close_menu
close-popup
image-popup

Langues disponibles :
close-popup
Paypal
Carte de crédit

Privacy policy

S’abonner
Nos lectures

La nouvelle Arabie Saoudite à l’épreuve des faits

Pour comprendre le Règne, les interviews agenouillées ne suffisent pas

Cet article a été publié dans Oasis 27. Lisez le sommaire

Dernière mise à jour: 09/11/2018 17:25:20

Compte-rendu de Madawi al-Rasheed (dir.), Salman’s Legacy, the Dilemmas of a New Era in Saudi Arabia, Hurst & Co., London 2018

 

Madawi al-Rasheed, Muted Modernists. The Struggle Over Divine Politics in Saudi Arabia, Hurst & Co., London 2015

 

Avec la nomination de Muhammad Bin Salmane comme héritier du trône et ses promesses de réformes, l’intérêt pour l’Arabie Saoudite et le nouveau cours invoqué par le jeune prince s’est considérablement accru. Mais il n’y a guère d’experts d’Arabie Saoudite, et moins encore de chercheurs, qui puissent vanter une connaissance directe tous azimuts de ce pays. Madawi al-Rasheed, visiting professor au Middle East Centre de la London School of Economics and Political Science, fait partie de ce petit groupe.

Salman's Legacy piccola.jpg

 

Salman’s Legacy, the Dilemmas of a New Era in Saudi Arabia, volume dans lequel Madawi al-Rasheed figure sous la double fonction de directrice et d’auteur, rassemble les actes d’un colloque qui s’est tenu à la National University de Singapour en décembre 2016. Son but est de donner une profondeur historique aux défis que le roi Salman et l’héritier du trôné seront appelés à affronter, tout en tentant de trouver un équilibre entre les deux récits à travers lesquels les spécialistes tentent depuis des décennies d’expliquer l’Arabie Saoudite – le récit triomphal qui exalte la résilience des Sa‘ûd, et le récit défaitiste, qui annonce depuis des années l’effondrement imminent du pays.

 

La cohésion interne de la famille régnante est certainement un facteur dont peut dépendre la stabilité du royaume. Dans son essai, Madawi al-Rasheed examine le mécanisme de succession au trône, et met en lumière le fait qu’en deux seules occasions, depuis la création de l’Arabie Saoudite jusqu’à aujourd’hui, la ligne de succession horizontale traditionnelle, de frère à frère, a été remplacée par une ligne verticale de père à fils. Ce fut en 1953, lorsque ‘Abd al-’Azîz Ibn Sa‘ûd a nommé son fils aîné Sa‘ûd (r. 1953-64) héritier du trône, et, justement, en juin 2017 avec la nomination de Muhammad Bin Salmane. La théorie de Madawi al-Rasheed est que les tentatives de normaliser le mécanisme de succession, en limitant ainsi le risque de luttes politiques internes dans la famille, ont toutes échoué. L’initiative du roi Salman en serait la preuve, lequel, en émendant la Loi Fondamentale pour introduire la succession verticale, se confirme le seul véritable arbitre du jeu.

 

La stabilité de la monarchie est également le thème de la contribution de Gregory Gause, III, pour qui la résilience de la dynastie régnante est corrélée à trois facteurs politiques internes : un système fondé sur les pétrodollars, le lien avec l’establishment religieux et la cohésion interne de la famille. La rente pétrolière d’une part a permis aux Sa‘ûd de créer des rapports clientélaires avec quelques groupes sociaux et de se garantir la fidélité de la population à travers la distribution d’allocations ; d’autre part, elle a changé les dynamiques du rapport entre l’institution politique et l’institution religieuse. Le boom pétrolier des années 1970 marque de fait la fin de l’indépendance de l’establishment religieux et le début d’un rapport de subordination à la famille royale, laquelle, en échange, consent aux oulémas de créer leurs institutions et d’exercer le contrôle sur la vie sociale des saoudites.

 

Sultan Alamer apporte une contribution originale : il examine les manifestations survenues entre 2011 et 2013 à Qatif et à Burayda, déconstruisant le récit des « contestations confessionnelles », si fort à la mode dans les milieux intellectuels occidentaux : ceux-ci tendent à expliquer l’activisme en termes de polarisation confessionnelle entre sunnites et chiites, sans donner leur juste poids aux identités régionales. Selon Alamer, les aires dotées d’une forte identité locale sont plus portées à manifester, à la différence des agglomérations dépourvues d’un sentiment identitaire bien enraciné. Dans certains cas, paradoxalement, c’est le processus de state- et nation-building qui a favorisé la naissance de ces formes d’identité locale. Alamer donne l’exemple de deux procédures différentes pour délivrer la carte d’identité, selon que le demandeur est bédouin ou hadarî, sédentaire. Dans le premier cas, il faut fournir cinq noms (son propre nom, celui du père, celui du grand-père, le nom du lignage et celui de la tribu) tandis que les hadarîs sont tenus à indiquer le lieu de naissance et non le lignage et la tribu. Ces modalités d’identification, si elles favorisent le sentiment d’appartenance tribale pour les bédouins, facilitent un sentiment d’identité régionale pour les hadarîs, qui s’identifient avec le lieu de provenance.

 

Un autre mécanisme qui favorise des formes d’identification locale, explique Alamer, est la division du pays en unités administratives dont la toponomastique indique le degré plus ou moins élevé du sentiment identitaire des habitants. Un toponyme en effet peut n’avoir aucun lien avec l’histoire et la population locale, mais servir aux besoins de l’État de localiser avec précision une zone (c’est le cas de la Province des Frontières Septentrionales), ou bien il peut reprendre le nom d’un lieu géographique (par exemple la cité de Dhahran dans la Province Orientale, qui a reçu le nom du massif montagneux homonyme). En général c’est dans cette dernière catégorie que s’inscrivent les agglomérations nées de l’immigration et donc tendanciellement dépourvues d’une identité forte. On enregistre au contraire une situation inverse pour les unités administratives qui tirent leur nom de villes ou de régions préexistant à l’État Saoudite, comme c’est le cas de Riyad.

 

Salman’s Legacy accompagne ainsi le lecteur le long d’un tour virtuel de l’État et de la société saoudite, enquête sur certains éléments de la tradition religieuse wahhabite et explore les relations géopolitiques et économiques du royaume avec l’Occident et l’Extrême-Orient. C’est un instrument qui offre sans aucun doute une vision panoramique des dilemmes du nouveau cours saoudite, mais il peut être utile de l’intégrer avec la lecture d’un autre texte du même auteur, Muted Modernists. The Struggle Over Divine Politics in Saudi Arabia. Pubblié en 2015, cet ouvrage n’a pas perdu de son actualité. Il documente remarquablement l’activisme islamiste saoudien contemporain, en particulier ceux que Madawi al-Rasheed définit « modernistes », connus également comme islamo-libéraux ou tanwîrî, « éclairés ». Dans cette catégorie se trouvent certains intellectuels et prédicateurs dont MBS a ordonné l’arrestation à l’automne 2017, motif supplémentaire pour faire de ce livre une lecture fondamentale. L’objectif de l’auteur est de suivre le parcours et l’évolution de ce groupe d’intellectuels et de religieux, formé pour la plupart d’ex sahwîs (« revivalistes islamistes ») réhabilités et cooptés par la monarchie après avoir été emprisonnés vers la moitié des années 1990 sous l’accusation de subversion de l’ordre public.

Les modernistes auquel est consacré le volume ont choisi la voie réformiste, créant une sorte de troisième voie entre le djihadisme violent et le quiétisme wahhabite de l’establishment religieux. Ils réinterprètent la théologie politique islamique classique en créant un discours hybride qui unit la pensée politique occidentale et la tradition islamique, dans la tentative de trouver des solutions aux problématiques que vivent les musulmans contemporains. Les modernistes, parmi lesquels se distingue la figure de Salmân al-‘Awda, sont par exemple fauteurs de la notion de consultation, de la division du pouvoir entre exécutif, législatif et judiciaire, du pluralisme inclusif ; certains d’entre eux, comme ‘Abdullâh al-Mâlikî, estiment qu’appliquer la charia est opportun mais non obligatoire, et que la vraie solution est non pas l’Islam, selon le slogan bien connu des Frères musulmans, mais la souveraineté politique de la oumma. D’autres réclament une monarchie constitutionnelle, la réforme de l’Islam wahhabite, et soutiennent la licéité du djihad pacifique (silmî) comme forme de contestation civile pacifique (‘Abdullâh al-Hâmid).

 

Les analyses de Madawi al-Rasheed démontrent, généralement, que les proclamations du roi et du prince héréditaire sur la création d’une société saoudite plus ouverte et plus libre, et sur la création d’un Islam « médian », ne résistent pas jusqu’à présent à l’épreuve des faits. Ses ouvrages sont par conséquent des instruments incontournables si l’on veut s’y retrouver dans le rapport complexe entre récit et réalité saoudienne.

Abonnez-vous gratuitement à la newsletter d’Oasis

Pour obtenir des informations et des analyses, abonnez-vous à notre revue semestrielle