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Islam

Chrétiens victimes des conflits sectaires. Et d’eux-mêmes

L'église arméno-catholique Saint-Élie et Saint-Grégoire de Beyrouth [Jari Kurittu -Wikimedia Commons]

Les chrétiens du Moyen-Orient paient le prix du conflit confessionnel entre sunnites et chiites. On n’en est pas encore à la guerre ouverte, mais les hommes politiques chrétiens se sont laissés entraîner dans cette rivalité confessionnelle qui met en danger l’existence même du pays et sa formule

Cet article a été publié dans Oasis 22. Lisez le sommaire

Dernière mise à jour: 04/06/2019 12:36:02

Pour le patriarche des maronites, les chrétiens du Moyen-Orient paient le prix du conflit confessionnel entre sunnites et chiites. Au Liban, on n’en est pas encore à la guerre ouverte, mais les hommes politiques chrétiens se sont laissés entraîner dans cette rivalité confessionnelle qui met en danger l’existence même du pays et sa formule. Les effets dévastateurs de la guerre en Syrie et de l’afflux incontrôlable de réfugiés pèsent eux aussi de tout leur poids. Il faut sauver le Liban afin qu’il puisse accomplir sa mission historique.

 

 

 

 

 

Entretien avec S.B le Cardinal Béchara Boutros Raï recueilli par Maria Laura Conte et Martino Diez

 

 

 

 

 

Les appels à l’aide que les chrétiens du Moyen-Orient lancent à l’Occident deviennent de plus en plus pressants et dramatiques. Mais de quoi ont-ils le plus besoin, d’après votre expérience ?

 

 

Ici en Orient, en Syrie, au Liban, en Irak, partout où la situation est plus tendue, les gens demandent surtout à ne pas être laissés seuls, à ne pas être oubliés. Voilà pourquoi ils apprécient plus que tout le geste de ceux qui – évêques et cardinaux inclus – viennent jusqu’ici pour nous rendre visite et nous encourager : à travers cette proximité, ils sentent qu’ils ne sont pas abandonnés dans cet océan de musulmans au milieu desquels ils vivent et où ils sont plus vulnérables. Parmi les déplacés et les réfugiés, on saisit immédiatement ce besoin, accompagné de la requête d’une aide très concrète qui leur permette de revenir dans leur propre pays, d’avoir de nouveau un avenir et une dignité. Il faut dire que, grâce à la solidarité générale qui s’est mobilisée à travers le monde à tous les niveaux, on a pu faire beaucoup de pas en avant au cours de cette année : au Kurdistan irakien, 150 000 réfugiés et déplacés ont vécu pendant des mois dans des tentes ou dans des édifices encore en construction, sans portes ni fenêtres, parfois sans murs. Mais maintenant, la situation s’est améliorée de beaucoup : on a mis en place des caravanes, ou on a pu loger les gens dans des édifices plus décents. Mais nous ne pouvons pas nous en tenir là. La réalité est toujours dure : le Saint-Siège et l’Église en Europe doivent tenir en plus grande considération les chrétiens du Moyen-Orient.

 

 

 

 

 

On parle désormais trop souvent d’eux comme d’une minorité en voie d’extinction, comme si l’on devait désormais se résigner…

 

 

Nous n’acceptons pas que l’on nous appelle « minorité chrétienne ». Nous ne sommes pas une minorité : nous sommes originaires de ces terres, nous sommes ici depuis deux mille ans, bien avant que n’arrive l’Islam, et nous avons vécu avec les musulmans pendant 1400 ans. Dès le début nous avons contribué à créer une culture qui est aujourd’hui à la base du monde arabe ; notre présence a fait naître une civilisation. On ne peut donc nous réduire à un concept de minorité, ni historiquement, ni théologiquement. Voilà ce que doit comprendre l’épiscopat européen, et occidental en général : nous sommes l’Église du Christ, présente ici comme elle est présente à Milan, à Hong Kong ou en Amérique. Nous sommes une partie du corps mystique du Christ, donc l’Église toute entière est impliquée avec nous. Il ne s’agit pas des « pauvres chrétiens du Moyen-Orient ». Non ! Il s’agit de l’Église du Christ qui est présente ici. Et puis nous luttons certainement pour demander à la communauté internationale de mettre fin à la guerre, de favoriser le retour des réfugiés sur leurs terres. Mais il doit être bien clair que nous ne cherchons pas une protection, nous voulons seulement que soit reconnu notre droit à la citoyenneté.

 

 

 

 

 

Vous invoquez souvent, dans vos interventions publiques, le besoin qu’a le Liban d’une politique qui ait un grand souffle, non le « petit commerce » qui caractérise au contraire l’action de trop d’hommes politiques. Quelle est la voie pour en sortir ?

 

 

Le Liban est paralysé depuis des mois et ne parvient pas à élire un président. Cette paralysie est liée au conflit en cours entre sunnites et chiites, entre Arabie Saoudite et Iran, une partie qui est en train de se jouer en Syrie, en Irak et au Yémen. Chacun des deux blocs politiques libanais, celui du 14 mars dirigé par les sunnites et celui du 8 mars conduit par le Hezbollah et les chiites, lient l’élection présidentielle à l’issue de ce conflit et, aujourd’hui, également à l’accord nucléaire entre l’Iran et les États-Unis.

 

 

 

 

 

Et les maronites, dans cette situation en suspens, quelle est leur action ?

 

 

Les maronites se laissent utiliser comme alliés de l’un ou de l’autre bloc politique pour les intérêts sunnites ou chiites. Et c’est une faute : les sunnites se cachent derrière le nom d’un candidat pour maintenir leur unité, mais ils ont en réalité d’autres intentions. De même le Hezbollah : il appuie un candidat dont il sait qu’il ne pourra jamais gagner. Et ainsi la situation est paralysée. Tous s’attendent à ce que l’un des candidats prenne une initiative, mais aucun des deux n’y parvient, parce qu’ils sont trop conditionnés par leurs alliés. Ils ressemblent à deux battants de porte derrière lesquels se cachent chiites et sunnites.

 

 

Nous, comme Église, nous parlons avec tous, aussi bien à l’intérieur du pays qu’au dehors : avec l’Arabie Saoudite, l’Iran, l’Amérique, les pays européens, la Russie. Mais en attendant, le Liban sans président est en train de se dissoudre, le parlement est paralysé et ne peut légiférer, le gouvernement ne parvient plus à exercer son pouvoir exécutif. Selon la Constitution, les facultés du président passent au gouvernement, c’est-à-dire à l’ensemble des 24 ministres, qui ne peuvent décider qu’à l’unanimité. Ce qui est, de toute évidence, impossible. Les intérêts d’une partie finissent par prévaloir sur les intérêts de la nation. Nous dénonçons la responsabilité historique qui retombe sur les deux blocs politico-parlementaires et nous condamnons cette situation. Mais jusqu’ici sans résultat. Nous sommes dans un moment très critique.

 

 

 

 

 

Quel est alors le rapport entre chrétiens en politique et chrétiens dans la vie quotidienne ?

 

 

Il y a quelque temps, un ambassadeur européen me fit remarquer qu’il existe au Liban deux sociétés opposées : une société civile, cordiale, généreuse, accueillante indépendamment de l’appartenance religieuse. Et une société politique formée de ministres et parlementaires totalement différente, perpétuellement en lutte jusqu’à pratiquer l’insulte publique. Il y a un fossé profond entre la société civile et la société politique. Une poignée de personnes assoiffées de pouvoir décide de tout et le peuple ne compte pour rien, en dépit de la nature démocratique proclamée de l’État. Rien de ce que le peuple propose n’intéresse.

 

 

 

 

 

Que faire pour combler ce fossé ?

 

 

La division est due, comme je l’ai dit, au conflit entre Arabie Saoudite et Iran, c’est-à-dire entre sunnites et chiites, avec ses répercussions en Irak, Syrie et Yémen. Il faut espérer que la guerre n’aille pas s’étendre ultérieurement. La division des chrétiens entre les deux blocs n’a pas été au début une option, mais le fruit de la loi électorale, encore en vigueur, qui impose des alliances à l’intérieur de listes électorales mixtes selon les différents districts du pays. Une série de circonstances survenues ces dernières années a ensuite divisé les formations politiques selon une logique confessionnelle sunnite-chiite.

 

 

Face aux conflits entre musulmans, les chrétiens, au lieu de choisir un rôle de conciliateurs, ont agi en quelque sorte comme des fomentateurs, en prenant parti pour l’un ou l’autre front. Un ministre musulman m’a dit une fois : « Dites aux maronites que nous, musulmans, nous sommes en conflit depuis plus de 1300 ans, nous n’avons pas besoin des maronites pour fomenter nos divisions. Qu’ils se trouvent un autre rôle à jouer ». Les musulmans attendent de nous chrétiens que nous servions de conciliateurs. Dès que j’ai été élu patriarche, j’ai réuni les leaders maronites pour discuter de ce point, et je continue à le faire.

 

 

 

 

 

Y a-t-il encore des signes visibles de la guerre civile qui a déchiré votre pays ?

 

 

En 1975-1976, la guerre a commencé entre les palestiniens et l’armée libanaise. Les chrétiens ont pris parti pour l’armée, les musulmans, pour les palestiniens : la guerre est devenue guerre civile entre chrétiens et musulmans. Le projet politique était de diviser le Liban en deux États, l’un chrétien, l’autre musulman, mais il n’a pas réussi. Le pays s’est recomposé, et les Libanais, tout en sachant qui a tué qui, ont recommencé à vivre ensemble. Ainsi la culture de convivialité entre chrétiens et musulmans a prévalu sur l’affrontement, comme l’avait dit à l’époque saint Jean-Paul II.

 

 

 

 

 

Le débat sur les chrétiens au Moyen-Orient oppose souvent deux catégories : celle de la citoyenneté pleine et celle de l’appartenance confessionnelle qu’il faudrait « protéger » et garantir. À quel point en sommes-nous aujourd’hui ?

 

 

On soutient toujours que l’unité du pays se fonde sur le droit à la citoyenneté de chacun et non sur son appartenance confessionnelle. Même si nous disons que nous sommes des citoyens libanais, qu’il faut donner la priorité au pays et non à la religion, du fait du conflit sunnites-chiites, c’est l’appartenance confessionnelle qui prévaut encore parmi nous. C’est une réalité qui s’est crispée encore davantage ces derniers temps. Pour les musulmans, ce qui vient en premier, c’est l’appartenance à l’Islam. La loyauté des sunnites va à l’Arabie Saoudite, celle des chiites, à l’Iran, et ce n’est que dans un second temps qu’elle va au Liban. Voilà pourquoi leurs décisions politiques nationales sont liées à la nécessité d’être en syntonie avec ces deux pays.

 

 

 

 

 

La fameuse laïcité libanaise résiste-t-elle à l’épreuve de l’histoire ?

 

 

En 1943, le Pacte Libanais a stipulé : « Non à l’Orient (non à l’Islam en tant qu’absolu politique) et non à l’Occident (non à la laïcité occidentale) ». Une position qui s’inscrit dans l’article 9 de la Constitution, unique au monde, qui établie la séparation entre la religion et l’État, le respect de toutes les religions et la tutelle des statuts personnels, chrétiens et musulmans. Le Parlement libanais ne peut légiférer sur les questions religieuses comme le mariage et ses effets civils, l’avortement, l’euthanasie. Reste la demande : comment appliquer cette convivialité ? Quelle garantie pouvons-nous donner aux musulmans que nous, chrétiens, nous n’entraînerons pas le pays vers le laïcisme ? Et, inversement, comment garantir aux chrétiens la non-islamisation du pays ? La formule libanaise répond par la participation égalitaire des chrétiens et des musulmans au pouvoir politique. On se partage les fonctions les plus importantes : aux chrétiens maronites, la présidence de la République, aux musulmans chiites la présidence du parlement, aux musulmans sunnites la présidence du gouvernement. Aujourd’hui malheureusement, le conflit du Moyen-Orient est en train de corroder cet équilibre. Les musulmans se sentent plus forts, surtout parce qu’il manque le président chrétien, et cherchent à gagner quelque chose de plus.

 

 

 

 

 

En tant que chrétiens orientaux, quelle est votre position sur les thèmes qui animent le débat dans l’Église en Occident, comme celui sur la famille ?

 

 

Pour la famille, nos problèmes sont totalement différents de ceux que se pose l’Occident. Lors du synode de 2014, nous avons perçu comme étranger le langage employé sur l’homosexualité, les unions libres, etc. Chez nous, les urgences sont autres : les familles chassées de leur foyer, séparées par l’émigration en quête de travail, frappées par la crise économique et par la pauvreté. Parfois, le père vit loin de la maison, alors que sa femme et ses enfants sont restés au pays : ce sont là des situations qui divisent et affaiblissent.

 

 

L’Église est mère et maîtresse, et doit affronter toutes les questions, être proche des personnes et de leurs blessures, mais elle ne doit pas se laisser entraîner. Quand nous étions au Synode, un journal à Moscou a affirmé de façon polémique que de ce pas, l’Église catholique pourrait même en arriver à décider que Jésus Christ n’a jamais existé. Nous devons reconnaître et affronter les problèmes, comme un médecin doit faire le diagnostic de la maladie et trouver la thérapie la meilleure. Mais sans déformer la réalité, comme les mass-médias nous incitent souvent à le faire.

 

 

 

 

 

Les sanctuaires libanais sont toujours fréquentés par des foules de fidèles. Quel sens donnez-vous à cette dévotion ? Tradition, convention, ou conviction ?

 

 

Nous avons relevé ces derniers temps un retour important à l’Église : à la messe, dans les différentes rencontres, les jeunes de moins de trente ans sont plus nombreux qu’auparavant. Il y a beaucoup de mouvements de jeunes et la famille libanaise, malgré tout, est encore unie et encore pratiquante. Pour le comprendre, il suffit de visiter les sanctuaires : on trouve, même la nuit, au sanctuaire de Notre-Dame du Liban et à celui de Saint-Cherbel, des gens en prière. Il y a aussi toute une floraison de vocations : des médecins, des ingénieurs, des hommes d’affaires, des jeunes de familles riches, répondent à l’appel de la vocation religieuse ou sacerdotale. Il y a un sentiment religieux profond, et cela nous remplit d’espérance.

 

 

 

 

 

La souffrance des réfugiés, en particulier syriens : quel impact a-t-elle sur la vie de vos communautés ? Celles-ci sont-elles sensibles à cette présence ?

 

 

Il y a au Liban un million et demi de réfugiés syriens et cinq cent mille palestiniens : la moitié de la population libanaise. La pauvreté monte. Il arrive malheureusement que les besoins des réfugiés –nourriture, travail – se manifestent au détriment des Libanais : les étrangers acceptent des salaires plus bas, ouvrent de petits commerces à des prix inférieurs, suscitant une concurrence dont souffrent les Libanais, qui traversent depuis longtemps déjà une sévère crise économique. Selon une statistique de l’ONU, un tiers de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté. La classe moyenne, qui constituait avant la guerre 85 % de la population, a émigré, disparu, n’existe plus.

 

 

Autre difficulté : il faut pourvoir à l’instruction des réfugiés, en tenant compte aussi du problème de la natalité – un million et demi de réfugiés deviendront deux millions l’an prochain, à cause de la forte natalité des familles musulmanes. La majorité des réfugiés est sunnite, donc ils seront instrumentalisé par les sunnites dans leur bataille contre les chiites. Ces réfugiés au Liban sont une bombe à retardement.

 

 

 

 

 

Est-ce un destin inéluctable, ou voyez-vous des solutions praticables ?

 

 

La seule solution, c’est que la guerre en Syrie, Irak, Yémen et Palestine finisse et que les réfugiés rentrent chez eux et reconstruisent leur pays. La communauté internationale ne peut rester indifférente. Pourquoi devons-nous payer, nous, le prix de toutes ces guerres ? Il faut sauver le Liban pour qu’il puisse remplir son rôle de convivialité christiano-musulmane et de pluralisme dans la région du Moyen-Orient. Tout ce conflit entre sunnites et chiites est lié au double conflit non résolu : israélo-palestinien et israélo-arabe. Nous sommes pour un État palestinien à côté de l’État d’Israël, pour le retour des réfugiés palestiniens sur leur terre d’origine, et pour le retrait des troupes israéliennes des territoires occupés en Palestine, Syrie et Liban. Il ne faut pas détruire ou affaiblir le monde arabe, parce que cela va contre l’intérêt d’Israël lui-même et de ses alliés. Tant qu’on ne résoudra pas ce conflit, le Moyen-Orient restera explosif. Malheureusement, au nom de la démocratie, on est en train de détruire le monde arabe au Moyen-Orient, et ce sont les chrétiens, qui ne sont pourtant pas partie dans ce conflit, qui en paient le prix.

 

 

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que la responsabilité les auteurs et ne reflètent pas nécessairement la position de la Fondation Internationale Oasis

Pour citer cet article

 

Référence papier:

Mar Béchara Boutros Raï, « Chrétiens victimes des conflits sectaires. Et d’eux-mêmes », Oasis, année XI, n. 22, décembre 2015, pp. 53-59.

 

Référence électronique:

Mar Béchara Boutros Raï, « Chrétiens victimes des conflits sectaires. Et d’eux-mêmes », Oasis [En ligne], mis en ligne le 27 janvier 2016, URL: https://www.oasiscenter.eu/fr/chretiens-victimes-des-conflits-sectaires-et-deux-memes.