoyens américains ordinaires.

 

 

À la lumière de ce que je viens d’évoquer, je souhaite partager quatre points avec les lecteurs d’Oasis. J’ai pu les développer après les années que j’ai passées en tant que membre de la Commission des États-Unis sur la Liberté Religieuse Internationale (USCIRF). Je crois qu’ils sont exacts et qu’ils méritent que l’on en parle. Les trois premiers points concernent l’expérience américaine. Le dernier point concerne la question de savoir si et comment l’expérience américaine peut trouver une application à l’échelle internationale.

 

La racine chrétienne de l’Amérique

 

Avant toute chose, le modèle américain de liberté religieuse est ancré dans la pensée et dans la structure idéale de la tradition humaniste chrétienne. Nous ne pouvons pas comprendre l’organisation des institutions américaines, ou bien les valeurs que ces institutions ont pour but de promouvoir et de défendre, si nous ne reconnaissons pas qu’elles se sont développées à partir d’une vision du monde essentiellement chrétienne. Évidemment, notre droit et nos institutions publiques reflètent également les Écritures juives, la pensée et la pratique de la République romaine et les traditions rationalistes des Lumières. Mais, comme l’a observé l’historien Crane Brinton avec une pointe d’ironie, « les Lumières [elles-mêmes] sont issues du Christianisme – ce qui, à notre époque freudienne, pourrait expliquer pourquoi les Lumières étaient si hostiles au Christianisme » [4].

 

 

Quelle que soit la forme que prendra l’Amérique à l’avenir, elle est née protestante, chose que les observateurs étrangers semblent comprendre souvent mieux que les Américains. Dietrich Bonhoeffer, le grand théologien allemand et pasteur luthérien tué par le Troisième Reich, a enseigné un temps à New York dans les années trente. Il en est reparti frappé par les différences entre la tradition révolutionnaire américaine et la tradition révolutionnaire française, mais aussi par l’inspiration chrétienne des idéaux américains. « La démocratie américaine, disait Bonhoeffer, n’est pas fondée sur l’émancipation de l’homme mais, au contraire, sur le royaume de Dieu et sur la restriction de tous les pouvoirs de ce monde par la souveraineté de Dieu » [5].

 

 

À la façon dont Bonhoeffer le voyait, le système américain de poids et de contrepoids qui parie sur la responsabilité personnelle et limite le rôle de l’État, était le reflet de vérités bibliques fondamentales sur le péché originel, sur la soif de pouvoir et sur la faiblesse humaine. Jacques Maritain, le chercheur français catholique qui a participé à la rédaction de la Charte des Nations Unies des droits de l’homme, avait dit presque la même chose lorsqu’il avait défini la Déclaration d’Indépendance américaine comme « un extraordinaire document chrétien laïc teinté de philosophie moderne » [6]. Le même Maritain ajoutait : « Les Pères fondateurs [américains] n’étaient ni des métaphysiciens, ni des théologiens, mais leur philosophie de la vie et leur philosophie politique, leur notion de la loi naturelle et des droits de l’être humain étaient imprégnées de concepts élaborés par la raison chrétienne et soutenues par un sentiment religieux inébranlable » [7].

 

 

En d’autres termes, le succès du modèle américain – une société libre, ouverte et non sectaire, caractérisée par une surprenante variété d’expressions culturelles et religieuses – n’est pas le résultat d’un quelconque mécanisme « procédural » mis en œuvre par les Pères fondateurs. Je dirais même que notre système fonctionne précisément en vertu des présupposés moraux sur lesquels il repose. Ces présupposés moraux ont un fondement religieux.

 

Le destin sacré de l’homme

 

Ceci m’amène au deuxième point : au centre du modèle américain de liberté religieuse, il y a une vision de la sacralité et du destin de la personne humaine qui est d’inspiration religieuse. On en trouve la confirmation dans une vaste gamme d’études, entre autres le travail extraordinaire de Harold Berman sur l’histoire du droit occidental, mais également son étude sur la liberté religieuse et sur la fondation de l’Amérique [8]. Les institutions et les lois de ce que nous appelons le « monde occidental » présupposent une anthropologie religieuse, une définition profondément religieuse du sens de la vie. Dans le modèle américain, la personne humaine n’est pas un produit de la nature ou de l’évolution. Elle n’est pas une créature de l’État ou de l’économie. Et c’est pour cela qu’elle n’est pas davantage l’esclave d’un paradis impersonnel. L’homme est avant tout et fondamentalement un être religieux doté d’une valeur intrinsèque, d’un libre arbitre et de droits inaliénables. Il est créé à l’image de Dieu, par Dieu et pour Dieu. Puisque nous sommes nés pour Dieu, nous appartenons à Dieu. Quelles que soient les prétentions de César vis-à-vis de nous, elles ont beau être importantes, elles sont secondaires.

 

 

Selon la vision des pères fondateurs, Dieu a doté chacun de nous de la liberté spirituelle et de droits, de telle façon que nous puissions accomplir nos devoirs envers Lui et envers les autres. Nos droits viennent de Dieu et non de l’État, qui se justifie uniquement dans la mesure où il protège ces droits naturels, où il les promeut et les défend.

 

 

Presque tous les hommes qui ont rédigé les documents fondateurs de l’Amérique étaient unis par cette même foi. Ce que déclare James Madison en 1785 dans son Memorial and Remonstrance against Religious Assessments est révélateur :

 

[Le devoir de l’homme, qui consiste à honorer Dieu] précède aussi bien dans l’ordre temporel que par degré d’obligation les prétentions de la société civile. Encore avant d’être considéré comme un membre de la société civile, un homme doit être considéré comme un sujet du Gouverneur de l’univers.

 

C’est la raison pour laquelle la liberté religieuse est la liberté première et la plus importante de l’humanité. Notre premier gouverneur, c’est Dieu, notre Créateur, le Gouverneur de l’univers. Nous avons été créés dans un but religieux et nous avons un destin religieux. Notre droit de poursuivre ce destin précède l’État. Toute tentative visant à supprimer notre droit de rendre culte, de prêcher, d’enseigner, de pratiquer, d’organiser et de nous engager pacifiquement au sein de la société à cause de notre foi en Dieu constitue une attaque non seulement contre la pierre angulaire de la dignité humaine, mais également contre l’identité de l’expérience américaine.

 

Plus qu’une question privée

 

J’en viens à présent au troisième point : dans le modèle américain, la religion est plus qu’une question privée entre le croyant et Dieu. La religion est essentielle aux nécessaires vertus d’un peuple libre. Les groupes religieux sont tenus d’apporter une contribution vitale au tissu social de la nation.

 

 

En dépit des différences qui les séparaient, les Pères fondateurs américains étaient d’accord sur le fait qu’un peuple libre ne peut le rester ni se gouverner lui-même sans la foi religieuse et les valeurs promues par celle-ci. Les fameuses paroles adressées par John Adams à la milice du Massachusetts en 1789 sont emblématiques : « Notre Constitution a été faite seulement pour un peuple moral et religieux. Elle est totalement inadaptée pour gouverner n’importe quel autre type de peuple ».

 

Lorsque les Pères fondateurs parlaient de religion, ils entendaient par là quelque chose de bien plus exigeant et vigoureux que la vague « spiritualité » aujourd’hui en vogue aux États-Unis. Harold Berman a démontré que les Pères fondateurs concevaient la religion dans un sens ouvertement chrétien. La religion signifiait « soit avoir foi en Dieu, soit avoir foi dans un au-delà où l’on serait récompensé pour ses vertus et puni pour ses péchés » [9]. En d’autres termes, la religion comptait sur le plan personnel et social. Elle représentait plus qu’un choix privé. Elle faisait vivre les gens différemment. La foi des personnes avait de vastes implications, y compris sur le plan politique.

 

 

Dès le début, les croyants ont façonné l’histoire américaine en essayant simplement de vivre leur foi dans le monde, seuls ou au sein des communautés. Comme Nathaniel Hawthorne l’a très bien observé, beaucoup d’entre nous le font mal, avec ignorance et hypocrisie. Mais, dans chaque génération, un groupe suffisamment nombreux de croyants l’a fait assez bien et assez longtemps pour maintenir en vie l’esprit qui a permis de faire l’expérience d’une liberté bien ordonnée (ordered liberty) dans notre pays.

 

 

Autrement dit, l’expérience américaine de liberté personnelle et de paix civile est inconcevable sans un fondement religieux. Ce que nous croyons au sujet de Dieu détermine ce que nous croyons au sujet de l’homme. Ce que nous croyons au sujet de l’homme détermine ce que nous croyons au sujet de la fin et de la structure la plus adaptée à la société humaine.

 

 

Les différences entre la pensée chrétienne, athée, hindoue, juive et musulmane ne sont pas insurmontables. Mais elles ne sont pas davantage « accidentelles ». L’accueil ou le rejet sincère de la foi a des conséquences. C’est pour cette raison que la théologie et l’anthropologie ont une série d’implications sociales et politiques à long terme. Recouvrir les différences d’un vernis de dévotions séculières ne peut garantir la paix civile. Cela engendre même plutôt des conflits, car la foi religieuse touche aux éléments les plus fondamentaux qui constituent l’identité et le destin de l’homme, et elle a besoin d’un espace public pour s’exprimer.

 

Un modèle pour d’autres ?

 

Ceci m’amène au quatrième et dernier point : je crois que le modèle américain fonctionne et que ses principes peuvent ou doivent être adoptés par d’autres pays. Mais les racines religieuses de nos idéaux ont des implications. Il est impossible de parler du modèle américain de liberté religieuse en toute honnêteté sans reconnaître qu’il est, dans une large mesure, le produit d’une pensée influencée par le Christianisme. Imposer ce modèle dans des cultures non chrétiennes, comme les États-Unis l’ont appris à leurs dépens lors de leur amère expérience en Irak, se transforme en exercice extrêmement périlleux. Une des plus graves erreurs de la politique américaine en Irak a été de surestimer l’attrait du modèle de laïcité proposé par Washington et de sous-estimer le pouvoir de la foi religieuse dans le façonnement de la culture et de la politique.

 

 

Toutefois, je crois que les valeurs que renferme le modèle américain touchent le cœur humain de façon universelle. Le désir de liberté et de dignité éprouvé par l’homme est présent en chaque être humain. Ces aspirations ne sont pas conditionnées culturellement, pas plus qu’elles ne résultent de l’adoption forcée des idéaux américains ou occidentaux. Elles font partie de chacun de nous.

 

 

Le système mondial de droit international moderne se fonde sur cette acceptation des valeurs universelles partagées par des personnes de toutes les cultures, ethnies et religions. Dès le XVIe siècle, le dominicain espagnol Francisco de Vitoria avait imaginé quelque chose de semblable aux Nations Unies. Une légalité internationale est possible, expliquait-il, parce qu’il existe un « droit naturel » inscrit dans le cœur de toute personne, un ensemble de valeurs qui sont universelles, objectives et qui ne changent pas. La tradition du droit naturel présuppose que les hommes et les femmes sont religieux par nature. Il présuppose que nous avons un désir inné de transcendance et de vérité.

 

 

Ces acceptations sont au cœur de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme de 1948. Beaucoup de ceux qui ont travaillé à cette déclaration, tels que Jacques Maritain, pensaient que cette charte de la liberté internationale reflétait l’expérience américaine. Le fameux article 18 de la Constitution affirme en effet que « chaque individu a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit inclut la liberté de changer de religion ou de croyance, mais également la liberté, sur le plan individuel ou au sein d’un groupe, en public comme en privé, de manifester sa religion ou ses croyances dans l’enseignement, dans la pratique, dans le culte et dans l’observance ».

 

Théocraties utopiques

 

Donc, dans un certain sens, le modèle américain a déjà été appliqué. Ce à quoi nous assistons actuellement est un rejet de ce modèle par les régimes athées et les idéologies laïques, mais aussi, malheureusement, par les versions militantes de certaines traditions religieuses. La situation mondiale est aggravée par l’inaction des dirigeants américains qui ne font pas la promotion à l’échelle mondiale une des plus grandes qualités de l’Amérique : la liberté religieuse.

 

 

C’est d’autant plus regrettable que nous avons un besoin urgent d’un débat interreligieux honnête sur les éléments essentiels qui composent l’État démocratique moderne. En tant que chrétien, je serais favorable à une théologie islamique publique fidèle aux traditions musulmanes et sincèrement ouverte aux normes libérales. Les chrétiens qui vivent sous la sharî‘a la vivent comme une offense, une discrimination et une violation de leur dignité humaine. Une distinction saine entre le sacré et le profane, entre la loi religieuse et la loi civile, constitue l’élément fondateur des sociétés libres. Les chrétiens, notamment les catholiques, ont appris à leurs dépens que le mariage entre l’Église et l’État ne fonctionne que rarement. D’une part, la religion en ressort habituellement perdante, telle l’ornement ou le chapelain de César. D’autre part, toutes les théocraties sont utopiques et toute utopie finit par persécuter ou tuer les dissidents qui ne peuvent pas ou ne veulent pas adhérer à ses prétentions de béatitude universelle.

 

 

J’ai commencé cet essai avec John Bunyan pour une raison bien précise. Son œuvre la plus importante, Le Voyage du pèlerin, est à ce jour le deuxième livre le plus lu dans le monde occidental, précédé seulement de la Bible. Or, le même esprit puritain qui a engendré toute cette beauté et tout ce génie chez Bunyan a mené aussi à l’autoritarisme d’Oliver Cromwell, au procès des sorcières de Salem et à la répression théocratique d’autres protestants et, naturellement, de catholiques.

 

 

Les Américains ont appris de leur passé. Le génie des documents fondateurs américains réside dans l’équilibre auquel ils sont parvenus dans la conception d’une vie civile non sectaire et ouverte à tous, dont la survie dépend cependant du respect réciproque de l’autorité laïque et de l’autorité religieuse. C’est une des contributions historiques de l’Amérique au développement moral des personnes dans le monde entier. La liberté religieuse – le droit pour une personne de louer, de prier, d’enseigner et de pratiquer ce en quoi elle croit librement, y compris le droit de changer ou d’abandonner librement sa foi – est la pierre angulaire de la dignité humaine. Personne n’a l’autorité de s’ingérer dans ce droit humain fondamental, qu’il agisse au nom de Dieu, d’un programme politique ou d’une idéologie.

 

Telle est la promesse du modèle américain. Les Pères fondateurs américains ne recherchaient aucun privilège pour eux, même s’ils étaient chrétiens pour la plupart. Jamais ils n’auraient obligé les autres à croire à ce en quoi eux-mêmes croyaient. Les hérétiques n’auraient pas été punis. Ils savaient bien que la liberté de croire inclut nécessairement la liberté de changer ses croyances ou de cesser de croire. Les fondateurs de l’Amérique ne manquaient pas de conviction. Au contraire, ils avaient une grande confiance dans leur propre raison, mais également dans la souveraineté de Dieu et dans le soin de Dieu pour le destin de toute âme.

 

Pour reprendre les paroles de James Madison, les États-Unis sont nés pour être « un refuge pour les persécutés et les opprimés appartenant à toute nation et à toute religion » [10]. Actuellement, en Amérique nous donnons l’impression de ne pas revendiquer cet héritage, de ne pas le partager ni de le comprendre vraiment. Je pense qu’un jour, nous risquons de nous réveiller et de voir tout cela comme une tragédie pour nous-mêmes et pour beaucoup d’autres.

 

 

1 Benoît XVI, Message pour la célébration de la XLIVe Journée mondiale de la Paix, « Liberté religieuse, chemin vers la paix », 1er janvier 2011.

 

 

2 Pew Forum on Religion and Public Life, « Global Restrictions on Religion », décembre 2009.

 

 

3 Leszek Kolakowski, Modernity on Endless Trial, University of Chicago Press, Chicago 1997, 146.

 

 

4 Clarence Crane Brinton, Ideas and Men: The Story of Western Thought, Prentice-Hall, New York 1963, 295.

 

 

5 Dietrich Bonhoeffer-Eberhard Bethge, Ethics, Macmillan & Co, New York 1978, 104.

 

 

6 Jacques Maritain, Man and the State, University of Chicago Press, Chicago 1951, 183–184.

 

 

7 Jacques et Raïssa Maritain, Œuvres complètes, XX, Éditions universitaires & Éditions Saint-Paul, Fribourg-Paris, 909.

 

 

8 Harold Berman, Law And Revolution: The Formation of the Western Legal Tradition, Harvard University Press, Cambridge (MA) 1983; Law and Revolution II: The Impact of the Protestant Reformations on the Western Legal Tradition, Harvard University Press, Cambridge (MA) 2006; Religion and Liberty Under Law at the Founding of America, « Regent University Law Review » 20 (2007), 32-36; Religious Freedom and the Modern State, « Emory Law Journal » 39 (1990), 149-164. Il convient de remarquer que Berman ne conteste pas le rôle du déisme et des Lumières dans la tradition juridique moderne, ni leur influence sur les institutions américaines. Comme nous le savons, Jefferson et Franklin étaient déistes, tandis qu’Adams, Wilson et Madison étaient des chrétiens pratiquants. En revanche, ce que Berman fait, c’est replacer les racines du droit occidental dans leurs vraies origines, la révolution papale des XIe et XIIe siècles, le Code du Droit canon et les diverses réformes protestantes. Pour Berman, on ne peut ignorer le rôle déterminant joué par la foi chrétienne dans le développement de la tradition juridique occidentale. Voir également ses essais Judaic-Christian versus Pagan Scholarship, The Crisis of Legal Education in America, e Is There Such a Thing – Can There Be Such a Thing – as a Christian Law School?, tous rassemblés dans Faith and Order: The Reconciliation of Law and Religion, Eerdmans, Grand Rapids (MI) 1993.

 

 

9 Berman, Religion and Liberty, 32.

 

 

10 James Madison, Memorial and Remonstrance Against Religious Assessments (1875), 9.

 

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