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Chrétiens dans le monde musulman

Une nouvelle saison pour l'Eglise d'Algérie

L'Eglise d'Algérie est insignifiante par le nombre, avec quelques milliers de chrétiens dans un peuple de trente millions de musulmans. Mais, dans ce peuple musulman, elle fait pourtant signe. Beaucoup d'Algériens, tout en demeurant musulmans, nous disent «vous êtes notre Eglise». C'est ce que nous voudrions être: non pas l'Eglise en Algérie, mais l'Eglise d'Algérie. C'est ainsi, par exemple, que des musulmans algériens nous disaient, lors de l'élection du nouveau Pape: «Pourquoi notre Eglise n'est-elle pas représentée à Rome au moment où on choisit un nouveau Pape?». De tels propos, bien sûr, ne sont pas tenus partout, car nous ne sommes présents qu'à travers cent dix prêtres, cent soixante-dix religieuses et moins de dix mille baptisés. Toutefois cette présence est relativement étendue car nos communautés, même toutes petites, sont réparties dans une centaine de lieux sur le territoire national, ce qui est évidemment peu de choses dans un pays grand comme quatre fois la France. Mais le signe de l'existence chrétienne est donné non seulement dans ces lieux où nous existons physiquement, mais aussi, plus largement, à travers la presse et les medias audiovisuels, elle est présentée à un grand nombre, sur ce vaste territoire, de la frontière marocaine à la frontière tunisienne et de la Méditerranée jusqu'au Hoggar, aux frontières du Mali et du Niger.

 

 

Ce signe, c'est l'existence de nos petites communautés chrétiennes, parfois toutes petites, réduites à la taille d'une fraternité de petits frères à l'Assekrem (1) ou d'une communauté de religieuses sur les hauts plateaux ou dans un quartier populaire. Beaucoup en Algérie, bien que musulmans, sont fiers d'avoir ainsi «leur Eglise», ou, en tout cas, d'avoir auprès d'eux quelques chrétiens ou une communauté de religieuses. Comme minorité chrétienne dans une société musulmane, le discours est second car les apologétiques et les polémiques du passé ont fermé depuis longtemps les portes du dialogue. Il faut commencer par poser les Actes du témoignage.

 

C'est la diaconie qui est ici le lieu de la première relation. En Algérie aujourd'hui elle passe surtout par les canaux suivants: la prise en charge des handicapés à travers laquelle se vit le respect de la dignité humaine et la réinsertion dans la société d'une catégorie d'êtres humains particulièrement défavorisés; les actions en direction de la jeune fille et de la femme qui rejoignent une autre catégorie de personnes du pays souvent défavorisée (artisanat, formation féminine, Revue El Hayat, etc.); la formation des jeunes enfants qui compensent les déficits du milieu familial; le soutien scolaire ou universitaire (5000 étudiants en médecine inscrits dans la seule Université d'Alger); la prise en charge des personnes âgées, avec l'aide de la population musulmane elle-même.

 

 

Un autre domaine privilégié de ce témoignage par les actes, ce sont les actions culturelles: conférences, traductions; établissement de relations au-delà des différences de langues. A ces actions culturelles s'ajoute aussi le partage spirituel dans quelques groupes de personnes.

 

Un seul exemple suffira pour évoquer ces aspects multiples de la diaconie. Il s'agit d'une femme engagée depuis quarante ans dans des actions d'éducation dans son quartier. Un de ses anciens élèves écrit:

 

«...Elle est encore là dans cette association d'entraide populaire familiale qui fait lentement des petits pas dans le pays. Cette femme-là c'est de l'or pur. Elle fut, pour nous garnements de tant de quartiers populaires, notre premier maître. Et quand on la rencontre aujourd'hui et qu'on la trouve, encore alerte, en train de servir les plus pauvres parmi les pauvres, on se rend compte qu'elle ne cessera jamais d'être notre maître» (2).

 

 

Le Message de Jean-Paul II

 

 

Notre Eglise d'Algérie, certes, nourrit d'abord la foi de ses fidèles. Mais elle devient, de plus en plus, elle aussi, comme le Pape le fut, un signe pour tout le peuple algérien, ou du moins pour ceux qui nous connaissent. C'est la mise en œuvre de cette sacramentalité de l'Eglise dont parle Vatican II. Ce qui a été dit du signe donné par la vie du Pape d'une manière générale, s'est trouvé vérifié particulièrement dans la société algérienne au moment où les medias ont annoncé la maladie du Pape, puis sa mort. Dans un pays où les journalistes sont musulmans et écrivent pour des musulmans, tous les journaux ont largement présenté le sens de la vie et du message de Jean-Paul II.

 

Le Président de la République algérienne, Abdelaziz Bouteflika a écrit: «Un ardent défenseur des causes justes et un symbole de la sagesse vient de s'éteindre après un long parcours qui lui a valu l'admiration et le respect non seulement de tous les peuples monothéistes du monde mais de l'ensemble de la communauté internationale... Je veux lui rendre hommage parce qu'il a su défendre au prix de sa santé et au risque de sa vie, les principes auxquels il était profondément attaché et dont il ne s'est jamais départi, s'élevant courageusement contre les atrocités de la guerre et de la violence, et prônant partout la paix, la fraternité et la concorde entre les hommes».

 

Le Président d'une association locale de Boumerdès nous écrivait: «Sa mort n'est pas seulement une perte pour la chrétienté mais pour toute l'humanité. C'est un homme qui a brisé les tabous existants entre religions et entre communautés. Il a su transmettre à ceux qui l'ont écouté le sens de la repentance et du pardon. Il a su toucher les cœurs et exhorter les hommes vers plus d'amour et d'amitié pour que la paix dans le monde puisse être une réalité... Il appartient maintenant aux hommes de bonne volonté de continuer son œuvre à savoir que l'homme devienne le frère de l'homme».

 

 

Un troisième témoignage exprime des réactions semblables: «La perte du Pape Jean-Paul II touche le monde entier. Pour moi ce monsieur est une fierté de la chrétienté ainsi que du monde entier. Je souhaite vivement que les musulmans aient un tel homme, d'une telle trempe, d'une telle sagesse et d'une telle pureté».

 

On pourrait rapporter des centaines de réactions semblables. Elles prouvent que le signe donné par la vie et le message de Jean-Paul II a été perçu et accueilli par de nombreux Algériens musulmans. Elles prouvent aussi que nos communautés leur apparaissent bien comme la présence à leurs côtés de l'Eglise Universelle. Dans des sociétés musulmanes où, depuis des siècles, on divise le monde entre fidèles et infidèles, cette reconnaissance de valeurs dans l'existence du Pape est le signe que des choses sont en train de changer, surtout si l'on tient compte de l'apologétique musulmane qui ne cesse de dire que l'Islam est une religion sans clergé et qui accuse les chrétiens d'avoir remplacé l'adoration de Dieu par la vénération de leurs hiérarchies.

 

 

La vie de l'Eglise en Algérie nous donne l'occasion de mettre en œuvre un nouvel âge de la mission, celui du témoignage chrétien devant des personnes croyantes qui appartiennent à une autre religion. Il ne s'agit pas de nier la possibilité de conversions de musulmans au Christianisme. Elles existent d'ailleurs aujourd'hui plus que par le passé. Il s'agit bien plutôt de chercher comment le don que Dieu nous a fait par la vie du Christ pourra devenir, aussi, un signe pour des non chrétiens, en l'occurrence des musulmans. Ce mouvement est d'ailleurs réciproque car nous avons aussi à découvrir les fidélités de nos compagnons musulmans à l'appel que Dieu leur adresse, au plus profond de leurs consciences, et à en recevoir le témoignage pour soutenir notre propre fidélité à Dieu.

 

Nous avons trop souvent confisqué le visage de Jésus comme s'il ne pouvait apporter un message de vie qu'aux chrétiens et aux catéchumènes. Jésus et son Evangile sont des dons de Dieu pour tous les hommes de bonne volonté même ceux qui restent dans leur religion d'origine. Je peux, comme chrétien, trouver des signes dans la vie de Ghandi. Pourquoi un musulman ne pourrait-il pas trouver aussi des signes de Dieu dans la vie et le message de Jésus? Un musulman qui lit la parabole de l'enfant prodigue, ou celle du bon samaritain ou l'épisode de la femme adultère peut recevoir les appels qui sont inscrits dans ces textes, comme des incitations à entrer personnellement dans les attitudes spirituelles que ces textes suggèrent.

 

 

Un directeur de journal islamiste qui avait fait la connaissance d'un chrétien vient, au bout de quelque temps, lui dire, tout heureux: «J'ai trouvé dans l'Evangile une phrase qui change ma façon de voir: "Si vous aimez seulement vos frères que faites-vous d'extraordinaire? Les païens n'en font-ils pas autant?"» N'est-ce pas une parole de Jésus précieuse pour tout homme, chrétien ou non chrétien? C'est d'ailleurs ce que voulait nous dire aussi une jeune femme amie de l'Eglise d'Oran, en relativisant les différences qu'établissent les dogmes confessionnels, quand il s'agit de fidélités concrètes à mettre en œuvre ensemble: «En Algérie nos sangs sont mêlés C'est ce que croyait Pierre Claverie, lui qui a mêlé son sang à celui de Mohammed. Il n'y a pas spécialement des chrétiens, ni spécialement des musulmans: il y a la révélation de Dieu à l'homme».

 

 

Rencontre pour la Réconciliation

 

 

L'histoire a placé trop souvent les chrétiens et les musulmans dans deux camps opposés. Jésus nous a envoyés pour que nous nous rendions proches de ceux dont nous aurions pu rester éloignés. Dans la parabole du Bon Samaritain il nous pose cette question: «Lequel des trois à ton avis s'est montré le prochain de l'homme qui était tombé sur des bandits?». Des musulmans à qui, ces dernières années, on a enseigné que le monde se divisait entre fidèles et infidèles et à qui on a conseillé, bien souvent, de ne pas fréquenter les infidèles, découvrent qu'il ne faut pas ainsi se mettre à la place de Dieu en dressant Ses créatures les unes contre les autres. Pareillement des chrétiens qui ont été élevés dans les mêmes préjugés apprennent au contraire en Algérie à faire du dépassement des frontières un lieu de leur fidélité à Dieu: «Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés».

 

 

C'est ainsi que malgré ces siècles de préjugés, on nous invite dans les fêtes de famille ou dans les occasions officielles. On cherche à nous associer aux rencontres des associations. On nous photographie dans les mariages auprès des mariés. On multiplie les petits gestes pour les fêtes chrétiennes. Au titre de l'amitié d'abord, bien sûr, mais aussi parce que l'on veut nous dire, en quelque sorte: «Nous ne sommes pas des musulmans fermés sur nous-mêmes. Nous voulons faire une place aux chrétiens qui sont parmi nous». Ainsi vient le Royaume de Dieu dans la relation entre nous. Jean-Paul II a écrit dans Redemptoris Missio, donnant ainsi la première définition du Royaume de Dieu au niveau d'un texte pontifical: «La nature du Royaume c'est la communion de tous les êtres humains entre eux et avec Dieu». Ainsi partout où l'homme établit des rapports de communion, le Royaume de Dieu vient à lui. Et le Pape insiste dans le même document en disant aussi ceci: «Le Royaume se réalise progressivement, au fur et à mesure que les hommes apprennent à s'aimer, à se pardonner et à se mettre au service les uns des autres» [R.M.15].

 

Beaucoup nous interrogent pour comprendre quel est le sens de notre présence dans un pays musulman. Notons d'abord qu'il ne s'agit pas surtout d'une «présence», mais d'une «rencontre», d'un «partage», d'une «communication» que Dieu nous confie pour que vienne finalement la réconciliation, la reconnaissance réciproque, l'amitié et la communion.

 

 

Il est tout à fait remarquable que dans le bilan qui a été fait du ministère de Jean-Paul II, la place de son engagement dans le dialogue interreligieux ait été presque partout soulignée, soit à partir des initiatives du Pape à Assise, soit à cause de ses engagements lors de ses voyages dans des pays musulmans, comme lors de sa rencontre avec 80.000 jeunes musulmans marocains rassemblés autour de lui par le roi Hassan II, soit lors de sa visite à la Mosquée des Omeyyades à Damas, et en bien d'autres occasions.

 

Dans le domaine du dialogue interreligieux beaucoup ont été préoccupés, à l'annonce du choix de Benoît XVI pour succéder à Jean-Paul. Ils craignaient les positions exprimées par le Cardinal Ratzinger dans le document Dominus Jesus, texte qui, à la vérité, ne concernait pas directement la relation avec les autres religions, mais surtout les rapports oecuméniques. On a oublié un autre document qui a été préparé sous la responsabilité du nouveau Pape et qui est beaucoup plus considérable pour notre propos que Dominus Jesus, je veux parler du document de 1996 publié par la Commission théologique internationale dont le Cardinal Ratzinger était alors le Président. Ce texte déclarait alors:

 

«En cette fin du IIe millénaire l'Eglise est appelée à témoigner du Christ ressuscité «jusqu'aux extrémités de la terre» [Actes 1,8], dans de vastes mondes culturels et religieux. Le dialogue interreligieux est connaturel à la vocation chrétienne, il s'inscrit dans le dynamisme de la Tradition vivante du mystère du salut dont l'Eglise est le sacrement universel. Il est un acte de cette tradition» [n° 116].

 

 

Notre Eglise se sent concernée par cette réflexion et reprend volontiers à son compte pour exprimer sa vocation cette autre phrase du même document: «Le dialogue interreligieux prend son sens dans l'économie du salut: il fait plus que reprendre le message des prophètes et la Mission du Précurseur, il s'appuie sur l'événement du salut accompli par le Christ et il tend vers le second avènement du Seigneur. Le dialogue interreligieux est dans l'Eglise en situation eschatologique» [n° 115].

 

 


 

(1) L'Assekrem est la région du massifdu Hoggar où Charles De Foucauld se ritira en ermitage (ndt).

 

 

(2) Mgr Henri Teissier, Chrétiens en Algérie, un partage d'espérance, Desclée de Brouwer, 2002, 230 p.

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