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No Woman, no Drive

Tandis que les cinémas ouvrent de nouveau à Riyad, le réalisateur marocain Nabil Ayouch raconte Casablanca, ville des destins croisés

Cet article a été publié dans Oasis 27. Lisez le sommaire

Dernière mise à jour: 12/11/2018 11:11:32

A-Hologram-for-the-King-.jpgQue sera le Moyen-Orient d’ici vingt ans ? Pour certaines choses, il est facile de jouer les prophètes. Nous devrons par exemple attendre très peu pour voir les femmes au volant en Arabie Saoudite, juste le temps de prendre quelques leçons. Non que ce soit la question cruciale dans un pays qui prévoit la torture, les châtiments corporels et la peine capitale, mais il faut bien commencer quelque part. Certes, les femmes sont une bonne carte de visite : on l’avait compris dès avant les promesses de réforme du prince héréditaire Muhammad Bin Salman. Il y a quelques années, sur Youtube, une petite chanson irrespectueuse avait fait le buzz sur le net, No Woman no drive, parodie de la chanson célèbre de Bob Marley. C’est un activiste en habits traditionnels qui la chantait : interviewé, il avait minimisé la portée d’une contestation qui, en Arabie Saoudite, peut coûter cher. Mais ensuite est arrivé le jeune héritier : nos femmes – a-t-il dit – pourront conduire sans la présence d’un accompagnateur, mais elles pourront aussi aller au stade et fréquenter les cinémas, qui rouvriront après 35 ans d’interdiction. Et les fillettes, peut-être, pourront même aller à bicyclette, à la grande joie de la réalisatrice saoudite Haifaa al-Mansour, qui avait consacré un film très apprécié, Wadjda, à cette interdiction absurde et à d’autres encore.

 

Entretemps, au Festival de Berlin 2016, un autre metteur en scène saoudite a fait son apparition (il y en a deux, sur une population de 27 millions de personnes), Mahmoud Sabbagh, avec une comédie, Barakah meets Barakah, interprétée par Hisham Fageeh, le protagoniste de la farce sur Youtube. Le film, qui se déroule à Djeddah, raconte, avec une touche légère, l’excès de règles, le manque de lieux publics où un homme puisse rencontrer une femme, la tristesse des jeunes. On rit lorsque le fonctionnaire terne invite à diner la belle Bibi, mannequin de la marque « hanches célestes », blogger fameuse, pour découvrir qu’il n’y a pas d’endroit où il puisse la porter : au restaurant, il n’y a pas d’endroit réservé aux couples non mariés, sur la plage, la police religieuse risque d’arriver, les spectacles en plein air ont été abolis. Il est même interdit de s’asseoir sur les trottoirs. « Tu te crois à Paris ? ». Reste un sandwich dans la voiture, une rencontre fortuite dans une pharmacie, une fuite sur le toit de la maison. On rit parce que la couleur du film est le rose, comme les soutien-gorges ridicules arborés par les mannequins; et parce que le film, plus qu’une dénonciation de la chape d’intégrisme religieux sous laquelle règnent des codes de comportement extrêmement rigides, se limite à souligner la nostalgie des années antérieures à 1979, année où la révolution islamique en Iran et l’assaut à la Mecque ont musclé ce qui est aujourd’hui l’une des cultures religieuses les plus illibérales du monde. 

 

Un film américain bizarre, Hologram for the King, réalisé en 2016 par l’allemand Tom Tykwer et interprété par Tom Hanks, raconte quelque chose de plus. Un homme d’affaires est envoyé en Arabie Saoudite : son mariage est brisé, ses finances en ruines, le remords le ronge d’avoir détruit une entreprise en choisissant de la délocaliser en Chine. L’histoire commence sur la nécessité qu’il a de vendre au roi un système de téléconférences ; elle se termine alors qu’il se trouve dans le désert, au milieu du vide, et avec une dernière, improbable, possibilité d’être heureux grâce à l’amour genre mille et une nuits d’une doctoresse d’âge mûr portant le voile. Là où devrait naître Kmet, la ville du futur, il n’y a que l’évanescente terre déserte, une grande tente, un chantier de sable et d’ennui. Le roi, on ne le voit pas depuis 18 mois, le courant électrique va et vient, la crise personnelle du protagoniste croise la faillite évidente d’un pays où les jeunes (70% des Saoudites ont moins de 30 ans) n’ont pas d’avenir. Parce que la richesse du pétrole – parole du chauffeur de taxi – ne suffit pas à faire oublier la misère des exécutions publiques, la répression des femmes, la fermeture au monde.

 

Rien de mieux que de passer de la lumière impitoyable qui illumine l’Arabie Saoudite, la privant de tout clair-obscur (y compris dans un film américain tourné par obligation en Égypte et au Maroc) à la nuit égyptienne de The Nile Hilton Incident ou aux cinq histoires qui mêlent des destins divers dans le Maroc de Razzia, pour recueillir des questions on ne peut plus disparates. Il s’agit de pays qui, sur le papier s’identifient par leur appartenance à l’Islam sunnite. Mais dans la réalité, entre Histoire et histoires, ils ont des identités profondément différentes. Et la recherche d’un centre de gravité unique risque de ne porter qu’à identifier un ennemi commun. Par ailleurs le Marocain Nabil Ayouch, qui est le producteur et le réalisateur de Razzia, est né à Paris et a choisi de vivre à Casablanca depuis 1999. Metteur en scène des Chevaux de Dieu (2012) sur les attentats de Casablanca, il a été contraint en 2015 à quitter le Maroc à la suite des menaces qu’il avait reçues après la présentation à Cannes de Much Loved, un film qui raconte la condition amère des prostituées dans un pays macho et affligé de strabisme, subjugué par un Islam intransigeant. Deux ans après, Ayouch revient sur le thème qui lui est cher, la quête de liberté dans une société en pleine confusion. Il s’est passé quelque chose qui a changé le pays – raconte-t-il –, une idée d’éducation perdue au milieu des montagnes de l’Atlas. Au cours des années 1980, nous voyons un maître d’école qui explique aux enfants en langue berbère le mouvement des planètes autour du soleil. Un commissaire assiste aux leçons et, portant à son accomplissement une réforme partie durant les lointaines années 1960, il impose l’arabe come langue d’enseignement et le cours d’Islam au lieu des sciences. « Qu’importe la foi, si vous leur ôtez les rêves ? », se plaint le maître. Mais il n’y a pas de réponse, pas même dans le Casablanca d’aujourd’hui, ville belle, sale et pleine de vitalité, partagée entre les modèles occidentaux et les préceptes religieux, pleine d’enfants sans pères et de femmes sans hommes. En toile de fond, accompagnées par la musique des Queen, les journées des manifestations de 2011.

 

En Égypte également, le problème majeur ne semble pas le fondamentalisme, mais les questions non dites. Qui valent pour tous, à commencer par le metteur en scène de Le Caire Confidentiel, qui est un « étranger », un suédois d’origine égyptienne. Nous sommes au début de 2011 : sous un ciel gris qui se reflète dans la saleté des rues, tandis qu’on parle à la télévision de valeurs et que défilent les images de Moubarak, un policier, Nouredin Mustafa, empoche des pots de vin. Et dans le même temps, enquête mollement sur l’énième homicide. La victime est une chanteuse, les pistes mènent vers un homme politique, il y a un témoin en fuite, une immigrée soudanaise qui vit dans un quartier-dortoir de la cité. Entre argent, cigarettes fumées jusqu’à la nausée, tortures et vieux appareils de télévision qui ne transmettent que les chaines européennes ou les sermons des Frères musulmans, l’Égypte semble en proie à un chaos organisé. Tous mentent : les puissants de ce monde, représentés dans les gigantographies étalées sur les murs, et le policier anti-héros, qui jure sur une justice à laquelle, sans aucun doute, il ne croit pas. Le finale donne le frisson : la nouvelle Égypte qui défile dans la rue, avec slogans et bâtons, ne semble pas meilleure que l’ancienne.