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Religion et société

Christianisme et Société Plurielle

En sa qualité de président de la délégation française de la Seconde Conférence Internationale de l’UNESCO (1947), Jacques Maritain avait soutenu une thèse qui conserve encore une forte validité et, si rigoureusement formulée, peut constituer la base pour identifier un nouveau mode de pensée la laïcité au sein de la société plurielle. La sphère politique - disait Maritain - a comme objet un bien pratique reconnu de tous comme une valeur en soi, indépendamment du fait qu'il soit impossible de convenir quant à son fondement spéculatif ou doctrinal qui nécessairement se réfère à diverses et souvent contradictoires visions du monde. En quoi peut-il consister? La cohabitation et la communication réciproque auxquelles sont appelés les sujets, souvent en conflit entre eux, qui vivent dans la société plurielle contemporaine, révèlent comme bien pratique social le fait même de vivre ensemble. Si ce dernier est reconnu dans son inévitable être décisif (à la limite tel un mal mineur) et choisi consciencieusement, cet être en relation devient un bien politique primaire. Élaborant, de manière adéquate, cette décision commune, le bien pratique de l'être en société pourrait constituer l’universel politique que le processus de sécularisation a égaré sur le chemin de la modernité.

 

 

La construction de cet universel politique dans la société plurielle exige de chaque sujet une narration tendant vers la reconnaissance, partagée autant que possible. Il doit contempler un aspect triple. Chaque sujet identitaire doit narrer de soi, narrer des autres et accepter d'être narré.

 

 

Dans une société plurielle le sujet unitaire ecclésial est inévitablement regardé à partir d'une perspective interne et d'une autre externe souvent discordantes entre elles : « Qui regarde des personnes danser mais n'entend pas la musique, ne peut comprendre les mouvements qu'il observe. De même qui ne partage pas la foi chrétienne aura tendance à l'expliquer à travers quelque chose de divers, distinct de la vérité de son sujet ». D’autre part « le chrétien incapable d’assumer la perspective externe… devient un sectaire ou un fanatique qui se ferme à l'universalité de la raison» (Spaemann). La proposition chrétienne doit donc tenir compte, de façon cohérente, des deux profils, sans pour autant renoncer à son noyau véritatif postulant - il est bien de le rappeler - la même prétention d’universalité propre à la raison.

 

 

Une précieuse contribution que le Christianisme offre à la construction de l'universel politique est lisible par quiconque, même seulement à partir de son profil externe. C'est celui d'une pratique de l'expérience morale élémentaire qui rend raisonnable aux yeux de tous la référence à une common morality.

 

 

Pour saisir l'authentique nature de cette moralité commune, il est nécessaire de partir de l'expérience élémentaire du bien que chaque homme fait. Si nous regardons à la genèse de l'expérience morale du sujet (enfant), nous nous apercevons qu'elle est ancrée dans un désir d'accomplissement de soi, qui prend forme dans les penchants et dans les affections originelles, à partir des relations primaires de reconnaissance, dans lesquelles, de manière circulaire, le désir acquiert conscience pratique de soi et devient capable de communion avec les autres. La forme originelle de laquelle l'homme apprend à accomplir le bien consiste donc dans la relation avec l'origine du bien. Pareillement la décision pour les choses bonnes à faire découle de la pratique de relations bonnes. L'expérience morale élémentaire, commune à tous les hommes, ne prend pas origine d’une idée du bien qui soit contenue dans le cosmos ou dans le bios. Il ne se déduit pas non plus de la nature rationnelle de l'homme, mais se forme à partir du bénéfice primaire de la relation.

 

 

Sur cette base la personne perçoit un lien dé-ontique (ob-ligation) avec la possibilité du bien lui-même. Se rendant compte de leur caractère non-optionnel ni hypothétique, mais bien de leur nécessité comme œuvre de la liberté. La conviction de l'absolu du Bien moral pousse les chrétiens, conscients de la valeur du vivre ensemble comme bien politique primaire, à proposer cette common morality. C'est la base sur laquelle il est possible, de temps en temps, de chercher le com-promis noble sur des biens spécifiques à caractère éthique, social, culturel, économique et politique ensemble à tous les autres habitants de la société plurielle. Quand ce com-promis s'avérait techniquement impossible sur des principes substantiels, les chrétiens devront avoir recours à l'objection de conscience.

 

 

Regardant à présent au Christianisme du profil interne afin de clarifier pleinement l'apport des catholiques à la croissance de la bonne vie du Pays, il est important de noter que son incarnation dans l'histoire postule une insurmontable circularité entre foi et culture. La foi, offrant à l'homme une hypothèse interprétative du réel, produit une/ des culture/s; la/les culture/s, en s'exerçant, interprètent la foi elle-même. Dans le temps historique, une telle dynamique est incontournable.

 

 

Un chemin adéquat pour interpréter correctement le cercle foi-culture/s doit être repéré dans la proposition de tous les Mystères chrétiens dans leur unité articulée, de même qu’elle jaillit de l'avènement de Jésus-Christ. Les Mystères chrétiens, incarnés dans l'histoire du sujet personnel et communautaire qui les vit, ont une incidence sur le mode de se concevoir comme hommes, comme société, dans le rapport avec le créé. Et ils sont exposés, à leur tour, aux inévitables interprétations culturelles que ce même sujet pratique. L’engagement du chrétien avec la personne, avec la société, avec le cosmos, n'est pas une conséquence des Mystères qu’il vit. Et, toutefois, un tel engagement ne correspond pas immédiatement aux Mystères chrétiens comme tels: il est contenu en eux. Les Mystères chrétiens en effet ne sont pas donnés une fois pour toutes en la forme d'un paquet de dogmes desquels traire les opportunes conséquences; ce sont des dimensions de l'événement de Jésus Christ qui continuellement se propose, toujours nouveau, à la liberté, toujours historiquement située de l'homme. Ils n'exigent pas d’applications mécaniques, ni de juxtapositions extrinsèques, mais plutôt des implications dynamiques. Annoncer l'avènement de Jésus-Christ dans son intégralité, parvenant donc à en démontrer toutes les implications, est ce qui est, aujourd'hui, demandé aux chrétiens. Cela vaut en particulier pour l’Italie où le phénomène de sécularisation révèle, après analyse attentive, les caractéristiques tantôt particulières, parfois diverses de celles des autres pays euro atlantiques. Nul hasard qu’il soit question de l'Église italienne comme d'un “cas exceptionnel”.

 

 

 

*Extrait de l’intervention proposée au congrès international “La société plurale” (Venise, 15-17 octobre 2009), dont les actes seront publiés prochainement par Marcianum Press, Venise 2010)