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Religion et société

Chrétiens et musulmans. Les responsabilités d'un monde en commun

A l'ombre d'un grand arbre, le prince El Hassan bin Talal attend patiemment de répondre aux nombreuses questions de Oasis. Dans le grand jardin

 

sobre arrive le bruit indistinct de la ville qui nous entoure: Amman, capitale vive d'un monde arabe qui bouge, qui projette, qui ne se contente pas. Le prince est un homme qui a de très vastes intérêts et d'importantes relations. C'est une des rares personnes qui tiennent les portes de leur pensée toujours ouvertes.

 

 

Dans l'introduction à votre livre Christianisme dans le monde arabe, vous écrivez:

 

«Ce volume exprime l'appréciation d'un leader arabe musulman pour les chrétiens arabes».

 

Un peu plus loin vous rendez hommage aux chrétiens. Cela pourrait sembler étrange

 

aux lecteurs occidentaux habitués comme ils le sont à faire correspondre monde arabe et Islam.

 

Comment se fait-il que pour vous les chrétiens aient un rôle important à jouer dans le monde arabe?

 

 

Je voudrais revenir en arrière sur le déroulement de l'histoire. Permettez-moi de bien préciser que, en termes de reconnaissance des vérités supérieures et ultimes, nous trouvons des paraboles écrites en caractères cunéiformes 3000 ans avant les religions monothéistes, et nous avons, peut-être pas avec les

 

mêmes noms, mais par essence, Job, Jonas, et aussi la Genèse. C'est évidemment dans la nature des religions de ne pas se concentrer sur les événements qui précèdent les dates des révélations qui ont amené au monothéisme, mais nous savons qu'à Herculanum Philodème de Godara a ouvert la voie à l'épicurisme et se concentrait sur la reconnaissance intérieure de l'être ultime. Ce que je voudrais dire, c'est que les gens de cette partie du monde, au sein du contexte byzantin, s'ouvrirent naturellement au Christianisme et à la révélation chrétienne. Ceux qui étaient chrétiens avant l'Islam restèrent chrétiens après la venue de l'Islam. Et, soit dit en passant, quand nous disons arabe, nous utilisons un stéréotype: «arabe signifie exclusivement musulman» que je voulais annuler, et c'est une des raisons pour lesquelles j'ai écrit ce livre. En effet, les tribus chrétiennes Hassan, Lachem et beaucoup d'autres sont restées chrétiennes. Ces tribus se trouvent encore en ce moment dans le contexte de notre monde arabe oriental.

 

 

En effet, si nous voulons le reconnaître comme il se doit, il vaut la peine de remarquer que la première rencontre entre musulmans et chrétiens, c'est-à-dire le pacte de Aylah du VIIe siècle entre le Prophète et l'Evêque de l'actuelle Aqaba (comme vous le voyez, l'église se trouvait là), reconnaissait le droit de culte et n'interférait pas avec les lieux qui avaient une importance religieuse pour les chrétiens. Et cela était naturellement l'esprit et la lettre observés à Jérusalem. Je dirais donc que, au cours de la période qui précède l'avènement de l'Islam et aujourd'hui encore les Arabes chrétiens ont joué un rôle fondamental dans la société. Je crois que le fait important dans le monde arabe oriental par rapport au monde arabe occidental (Maroc, Algérie leur expérience se base sur la domination impérialiste des XIXe et XXe siècles, sur la création de réalités de langue française ou espagnole, et aussi de réalités italiennes dans le cas de la Libye), le fait important est que les musulmans ne se convertirent pas au Christianisme: il y avait déjà des chrétiens dans ces lieux-là, ce qui fait que l'esprit du Christianisme fait largement partie de notre présent. Dans ce contexte il est triste de constater, quand nous parlons de reconnaissances, que l'émigration la plus consistante de la Terre sainte est celle des chrétiens. Et malheureusement les encouragements offerts par les pays européens de l'hémisphère occidental sont pour la plupart en faveur de l'émigration des chrétiens et contribuent effectivement à l'appauvrissement de l'esprit de la culture chrétienne. Je crois qu'il faudrait admettre cela de façon très précise dans le contexte du Congrès mondial d'études sur le Moyen-Orient que notre Institut royal pour les études interreligieuses accueillera l'année prochaine, au cours duquel devraient pouvoir s'établir une certaine collaboration. Par exemple, une société d'édition de textes littéraires occidentaux pourrait encourager la création d'une société d'édition de textes littéraires orientaux.

 

 

 

 

 

Vous et nous, comment pouvons-nous aider les chrétiens à rester ici

 

et à y reconnaître leurs racines? L'Eglise porte toute son attention sur l'émigration

 

de la population chrétienne, des familles chrétiennes, des jeunes.

 

 

Je suis de l'avis que la question de l'autorité morale dans les villes saintes pourrait être envisagée dans un contexte semblable à celui que le Vatican a réalisé au cours des siècles. Vous avez une ville sainte en réalité vous avez un état indépendant mais je ne veux pas entrer dans des questions politiques quand je dis que la souveraineté appartient à Dieu.

 

Jérusalem, Bethléem, Nazareth, et aussi Najaf et La Mecque, le principe occidental est toujours celui de la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Je voudrais que l'Eglise ou la synagogue et la mosquée, s'élèvent en termes de valeur, au-dessus de la politique des affaires courantes. Il en est de même pour Jérusalem, avec tout le respect pour les Palestiniens et les Israéliens qui sont en train de traiter l'avenir de la paix et celui du futur Etat palestinien qui veut vivre en paix avec sa capitale, cette capitale aussi chère à Israël. Ce qui est important pour nous autres, pour les musulmans, les chrétiens, les juifs, au niveau international, c'est de poser la question: quand l'autorité morale soutiendra-t-elle les institutions qui se trouvent dans de grandes difficultés à travailler dans les circonstances actuelles? Et je me réfère ici aux structures de l'éducation. On parle beaucoup de l'enseignement par analogie, de reconstruction spirituelle et de développement, de reconstruction psychologique et de développement. Que peuvent faire les églises, les mosquées et les synagogues pour développer un code de conduite, un code de valeurs partagées?

 

 

Et quand nous parlons de valeurs partagées, si nous avions tous observé les Dix Commandements nous n'aurions pas autant souffert! Mais pour en revenir aux valeurs partagées, je me demande si le moment n'est pas venu de constituer en paroles et en actions ces villes saintes. A ce propos, je suis très heureux de voir que l'Association des musulmans asiatiques au Cambodge et en Thaïlande travaille avec la Conférence Episcopale catholique. On peut dire que c'est de l'altruisme. Ce n'est pas de la philanthropie; c'est l'esprit de charité (alms, non pas arms, armes nous en avons eu assez de celles-ci) qui travaille dans les régions qui promeuvent la dignité humaine. Il en est de même en Afrique, au sein de la Conférence Mondiale pour les Religions et la Paix, nous travaillons avec des communautés chrétiennes et des communautés musulmanes pour la promotion d'enfants africains qui soient heureux et pleins d'espérance. Le motif de tout cela devrait aussi venir de la Terre sainte. Nous pourrions parler encore une fois des Caminos de la Paz, et des Caminos de la Felicidad. Pourquoi le Mediterraneo Iberico America Latino Encuentro ne peut-il pas être promu du moment que nous reconnaissons les chemins de la foi d'Aix et de Compostelle, de et pour Jérusalem? On a beaucoup écrit sur ce sujet, mais je me rends compte qu'à Jérusalem, Bethléem, Nazareth et Hébron le contexte est en grande partie celui de communautés considérées comme des victimes; les priorités politiques et démographiques ne se préoccupent pas d'être source d'inspiration pour le monde. Je crois qu'il faut chercher à nouveau cette inspiration in situ. C'est cela naturellement qui avait fait naître le désir fervent du regretté Pape Jean-Paul II de faire un pèlerinage en Terre sainte comprenant aussi une visite à Ur en Chaldée, après Sainte-Catherine et Jérusalem, désir qui ne s'est malheureusement pas réalisé à cause de la guerre en Irak. Je crois qu'il est important de promouvoir dans cette partie du monde ce que j'appelle des «noms de lieux génériques», mais le nationalisme a causé trop de dégâts.

 

 

Le nationalisme a été décrit un jour par l'écrivain anglais Aldous Huxley comme «une commune incompréhension de l'histoire et une commune haine pour tes ennemis». C'est la raison pour laquelle il faut reconnaître que nous devrions dépasser le nationalisme au moyen du supranational; nous devrions comprendre quelles sont les valeurs fondamentales et, dans ce contexte, quand nous disons Terre sainte, nous devrions comprendre ce que nous disons.

 

 

A la fin de votre livre, vous écrivez: «Les chrétiens arabes ne sont certainement pas exclus de la société arabe islamique». Ne croyez-vous pas que la campagne fondamentaliste islamique actuelle soit une menace face à cette affirmation?

 

 

Je voudrais seulement dire que, selon le récent rapport du Groupe international de Crise, les islamistes (c'est la façon dont les gens définissent les fondamentalistes) se divisent au moins en trois catégories. Vos lecteurs et vous-même pouvez imaginer à quoi correspondent eux ces trois catégories. Il y a ceux qui font du prosélytisme auxquels s'opposent, de façon spéculaire, les chrétiens qui évangélisent de leur côté. En Afrique j'ai vu les uns et les autres se répartir le territoire, ce qui est malheureux car, comme je l'ai dit, je crois personnellement à l'importance de la promotion de la dignité humaine. Nous avons ensuite, naturellement, les anarchistes. C'est la première catégorie qui fait du prosélytisme, il s'agit de ceux qui veulent convertir; dans la seconde catégorie, il y a les anarchistes, les soi-disant groupes islamiques qui accusent les autres d'apostasie et qui, sur cette base, n'acceptent pas l'ordre constitué, si bien qu'ils ne croient que dans la nécessité d'éliminer les autorités. Je crois que, dans ce sens, vous avez eu des expériences semblables: vous avez eu les Brigades rouges, Baader Meinhof, l'organisation japonaise qui a utilisé le gaz innervant, et ainsi de suite. Vous ne leur donneriez sans doute pas la définition de chrétiens. Ce sont des nihilistes. Ici, on les appelle «islamistes», il est arrivé que ce soit leur marque, mais je ne vois aucune relation entre eux et la religion basée sur la foi.

 

 

Puis nous avons les activistes politiques et ceux qui sont devenus ou qui sont en train de devenir des partis politiques. Nous avons aujourd'hui des activistes politiques musulmans au pouvoir, en Turquie par exemple. Les élections ont eu lieu en 1989 dans ce pays et les frères musulmans ont fait un remarquable pas en avant. Mais le processus démocratique est cyclique des gens arrivent au pouvoir et puis ils le perdent aux élections et on désire ou on espère que le jour vienne où, comme vous avez les chrétiens démocratiques, nous aurons les musulmans démocratiques. Je crois personnellement à l'Etat civil: le mot «laïc» semble bizarre ici. Si on parle de «laïc» les gens pensent tout de suite à «agnostique». Voilà pourquoi je préfère parler d'état civil. Je crois que le fondamentalisme est un véritable sujet de préoccupation, non seulement pour les chrétiens, mais aussi pour les musulmans. Je crois dans ce sens que, plus la pleine participation culturelle à la vie publique manquera, plus il sera probable que ces préoccupations et ces peurs se transforment en une opposition directe et en une balkanisation, en fragmentations ethniques et sectaires sous de nombreuses formes. Je voudrais suggérer que les chrétiens, les musulmans et les juifs prennent sérieusement en considération la promotion du centrisme, de façon à ce que soit mobilisée, non pas la majorité silencieuse, mais ce que j'appellerais la majorité réduite au silence.

 

 

Nous sommes toujours engagés contre quelque chose, contre l'antisémitisme, contre l'islamophobie, contre le racisme. N'est-ce pas le moment de s'engager pour quelque chose? C'est la raison pour laquelle nous avons constitué un Parlement des Cultures. Celui-ci a été promu à l'origine grâce à une idée qui jaillit au cours de conversations avec le regretté Yehudi Menuhin, entre autres, ou avec Walter Sisulu en Afrique du Sud. Tout le monde disait que nous avions travaillé contre la discrimination, mais ne vaut-il pas mieux travailler pour quelque chose? Nous constituons en ce moment un Centre d'Etudes humanistes méditerranéennes, une synergie entre medias et monde académique, qui pourrait étudier les contenus des différentes réalités sociales des diverses parties de la région. Cela éviterait le sensationnalisme qui donne en un certain sens dans la presse une place et une publicité gratuite aux horreurs de la mort et de la destruction. En voici un exemple. Au cours de la Guerre du Golfe j'accueillais chez moi des journalistes durant la période de Noël et nous avions chez nous un arbre de Noël. Ces journalistes ont dit: «Oh! quelle ambiance normale il y a à Amman vous avez des arbres de Noël dans beaucoup de maisons». Et j'ai dit: «Pourquoi n'écrivez-vous pas une histoire sur ce fait?» Ils ont répondu que cette histoire n'aurait jamais été publiée ce fait souligne que la normalité n'est jamais mise en évidence. C'est là la tragédie. Je veux simplement dire que nous ne sommes pas en train de nous humaniser les uns les autres; nous tombons en effet dans le piège posé par la polarité des extrémistes ici, aux Etats-Unis et ailleurs.

 

 

Ne croyez-vous pas que le fondamentalisme islamique soit aujourd'hui pour l'Islam

 

un danger plus grand que le fondamentalisme chrétien ne l'est pour les sociétés chrétiennes?

 

Je veux dire qu'il y a quelque chose de plus dangereux ici, dans cette région.

 

 

Oui, Je crois qu'il en est ainsi. Les Américains se posent la question: «Pourquoi nous haïssent-ils?» et je voudrais de mon côté demander aux Arabes et aux musulmans: «Pourquoi nous haïssent-ils?». Il faut que je demande en même temps: pourquoi nous haïssons-nous? La réponse à ces questions est que, même si on se réfère à nous en tant qu'Islam, qui va du Maroc à l'Indonésie, avec en plus tous les immigrés musulmans, nous ne sommes pas homogènes. Nous sommes très hétérogènes et cette hétérogénéité signifie que nous avons une priorité dans notre agenda, qui est la sécurité; celle-ci doit être le résultat d'actions unilatérales, spécialement après le onze septembre, une sécurité ferme en ce qui concerne les armes et la confrontation avec les terroristes. Mais ce que nous n'avons pas encore développé, c'est une approche multilatérale pour affronter l'autre série de priorités et d'actions entre Etats: l'économie sociale, l'économie politique, la culture et les disciplines humanistiques. Je voudrais que soient posées les conditions préliminaires de base pour l'assistance internationale à des régions comme la nôtre, conditions qui se basent sur la question: «êtes-vous effectivement en train d'affronter à fond les causes de l'extrémisme?» Hier ces causes pouvaient être le fascisme ou le communisme; aujourd'hui on parle de «fondamentalisme».

 

 

Un de nos experts se pose la question suivante: «En ce qui concerne la condition des chrétiens

 

au sein de l'Islam, plusieurs auteurs soulignent justement le fait que les conditions étaient à l'origine bien meilleures pour le Peuple du Livre selon les impératifs du Coran qu'au cours des périodes suivantes. Pensez-vous que les systèmes de loi doivent être révisés»?

 

 

Je suis tout à fait d'accord. Je crois que, dans les pays où il existe une culture chrétienne, le concept de droit canon devrait être entièrement révisé par la communauté chrétienne. Je ne crois pas vraiment qu'on puisse avoir les deux choses. Je veux dire qu'on ne peut pas continuer à dire que vous êtes privés de droits en termes de tradition culturelle, tant que l'on continue à se baser (par rapport aux droits des femmes ou à d'autres questions) sur le système légal du pays qui accueille. Dans un pays comme le mien, deux systèmes sont en vigueur: le droit civil qui se base sur le Code Napoléon français, et la shari'a, qui ne se base pas sur le droit pénal, mais sur le droit de famille. Cette dernière a été acceptée pendant des dizaines d'années par la communauté chrétienne qui n'avait pas intérêt à mobiliser les tribunaux ecclésiastiques. Je vais vous donner l'exemple d'un des problèmes qui se présentaient continuellement: pendant des années les chrétiens ont demandé que soit reconnue l'instruction chrétienne dans les écoles publiques. Cela s'est maintenant réalisé. Lorsqu'il s'agit du service militaire, je me souviens du cas particulier d'un séminariste à qui l'Archevêque, Mons. Jadur, rendit visite et qui demanda d'être exempté du service militaire.

 

 

L'archevêque Jadur dit: «Moi, j'ai fait mon service civil dans mon pays d'origine, la Belgique. L'Etat offre à ce séminariste un rôle non combattant dans les services médicaux. Il peut ainsi faire son stage médical, servir l'Etat et continuer ses études. Mais ne créez pas une séparation entre le dévouement à son propre pays et les études personnelles religieuses, autrement vous ouvrirez les portes à d'autres, par exemple aux extrémistes islamiques, qui diront «Et nous, alors?». Je crois donc qu'on peut trouver un modus vivendi, mais il aurait fallu d'abord affronter les problèmes à travers une discussion plus constructive sur la citoyenneté, dans un contexte pluraliste où les exemples du monde devraient aider la mémoire institutionnelle de ceux qui affronteront ces questions, en termes de codes de conduite pour l'industrie et le commerce. Réfléchir sur le sens de la moralité est une responsabilité commune aux chrétiens, aux musulmans, aux juifs et aux personnes d'autres confessions, et même aux non-croyants. Comme l'a dit Gandhi, il y a dans le monde suffisamment de choses pour les besoins de l'homme, mais pas pour ses rêves. Comment donc devrions-nous affronter cette question de la légalité devrions-nous accepter le fait que nous sommes gouvernés par une loi pour les riches et une autre pour les pauvres?

 

 

Je voudrais vous poser une question en ce qui concerne la foi islamique.

 

En tant que chrétien je suis vraiment touché, frappé, par le sens de mystère, le sens du divin,

 

que nous voyons si profond et intime dans la foi musulmane. Dieu semble si loin du monde.

 

De quelle façon un musulman fait-il l'expérience de l'amitié entre lui et Dieu?

 

 

Abraham a eu l'honneur d'être l'ami du miséricordieux, l'ami de Dieu, ce qui est très intéressant car il est considéré en un certain sens par les musulmans, les chrétiens et les juifs comme le précurseur spirituel du monothéisme. Certains retiennent qu'Abraham se trouve, comment dirais-je, au centre de la foi juive, mais je crois plutôt qu'il est généralement accepté dans le contexte d'une continuité de la foi. A mon avis, chacun des prophètes successifs, de Noé à nos jours nous reconnaissons Noé comme prophète est intéressant en vertu de son humanité, de son amour et de son amitié. En ce qui concerne la perception que les musulmans ont de Jésus, je voudrais faire remarquer, si vous le permettez, qu'il y a la perception d'un être humain, d'une religion de l'amour qui est l'étoile qui guide le Christianisme. En ce qui concerne le Judaïsme, je crois que l'étoile qui guide est la loi. Et en ce qui concerne l'Islam, l'étoile qui nous guide est celle de la religion de la justice dans le sens de la reconnaissance des droits de l'autre. Et dans chacun de ces cas, qu'il s'agisse de Moïse, de Jésus ou de Mahomet, on a la perception de la reconnaissance, comme vous l'avez dit, du mystère, du mysticisme, d'un guide exemplaire et inspiré. Mais il y a en même temps cette affinité sans laquelle des cultures qui se côtoient dans un monde aussi hétérogène n'auraient pas été attirées l'une vers l'autre, elles n'auraient pas gravité aussi longtemps autour du concept de l'unicité de Dieu.

 

 

Quand on parle de Soufisme, on pense aux ermites. Je suis fasciné par l'idée que pendant des siècles au nord du Liban, par exemple, des ermites et des soufis ont chanté ensemble les louanges de Dieu. Et en termes de perception, les soufis reconnaissent probablement plus que les autres l'importance des qualités humaines pour leur salut. J'espère seulement que la rigidité dans la diversité des rites, et je dis cela naturellement avec un grand respect, n'entrave pas notre habileté à communiquer entre nous en tant qu'être humains, dans

 

l'amitié conjointe de Dieu et de l'homme, pour reprendre vos paroles.

 

 

Le Règne de Jordanie est renommé pour sa tolérance et la coexistence entre les musulmans

 

et les chrétiens qui y vivent. Pensez-vous que ce pays soit une exception?

 

 

Je crois qu'il y a quelque chose de spécial par rapport à ce pays, mais je ne crois pas que ce soit une exception. Au cours des dernières décennies, en Indonésie ou en Syrie, par exemple, on disait la même chose les chrétiens et les musulmans vivent dans le respect réciproque..

 

 

...Même en Irak...

 

 

Oui, certainement, même en Irak, avant les terribles événements. Pour cette raison je crois que, lorsque nous avons une société religieuse mûre, sûre et confiante par rapport à ses origines et à ses racines, nous avons ce niveau de respect envers l'autre. L'éthique jordanienne, comme je voudrais l'appeler, a été en vérité une part de l'héritage du règne dans le contexte de la monarchie jordanienne, qui, en ce qui concerne la généalogie, appartient naturellement à la famille du Prophète. Je crois dans ce sens que la Jordanie est consciente de ses responsabilités envers l'Islam centriste et envers la modération en toutes choses, mais surtout en ce qui concerne les droits des citoyens, aussi bien chrétiens que musulmans.

 

 

Cela m'amène à la question sur les changements que nous avons pu observer ces derniers mois dans le monde arabe disons en Syrie, au Liban, en Irak, etc.

 

Il y a d'une part certains pays où nous observons ces changements, peut-être ne sont-ils pas très clairs, je ne sais pas. D'autre part, il y a des pays où rien n'est arrivé ou bien où il semble que rien n'arrive. Quelle est votre opinion?

 

 

La question de la liberté dans une société, y compris la liberté de parole, ne peut être obtenue qu'au moyen de votations. Même si nous avons eu les élections à Gaza, ou à Basra, et la préparation des élections au Liban et en Egypte, le fait est que les gens disent au fond que, même si le processus dans lequel ils sont partiellement impliqués est démocratique, ils ne peuvent plus attendre. Et en ce qui concerne soit les Arabes de la diaspora, en Europe, aux Etats-Unis et ailleurs, soit les Arabes qui vivent dans la région, je crois qu'ils éprouvent une grande frustration à cause de l'absence d'une société méritocratique. On perçoit le sentiment diffus que l'égalité des chances n'existe pas, ou qu'elle n'existe certainement pas à un niveau adéquat, et que le pluralisme n'est pas respecté.

 

 

Je me rappelle avoir rendu visite à des étudiants qui avaient obtenu leur maîtrise à l'Ecole de Management de Fontainebleau et je leur ai demandé: «Combien d'entre vous, jeunes gens et jeunes femmes doués, retourneront-ils dans le monde arabe?» et ils m'ont répondu: «Aucun de nous. Pourquoi devrions-nous retourner nous n'avons pas de possibilité d'embauche. Nous ne connaissons personne qui connaisse quelqu'un. Nous ne voulons pas entrer dans ce jeu politique». C'est la raison pour laquelle je pense qu'il y a un authentique désir d'émancipation au sein d'une grande partie de la communauté qui s'exprimera soit à l'intérieur du contexte du système démocratique, soit, malheureusement, si le système démocratique ne vous donnera pas de réponse, aux frais de l'Etat.

 

 

Vous avez dit: «Dans cette région nous n'avons pas une démocratie style Westminster».

 

Vous croyez que ce type de démocratie ne sera pas le futur de cette région?

 

 

Il pourrait en être ainsi. En parlant de Westminster, si nous lisons l'histoire de l'Angleterre du XIXe siècle, par exemple, même s'il y avait des hommes politiques corrompus, il y avait la promotion de programmes politiques, il y avait un dialogue politique. Ce système caractérisait la Grande-Bretagne du XIXe siècle et caractérise une partie de notre monde en voie de développement, y compris le monde arabe. C'est pourquoi le passage de ce background au système cantonal suisse, par exemple, ou au Bundesttaat allemand, ou bien au système fédéral des Etats-Unis, implique que l'on reconnaisse l'importance de la participation de tout le monde, indépendamment du contexte de provenance, ethnique, religieux ou culturel, en vue de créer une nouvelle culture de construction de l'Etat; c'est là par définition le processus de démocratie.

 

 

Mais je crois que cette idée de démocratie comme condition indispensable, dans les termes énoncés spécialement en Occident par les critiques de notre partie du monde, fausse la question. Dans la Russie du XIXe siècle il y avait un mouvement libre des officiers et des partis politiques. Sharansky nous dit que le problème de fond des Arabes est le manque de démocratie. Vu son passé dans les goulags de l'Union Soviétique, il est sûrement expert dans le manque de démocratie et de droits civils en Russie et probablement dans le bloc oriental. Je crois plutôt qu'un des problèmes réside dans le fait qu'il n'y a aucun mouvement au niveau populaire de la société civilisée dans le monde arabe ou dans beaucoup de pays musulmans.

 

 

Et lorsque ce mouvement populaire est institutionnalisé, qu'il amène soit à Westminster, soit à un système cantonal, ou bien à un système délibérément confédéré, alors c'est vraiment un choix du peuple. Mais je crois qu'il faut prendre la décision consciente de déléguer les responsabilités. Ceux qui sont au pouvoir dans beaucoup de ces pays craignent de perdre leur souveraineté et leur pouvoir, et ce processus évolutif est marqué par la sensation que l'autorité centrale sera affaiblie. J'espère qu'ils se rendront compte le plus tôt possible que c'est seulement à travers l'évolution de la décentralisation qu'ils pourront éviter la révolution.

 

 

Prévoyez-vous que puisse se réaliser une démocratie style Westminster, pour reprendre votre expression? Beaucoup de leaders arabes sont de l'opinion que le peuple n'est pas prêt à aller voter.

 

 

Si vous me demandez s'il y a une contradiction entre l'Islam et la démocratie, je réponds que non. Si vous me demandez si nous avons autant de filles instruites dans les pays musulmans qu'il y en a dans les pays européens qui sont devenus membres de l'Europe je me réfère aux pays de l'Est je vous répondrai non une nouvelle fois. A ceux qui disent que les Arabes ne sont pas préparés, je voudrais demander: «pourquoi pas?». Si c'est une question de doctrine, je ne crois pas qu'il y ait quoi que ce soit dans l'Islam qui dise que nous ne sommes pas prêts à participer au sein des sociétés les plus compétitives du monde. Et nous avons des gens de succès qui participent en tant qu'individus et en tant que communautés musulmanes à la vie des pays occidentaux. Mais si vous dites que nous ne sommes pas prêts parce que nous n'avons pas offert l'égalité des chances, alors je vous ferai remarquer que, seulement dans le monde arabe, il y a plus de 70 millions d'analphabètes vous pouvez trouver quelque part le nombre exact. Je ne parle pas seulement de personnes analphabètes en ce qui concerne la lecture et l'écriture; je parle aussi d'analphabétisme légal. Ils ne connaissent pas leurs responsabilités en tant que citoyens. Et en un certain sens, les leaders qui disent que les musulmans ne sont pas prêts à la participation prouvent qu'ils ont un degré d'analphabétisme légal, d'analphabétisme constitutionnel ou même une cécité intentionnelle. Il n'est pas pire aveugle que celui qui ne veut pas voir.

 

 

Dans le monde occidental bien des gens pensent que l'Islam ne sait pas séparer la politique de la foi,

 

qu'il ne sait pas séparer la religion et les affaires publiques. Vous connaissez naturellement

 

cette objection: peut-être est-elle une des distorsions de la foi islamique que vous soulignez souvent.

 

 

Oui, mais je voudrais faire une distinction entre la religion en tant que civilisation, la religion en tant que culture et la religion en tant que foi. Il y a bien longtemps, j'ai fréquenté le Centre pour les Etudes de la Civilisation Islamique, où eut lieu par exemple un débat détaillé sur la participation, l'inclusion, l'organisation de la société civilisée, les fondations, les subventions. Dans les capitales comme Damas et Le Caire il y a des subventions pour tout, de la protection des enfants à la protection des chats de gouttière. Quand on parle de culture islamique on se réfère au progrès des textes orientaux, par exemple, que je voudrais voir traduits pour développer une meilleure compréhension. Mais nous ne parlons pas de foi: il y a une concrétisation de la foi en ce qui concerne l'esprit de la loi, par exemple, sujet dont on a parlé tout à l'heure: la loi ecclésiastique et la shari'a. Un expert d'anti-terrorisme russe, se référant aux musulmans dans la vieille Union soviétique, m'a dit un jour: «Nous devons arrêter la diffusion de la shari'a». Je lui ai répondu: «Mais nous ne sommes pas en train d'arrêter une maladie contagieuse nous sommes en train d'arrêter un système légal ou d'enrayer un système légal», qui, à mon avis peut être revu par les chercheurs musulmans.

 

 

Mon problème, dû à l'absence d'une étude académique musulmane, réside dans le fait que dans les villes religieuses, La Mecque, Najaf et Médina, par exemple, la religion s'est concentrée sur le rituel, sur le culte, sur le sacrifice symbolique et ainsi de suite, et qu'il n'a pas redonné vie à la tradition de la consultation. Cet esprit de consultation dans un contexte religieux est essentiel. Je vais vous raconter une anecdote à ce propos. Après le 11 septembre nous nous demandions constamment, «pourquoi les musulmans ne l'ont-ils pas condamné?» et nous avons énuméré 20, 30, ou 40 personnes qui ont justement fait cela. Après tout, un cinquième des personnes tuées le 11 septembre étaient musulmanes. Puis il y a certains musulmans qui disent: «Si le Mufti de celui-ci ou le Mufti de celui-là le condamnent, qu'importe s'ils sont déclarés apostats par les extrémistes?».

 

 

La question est la suivante: qui est-ce qui guide l'Islam? Ce sont les extrémistes avec leur projets politiques ou un corps centriste de penseurs musulmans qui sont en train d'affronter ces questions de commun accord? Il semble raisonnable qu'une conférence à La Mecque, par exemple, durant le Hajj (pèlerinage) assume une attitude responsable envers l'ensemble de la question des attentats suicides et le meurtre de personnes innocentes. Non seulement cela. Je crois qu'au sujet de beaucoup de questions, de la recherche sur les cellules staminales aux attentats suicides, l'importance d'une autorité centrale, qu'elle soit à La Mecque, à Najaf ou près de al-Azhar par exemple devrait être reconnue. Si toutes les décisions sont politisées, alors nous ne sommes en train ni de servir la religion ni d'affronter le développement du système politique.

 

 

L'Islam n'a pas une unique Eglise; il n'a pas d'autorité suprême.

 

 

C'est là la question. La situation est la même que losque Kissinger demanda quelle était l'orientation de l'Europe. Les gens simplifient la question et demandent quelle est l'orientation de l'Islam. Mais je ferai remarquer qu'au cours des siècles passés il y avait des consultations à La Mecque et à Istanbul. Il y avait un point de repère et celui-ci doit être retrouvé. Dans ce sens l'Eglise et l'Etat ne se séparent pas, mais c'est le système de valeurs des questions religieuses qui s'élève, comme je l'ai déjà dit, en séparant ainsi de façon plutôt élégante Eglise et Etat. Mais cela ne signifie pas que la culture islamique, la civilisation islamique soit finie. Je crois qu'en allant en Amérique latine vous pourriez observer que la civilisation et la culture chrétienne se trouvent partout, en termes de pratique quotidienne, mais cela ne veut pas dire que le processus démocratique ne se soit pas bien développé. Je ne vois pas de contradiction. Mais vous savez naturellement que les plates-formes évoluent: par exemple la théologie de la libération. Et puis faire du Saint Siège votre point de repère est aussi une position. En un certain sens, je crois qu'il y a une forte ressemblance peut-être cela ne plaira-t-il pas à quelques-uns de vos lecteurs entre le théologie de la libération et la religion islamique, en particulier en ce qui concerne la pauvreté et les déshérités.

 

 

 

Quelle est la réponse que vous donnez à votre question: «Qui guide l'Islam maintenant?»

 

 

La Umma, voyez-vous, est un concept supranational et je crois que la Umma devrait développer un niveau d'érudition qui soit réellement représentatif de son hétérogénéité. Je répète que cela pourrait être très difficile, pour ce q ui concerne les musulmans des différentes parties du monde, à cause de l'énorme richesse et de l'énorme diversité que présentent l'Arabie saoudite, l'Algérie, la Malaisie, la Tchétchénie et d'autres pays, le Sénégal et ainsi de suite. J'estime donc que le dialogue je cherche toujours à promouvoir l'art noble du dialogue devrait être promu entre nous. Nous ne pouvons pas dialoguer avec les autres en tant qu'individus si nous n'avons pas confiance dans le fait d'avoir cherché à développer avec eux un certain degré de compréhension. Mais à la fin de la journée, je dirais encore une fois que les sociétés se trouvent à différents stades de leur développement: les points de vue de la communauté ASEAN, dont la majorité est musulmane sont peut-être différents des points de vue de la communauté du Moyen-Orient. Pourquoi l'une devrait-elle parler pour l'autre? Je ne crois pas que cela soit juste et acceptable.

 

 

Je veux terminer l'interview en revenant sur les relations entre chrétiens et musulmans. Vous savez qu'un des principes les plus importants dont nous avons parlé est celui que nous appelons le principe de réciprocité à un niveau très simple cela signifie une mosquée à Rome, une église en Arabie Saoudite. Cela semble pour certains un principe dépassé et ils croient que nous devrions trouver quelque chose de nouveau.

 

 

Je crois aux ouvertures. Dans le passé, vous le savez, les gens disaient: «Ne serait-il pas merveilleux si les musulmans pouvaient prier dans la Mezquita et les chrétiens dans la Mosquée bleue à Istanbul?». Si, à un certain moment, le niveau de générosité intellectuelle le permettait, alors cela irait très bien. Mais je crois que, poser cela comme condition pour négocier, serait comme vouloir endiguer l'eau. Je continue à dire que les idées devraient couler comme l'eau: si cette eau trouve de la difficulté à couler dans une certaine vallée, il y a toujours une autre vallée. Mais la chose principale est de maintenir l'élan de notre dialogue. Vous savez que nous avons besoin de plus de MQRF mesures qui renforcent le confiance: nous avons assez de MQCO mesures qui construisent des obstacles! Je crois que cela devrait être un principe de base, mais ne devrait pas être nécessairement une pure question d'échange.

 

 

Croyez-vous que nous verrons un jour une église en Arabie saoudite?

 

 

Je ne sais pas. Je crois personnellement que la liberté de culte devrait être partout permise, là où les communautés le veulent. Mais en même temps, vous savez, nous considérons toujours la démocratie sur la base du modèle occidental. Pourquoi ne la considérons-nous pas sur la base du modèle indien? Ils ont un chef d'état musulman, un premier sikh, un président de la chambre communiste et la personne la plus influente aujourd'hui est sans doute une femme catholique ministre. Dans des sociétés différentes, nous trouvons des résultats différents: cela est davantage un reflet des dynamiques d'une société plutôt qu'un reflet de ses religions.

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