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Religion et société

Cette Question qui Fonde l’être Humain

Les piliers d’une confrontation authentique et intéressée entre les religions sont au nombre de quatre : la vie, les œuvres, les échanges théologiques et l’expérience religieuse. Il faut redécouvrir cette dimension à partir du préambule du document conciliaire Nostra Aetate, un texte trop négligé.

Le document conciliaire Nostra Aetate a ouvert pour la première fois l’univers de l’Église vers de nouveaux horizons, ceux des religions non chrétiennes. En effet, l’Église reconnaissait à travers ce document pour la première fois de façon explicite et avec autorité la possibilité de salut en dehors de ses limites visibles. Une telle nouvelle position, fruit d’un long et laborieux travail théologique, a trouvé une vaste résonance dans l’abondante littérature théologique qui s’est développée sur ce sujet durant la période post-conciliaire dans le domaine du dialogue interreligieux. En particulier, comme on le sait, dans le document Dialogue et Annonce (1991) sont indiquées quatre formes fondamentales de dialogue (n.42) : le dialogue de la vie, des œuvres, des échanges théologiques et de l’expérience religieuse. Cette dernière dimension du dialogue surtout peut être approfondie justement à partir du préambule de Nostra Aetate, auquel, à mon avis, on a accordé peu d’importance, peut-être parce que considéré comme étant trop générique et évident. Il n’est pas du tout exclu que justement le fait d’avoir négligé les instances proposées ait conduit le dialogue interreligieux à perdre en grande partie son premier caractère incisif en tombant trop souvent au niveau d’un échange superficiel d’opinions qui n’engagent personne quand elles ne sont pas même dans une propagande opportuniste.

 

 

Le préambule du document conciliaire présente les religions comme des réponses aux questions fondamentales qui troublent profondément le cœur humain, questions qui concernent le sens de son existence. Il dit : « Les hommes attendent des diverses religions la réponse aux énigmes cachées de la condition humaine, qui, hier comme aujourd’hui, troublent profondément le cœur humain : Qu’est-ce que l’homme ? Quel est le sens et le but de la vie ? Qu’est-ce que le bien et qu’est-ce que le péché ? Quels sont l’origine et le but de la souffrance ? Quelle est la voie pour parvenir au vrai bonheur ? Qu’est-ce que la mort, le jugement et la rétribution après la mort ? Qu’est-ce enfin que le mystère dernier et ineffable qui entoure notre existence, d’où nous tirons notre origine et vers lequel nous tendons ? » (Nostra Aetate 1). Celles-ci sont seulement quelques-unes des questions fondamentales que tout être humain se pose. Elles sont évidemment présentées par le document conciliaire comme de simples exemples de l’interrogation incessante et de la problématique radicale qui traversent toute l’existence humaine, et qui, on peut dire, constituent l’être humain en tant que tel. Un être humain qui ne se poserait pas ces questions cesserait d’être humain. Le document du Concile introduit donc un aspect important du dialogue interreligieux ; encore plus, selon moi, il représente le véritable point de départ de tout dialogue interreligieux sérieux. Nous, êtres humains, dialoguons en premier lieu parce que nous avons en commun des questions fondamentales auxquelles répondre, parce que nous sommes en un certain sens contraints par un questionnement incessant et par une problématique radicale qui traversent toute notre existence.

 

 

L’être humain est l’être qui interroge. Il s’interroge avant tout sur le sens de sa vie. Mais à travers lui, son questionnement s’élargit sur le sens de l’être en général. Les deux questions, celle sur soi et celle sur l’être, sont étroitement liées. Bien plus, il n’y a pas de vraie réponse à l’une sans une réponse à l’autre. Cet aspect a été largement illustré par la pensée philosophique et théologique moderne.

 

 

Les animaux sous-humains semblent rechercher leur bonheur dans la satisfaction de leurs besoins et instincts primaires, naturels et immédiats comme la nutrition, la compagnie, la reproduction, etc. Du reste, dans ce domaine, il faut être très prudent, vu que Paul, en Romains 8, 18-25, parle d’une « douleur d’un enfantement qui dure encore » qui traverse toute la création en attente d’une « rédemption » qui constitue l’intime inspiration de toutes les créatures. Ce texte ouvre des horizons assez vastes sur le sens de l’univers, pas encore complètement explorés : une vision plus profonde pourrait découvrir qu’il existe une question ontologique radicale et inévitable en chaque être créé, c’est-à-dire la question sur le propre fondement ontologique, en définitive sur l’Absolu comme le fondement ultime de tout. En effet, tout vient de Lui et tout est dirigé vers Lui. Cependant, il apparaît clairement qu’à la différence des autres animaux, l’être humain a toujours manifesté et ce, depuis ses origines, une curiosité insatiable et une recherche incessante allant au-delà des horizons limités des besoins et des instincts purement animaux. L’être humain est l’être en recherche incessante et inassouvie particulièrement sur le sens de son existence.

 

 

Dans ce sens, on pourrait proposer une définition de l’être humain parallèle à la définition classique d’Aristote, pour qui l’homme est un « être raisonnable (logikos)». On pourrait dire que l’homme, l’être humain, est par essence « l’être demandeur » ou si l’on préfère, « l’être en recherche continuelle ».

 

 

Examinée complètement, une telle question se révèle être en réalité une question divine déposée au cœur de l’être humain. Elle est le premier signe de la présence de Dieu pour la conscience humaine, et donc la première révélation de Dieu à l’être humain. L’être humain s’interroge parce qu’il se sent interrogé par son Fondement. En effet, l’homme se découvre « responsable » parce qu’il a conscience de devoir répondre de son existence, parce qu’il a conscience que son existence n’est pas « sienne », mais qu’elle lui est donnée comme vocation et devoir et, donc, comme responsabilité. Au fond de son questionnement, l’être humain perçoit (bien que de manière pas toujours clairement explicite) la présence de Quelqu’un qui l’interroge, et qui l’interroge parce que c’est Lui qui lui a donné le don de l’existence : un don gratuit, mais en même temps un devoir inévitable.

 

 

La globalisation et ses Défis

 

 

Le moment historique (kairòs) dans lequel vit l’être humain est toujours le médiateur de son questionnement existentiel. L’histoire humaine progresse toujours à l’enseigne d’une ambiguïté de fond entre succès et insuccès, ambiguïté qui ne sera dénouée que dans son issue finale. Chaque être humain est inséré dans un procédé historique semblable et il ne peut se réaliser qu’uniquement en interaction avec lui.

 

 

Chacun de nous se trouve donc inévitablement immergé dans un horizon historique déterminé dans lequel se déroule son histoire. Cela signifie que nous, d’une part nous nous situons dans l’horizon de l’autocompréhension humaine, mais de l’autre nous le constituons aussi, dans une interaction inextricable. Et cet horizon humain n’est pas une donnée statique, mais un état en variation continue, dans un processus continuel de surgissement, d’auto-position et de dépassement.

 

 

Une fois posée cette prémisse nécessaire, quels sont les traits fondamentaux de l’horizon culturel-existentiel dans lequel nous vivons ? Selon moi, les éléments les plus visibles peuvent être identifiés dans l’affirmation toujours plus vaste du « marketing global » et de la conséquente massification culturelle, dans l’éclatement des valeurs traditionnelles en un atomisme éthique toujours plus accéléré, et dans la résurgence des tribalismes culturels et religieux qui mettent en doute la cohabitation pacifique du village global.

 

 

Entre marketing global et massification culturelle. La globalisation a certainement aidé les êtres humains à se rapprocher, à se mélanger les uns aux autres comme ce ne fut jamais le cas dans l’histoire humaine. Mais on enregistre aussi des effets négatifs et dramatiques à une telle globalisation. Un d’eux est l’extension, ou l’imposition d’un marketing global au niveau planétaire. Après l’écroulement des idéologies totalisantes, et particulièrement du marxisme, il semble qu’il ne soit resté dans le champ mondial qu’une unique idéologie dominante : le capitalisme néo-libéral.

 

 

La massification de la culture est une des conséquences les plus visibles et dénoncées depuis longtemps de toutes parts de l’état actuel des choses. La culture humaine, dans tous ses aspects, est mise au service et est appelée à appuyer et justifier le marketing global. Elle est à la merci du terrible instrument de propagande commerciale qui depuis longtemps domine désormais notre horizon culturel. Toute manifestation qui ne trouve pas un certain niveau de marketing est perdante. Chaque valeur culturelle doit être nécessairement transformée en « produit de marketing » pour pouvoir s’affirmer au niveau mondial. Le vocabulaire du marketing est entré désormais pleinement dans tous les domaines, même dans le religieux.

 

 

Atomisme éthico-religieux. Dans ce marketing global, on assiste à l’éclatement de toutes les valeurs représentées par les institutions traditionnelles comme la famille, l’Église, les formes d’association locales, etc., valeurs qui ont soutenu le cheminement humain des siècles passés. Il en émerge un être humain fragmenté, atomisé, sans plus de principes internes de résistance, décroché de toute référence éthico-religieuse qui ne vient pas de lui-même, son propre intérêt et sa satisfaction individuelle. Il refuse toutes règles et conditions qui lui viendraient d’en haut ou d’en bas, de l’intérieur ou de l’extérieur. Il veut faire son expérience, être loi pour lui-même sans interférence de l’extérieur. Nous sommes au niveau du self-service universel, principe qui domine le marché mondial, mais actuellement aussi le marché religieux. Cet individu absolu, fragmenté et atomisé de l’époque post-moderne, semble vouloir porter le subjectivisme ou le repli sur le sujet, trait typique de la pensée moderne, à ses extrêmes conséquences, même si selon d’autres points de vue, il s’oppose au rationalisme moderne.

 

 

La résurgence de nouveaux tribalismes ethniques, culturels et religieux. D’autre part, comme réaction à l’atomisme éthique individualiste de notre humanité globalisée, mais aussi comme refus des idéologies absolutistes qui ont dominé notre histoire récente, il semble que soit en action un retour à ce que nous pourrions qualifier de nouveau tribalisme religieux et culturel et ce dans de nombreuses zones humaines de notre monde globalisé. Moyennant un tribalisme semblable, de nombreux groupes humains cherchent à conserver le sens de leur identité, en récupérant leurs valeurs culturelles traditionnelles menacées par la croissante massification culturelle.

 

 

Avec le déclin des grandes idéologies mondiales, comme le marxisme et différents types de nationalisme qui ont dominé la scène mondiale des XIXe et XXe siècles, les groupes humains tendent toujours davantage à retrouver leur identité dans les racines culturelles et religieuses, en récupérant les valeurs du passé. Une telle récupération est et devrait être en soi un phénomène positif ; cependant, on peut facilement remarquer que lorsqu’une telle auto-identité est vécue dans un esprit d’exclusivité et d’hostilité envers les autres groupes et les autres cultures humaines, de nouveaux « tribalismes culturels et religieux » se créent et ceux-ci, soutenus par de forts intérêts politiques et économiques, deviennent facilement sources d’affrontements et de guerres féroces, avec des conséquences catastrophiques et imprévisibles, comme nous le montre une grande partie de l’histoire récente. Pensons aux conflits qui ont dévasté et dévastent de nombreuses régions de notre planète.

 

 

La religion risque donc d’être prise au piège du jeu tribal de notre humanité « globale », comme par le passé ce fut le cas des différents types d’impérialisme qui ont dominé les sociétés humaines d’antan. Dans l’actuelle humanité globalisée, les guerres ne se déchaînent plus entre les différents villages comme par le passé, mais, et de manière non moins féroce, entre quartiers et rues du même village global. Il est donc important que chaque religion, prenant conscience du danger qu’elle court d’être instrumentalisée par la violence tribale, œuvre consciemment pour un dépassement des propres tribalismes culturels, reprenant les grands trésors de sagesse que chaque tradition religieuse contient.

 

 

Dans notre village global, on attribue une grande importance au quartier islamique, tant pour son histoire passée que pour sa présence actuelle. Il s’agit de plus d’un milliard de personnes en expansion rapide et constante. Un tel quartier est agité de puissantes poussées fondamentalistes et extrémistes qui menacent la cohabitation pacifique avec les autres quartiers. Il est donc extrêmement important de favoriser l’interaction constructive de celui-ci avec les autres quartiers du village global, dépassant les démons du tribalisme religieux qui le dévastent. S’il en est ainsi, prendre conscience des questions fondamentales qui regroupent les êtres humains et des modalités particulières avec lesquelles nos sociétés les déclinent apparaît être aujourd’hui la meilleure voie pour structurer un dialogue interreligieux fructueux et efficace.

 

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