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Comment le cinéma normalise l’Islam

Finales spectaculaires et renversements des rôles dans les films sur les musulmans d’Occident

Cet article a été publié dans Oasis 28. Lisez le sommaire

Dernière mise à jour: 25/03/2019 11:59:48

aus_dem_nichts_akin_poster.jpgElles sourient. Sur la plage, sous la canicule, elles sourient, bien qu’elles soient couvertes de la tête aux pieds, littéralement. De noir vêtues, ou de gris, les plus frivoles en bleu, les très beaux mannequins qui sont en train de promouvoir les maillots de bain islamiques, les burkini – fusion grotesque de burka et de bikini – sourient sur le fond de magnifiques plages tropicales. En réalité, il n’y a pas de quoi rire devant un phénomène qui a commencé en sourdine et s’est retrouvé rapidement à la une des magazines. Si les musulmans en Europe font peur, si les touristes se tiennent au large des plages clôturées et protégées pour dames musulmanes, voilà que, pour normaliser la situation, intervient la presse féminine, depuis toujours sentinelle de la pensée commune. Le burkini arrive sur les podiums des défilés de mode : naguère objet de scandale, il se transforme en produit, et même la question pressante de la liberté individuelle se trouve ramené au sein de cette normalité que nous appelons le marché. Essayez de cliquer « burkini » sur Amazon : des centaines de pages vous proposent des variations sur ce thème, et même à des prix défiants toute concurrence. On l’appelle « modest fashion », c’est-à-dire, selon D, le magazine de Repubblica, « la mode qui respecte les préceptes de la religion islamique ». On voit revenir, pour le raconter, des mots oubliés comme pudeur et tradition. Mais le véritable problème, c’est qu’il s’agit d’un phénomène absolument non négligeable sur le plan économique, s’il doit passer, selon les calculs du Global Islamic Economy Report, d’un chiffre d’affaires de 210 milliards d’euros en 2016 aux 320 milliards prévus pour 2022.

 

Après la mode, c’est le cinéma qui arrive pour jouer son rôle dans la normalisation. Difficile de nier qu’il y ait un problème, indépendamment des attentats qui ont ensanglanté l’Europe, souvent réalisés par des immigrés de seconde génération. Mais les points critiques sont édulcorés, les questions éludées, les axiomes renversés. Les personnes de foi islamique qui résident aujourd’hui sur le Vieux Continent sont plus de 25 millions, âge moyen 30 ans : la moitié d’entre elles vivent en France et en Allemagne. Elles seront plus de 35 millions en 2050. Outre les personnes, l’Europe se retrouve ainsi à devoir faire de la place à un réseau serré de liens internationaux qui influent inévitablement sur la politique et sur les choix des différents pays, voire à travers des formes de censure, comme la manifestation qui, de la lointaine Islamabad, a contraint les Pays Bas à annuler un concours de bandes dessinées estimées blasphématoires, ou d’autocensure, comme en France pour le film Rien n’est pardonné, consacré à la seule survivante du massacre commis à l’hebdomadaire Charlie Hebdo : malgré les éloges de la critique et des networks, le film n’a pas trouvé de distribution. Parmi les titres qui, plus ou moins involontairement, collaborent à la normalisation, nous allons partir du plus intéressant, In the Fade (Dans le dépérissement), du réalisateur turco-allemand Fatih Akin, lauréat de nombreux prix : interprété par Diane Kruger, meilleure actrice au festival de Cannes, il s’est qualifié meilleur film étranger aux Golden Globes. Le film, qui se déroule dans les quartiers multiethniques de Hambourg, raconte l’histoire d’un attentat dans lequel perdent la vie le mari kurde de Katja, une femme allemande qui l’a épousé alors qu’il était en prison pour trafic de drogue, et leur petit garçon Rocco. Une intrigue très sombre : la recherche du coupable part d’une première hypothèse d’une matrice islamiste, puis on passe à la délinquance commune, et on arrive enfin à ce que nous découvrions être la vérité : un acte de terrorisme né de la xénophobie et du racisme, inspiré par les attentats néo-nazis qui déchirèrent l’Allemagne entre 2000 et 2007. En somme, l’Islam n’y est pour rien : mais dans le portrait raffiné que Akin fait de Katja, avec la perte, le deuil, le sentiment d’anéantissement qui envahit ses journées, s’insinue une obstination, un cupio dissolvi et un ressentiment qui ont bien des choses en commun avec l’intégrisme de la terreur. La finale spectaculaire nous réserve un renversement des rôles. Ce sera Katja, citoyenne européenne, fille de l’Occident, perdue dans la bataille entre la raison d’État et les raisons du cœur, qui endossera une cuirasse de dynamite et se fera exploser, avec les très jeunes ennemis, dans l’illusion que le sacrifice de la vie, la sienne et celle des autres, puisse racheter le mal.

 

 

Il y a aussi ceux qui sont capables de rire des musulmans d’Occident, des habitudes nées de la superstition, des européens ignorants. Cherchez la Femme !, un film français réalisé par l’iranienne Sou Abadi, et The Big Sick, écrit et interprété par le pakistanais Kumail Nanjiani, affrontent les paradoxes qui naissent de la greffe de cultures et traditions antiques sur un monde nouveau, disposé à accueillir qui arrive, surtout les nouvelles générations, mais peu enclin à approfondir, y compris au bénéfice de l’autre, les raisons de sa propre identité. Et nous voici de nouveau aux costumes, comme au début. Mais maintenant, on parle de la burqa, et les choses se font plus sérieuses. Il est difficile de valoriser un instrument, sinon de torture, du moins de soumission. Sou Abadi, qui a passé sa jeunesse en Iran avant d’émigrer à Paris, s’y essaie, défiant insultes et menaces des groupes fondamentalistes. Son protagoniste est Armand, d’origine iranienne, étudiant à Sciences-Po à Paris. Cela fait un drôle d’effet de le voir courir à travers les rues de la Ville Lumière, tout emmitouflé dans l’horrible vêtement qui ne laisse à découvert que les yeux, pour rencontrer sa fiancée Leila, enfermée dans la maison par son frère Mahmoud qui s’est radicalisé lors d’un voyage au Yémen. Il arrive à la fin que Mahmoud tombe amoureux d’elle, Shéhérazade, qui est en réalité un lui, et qu’il la demande en mariage à un faux père. « “Venons-en à la dot. 100 chameaux”. “Mais où je vais les trouver, 100 chameaux, à Paris ?”. “Importe-les” ». Ce n’est pas l’histoire qui frappe, histoire riche en gags classiques sur le thème du travestisme, avec un œil du côté du Billy Wilder de Certains l’aiment chaud et l’autre du côté du documentaire. Ce qui frappe, c’est Paris, capable d’accueillir tout le monde et de n’accepter personne, Paris qui reste en arrière-plan et ne participe pas au jeu. Ce qui frappe, c’est la ville vraie telle qu’on l’entrevoit derrière le film, entre les employés des bureaux et les grimaces de qui, à l’aéroport, s’écarte devant une jeune fille en burqa qui fuit quelqu’un, qui veut échapper à quelque chose. Il y a une guerre en cours, entre les immigrés qui se sont intégrés et les amis de Mahmoud : mais de quel côté se rangent Paris et les Parisiens ? Sommes-nous sûrs qu’il s’agisse uniquement d’un jeu ?

The Big Sick prétend lui aussi rire de quelque chose qui nous gêne : les mariages arrangés, dans la patrie comme à l’étranger. Mais les blagues portent moins sur les raisons que sur des détails inoffensifs. D’accord, le protagoniste est un acteur comique, qui est chauffeur pour Uber et rêve de New-York. Mais quand le père de sa copine lui demande : « Que penses-tu du 11 septembre ? Toi, de quel côté tu es ?», la réponse ne fait pas rire : « Nous avons perdu 19 vrais héros. C’était une blague ». Kumail est un pakistanais post-sécularisé : il ne prie pas, mais fait semblant de prier, il ne veut pas épouser une femme pakistanaise mais garde les photos de celles que sa mère lui présente, il ne suit pas les règles de l’Islam mais il ne veut pas de problème. Exactement comme nous.

 

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que la responsabilité les auteurs et ne reflètent pas nécessairement la position de la Fondation Internationale Oasis

Pour citer cet article

 

Référence papier:

Emma Neri, « Comment le cinéma normalise l’Islam », Oasis, année XIV, n. 28, décembre 2018, pp. 140-142.

 

Référence électronique:

Emma Neri, « Comment le cinéma normalise l’Islam », Oasis [En ligne], mis en ligne le 27 mars 2019, URL: https://www.oasiscenter.eu/fr/comment-le-cinema-normalise-l-islam.

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