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Religion et société

Entre Orient et Occident, une suggestion mexicaine

L'homme marche quand il sait où aller. Toutefois si, pour le chrétien, et en général pour l'homme religieux, le but est clair la vie éternelle vers laquelle nous nous acheminons dès à présent - personne ne peut disposer a priori des pas qui nous conduisent vers elle. Nous ne possédons pas l'avenir. C'est pourquoi nous nous abandonnons avec une foi raisonnable à Dieu qui en est le patron en adhérant, à travers les circonstances et les rapports, à Son dessein de bien pour l'humanité entière. Cette lecture religieuse de l'histoire admet une sobre capacité critique du présent et demande un sens fort du passé.

 

 

Oasis chaque numéro de la revue nous rappelle bien que le choix du titre est lié à la célèbre affirmation de Jean-Paul II tirée du discours à Damas à la mosquée des Omeyyades du 6 mai 2001 indique à ce propos un cheminement précis. Celui d'une rencontre avec Dieu miséricordieux, avec nos frères et nos sœurs dans le lien de la religion. Il ne sera pas non plus inutile de rappeler aussi que la méthode selon laquelle nous voulons engager une confrontation sans limite avec les problèmes qui dérivent du processus de mélange inédit entre les peuples est celle de passer humblement à travers la présence des minorités, éprouvées mais intensément testimoniales, de nos frères chrétiens. La valeur de cette méthode s'est déjà plusieurs fois affirmée dans sa capacité de contraindre, nous les chrétiens d'Occident, à dépasser l'intellectualisme qui nous afflige de façon endémique et dans le fait de pro-voquer nos frères d'Orient à assumer jusqu'au bout le devoir de nous accompagner pour aller à l'encontre des religions et, de façon particulière, de l'Islam dans ses diverses formes.

 

 

A partir du premier numéro de la revue, nous utilisions déjà « la métaphore audacieuse» de « l'inévitable avènement d'une sorte de métissage de civilisations ». Et nous poursuivions en définissant au sens figuré ce métissage comme « mélange de cultures et de faits spirituels qui se produisent quand des civilisations différentes entrent en contact », et en concluant toutefois que « nous avons du reste en commun la nature humaine sur laquelle s'appuie la famille des peuples ». En l'espace de désormais presque trois ans de ces premières affirmations, il était nécessaire de choisir explicitement comme thème cette catégorie interprétative. Nous l'avons fait au cours de la réunion annuelle du comité scientifique, occasion pour un contrôle à la fois théorétique et pratique, sur les limites objectives à l'intérieur desquelles il s'agit de conserver la thèse du métissage ou d'y renoncer ; un grand nombre des articles qui suivent sont le résultat de ce travail en commun.

 

 

Le choix de la catégorie du métissage eut en moi le caractère d'une in-ventio intuitive, provoquée par la question d'un journaliste. Il n'est pas né de l'étude de ce qui a été écrit à ce propos, mais plutôt de mes voyages au Mexique et, en particulier, de la prise en considération du caractère fortement métis du peuple mexicain. Le recours à cette catégorie naissait aussi de l'insatisfaction que l'usage de termes traditionnels comme identité, dialogue, intégration, multiculturel et même interculturel continuait à produire en moi face à l'aspect multiforme du processus.

 

 

Les processus historiques sont avant tout de l'ordre des événements et par conséquent en dernier lieu imprévisibles et pas dominables. Toutefois, à travers l'interaction et la durée des facteurs dont ils sont constitués, non seulement ils peuvent être toujours mieux connus, mais aussi dans des limites qui ne sont certainement pas établies a priori, orientées. Le processus de métissage de civilisations et de cultures aussi, même dans sa réalisation tumultueuse et souvent violente, demande à être affronté avec une attitude critique positive. Celle-ci s'appuie en dernier lieu sur la double conviction ferme que nous avons rappelée à d'autres occasions. Tout d'abord l'aspiration à l'universalité et à l'unité constitutive du cœur de l'homme qui est fait pour la vérité. L'expérience humaine élémentaire, commune à tous les hommes de tous temps et de toutes cultures, en est la confirmation éclatante . Tout homme et toute femme vit chaque jour d'affection, de travail et de repos. Ce sont les symboles d'un langage dynamique universel qui ne cesse pas d'unir la famille humaine. Et nous en connaissons bien la raison. Elle réside et c'est là la seconde conviction dans le fait qu'un Père a ouvert sa demeure en créant toute l'humanité et, en nous recueillant amoureusement de partout, il nous ramène dans sa maison aux portes ouvertes. Dieu guide l'histoire avec un dessein précis, auquel les mouvements contradictoires de notre liberté et la puissance de la liberté du malin ne peut pas résister, à la fin. Il veut que tous les hommes soient sauvés, il les veut « fils dans le Fils ». L'aventure humaine de la liberté de chaque être humain et de chaque peuple ne fait rien d'autre que montrer la profondeur de l'amour de Dieu qui a choisi, pour se communiquer, de passer, avec la croix du Christ, à travers la liberté finie et son vagabondage continu.

 

 

Cet état de choses nous appelle à la responsabilité du travail fatigant de lecture des circonstances historiques. Une lecture qui ne peut jamais éviter l'exposition de soi-même : le témoignage. Les religions et les cultures, dans leur insurmontable polarité d'universel et de particulier, se trouvent au sein de ce dessein unitaire. Au contraire, elles l'exaltent dans le jeu des différences qui, par la puissance de l'événement trinitaire, se donnent à la fin seulement dans l'unité. L'unité et par conséquent l'universalité est l'alfa et l'oméga de l'histoire car elle ne craint pas la différence du moment qu'elle vit de façon parfaite et non pas contradictoire dans le même suprême fondement (Trinité). D'où et pourquoi une culture ou une religion naît-elle ces derniers temps si ce n'est de l'humble reconnaissance que le mystère de Dieu dépasse toute compréhension humaine ? « Si comprehendis, non est Deus » (Augustin). « Incomprehensibile incomprehensibiliter comprehenditur » (l'incompréhensible [le fondement] est compris comme in-compréhensiblement : formule paradoxale tirée d'un passage de De Trinitate de l'Evêque d'Hippone , qui rappelle aussi Anselme dans le Monologion et Thomas dans la Summa ). C'est la façon dont le mystère de Dieu nous attire à Soi, comme le montrent, de façon gratuite et splendide, les merveilles de la Révélation chrétienne. Cela se passe au niveau de l'intelligence personnelle, mais ce qui est valable pour l'intelligence personnelle qui est de toute façon une intelligence "incarnée" et solidaire avec toute l'humanité, advient aussi pour les cultures et les religions qui au fond ne sont pas autre chose qu'une expression personnelle et communautaire de la conscience de soi d'un peuple déterminé. Dieu se donne donc de quelque façon aux hommes, tous marqués d'un sens religieux inextirpable. Il se donne pleinement en Jésus-Christ, sa Révélation vivante et personnelle. Comme dit le concile Vatican II, Il vient « pour tous les hommes de bonne volonté, dans le cœur desquels la grâce travaille de façon invisible » (GS 22). Cela signifie que la Révélation chrétienne est par sa nature méta-culturelle. Comme l'affirme la Fides et ratio, aux paragraphes 70-72, elle peut être accueillie dans toute forme de culture et c'est justement pour cela qu'elle n'est réductible à aucune culture. La Révélation du Dieu Un et Trin est révélation de l'Ineffable, elle est comme le buisson ardent de Moïse qui ne se consume jamais, dont on ne peut pas s'approcher de façon directe sans se voiler, sans ôter ses chaussures. Cultures et religions sont comme le voile et les chaussures de l'histoire de l'humanité. Rien de moins et rien de plus. Quelque chose auquel on ne peut historiquement pas renoncer, mais jamais absolument définitif. Cette vision, confirmée avec autorité dans la Fides et ratio, est extraordinairement importante car elle libère doublement. D'une part elle nous fait comprendre que le conversatus est cum hominibus de Dieu en Jésus-Christ dit l'infinie miséricorde de l'Absolu par rapport à notre contingence. Celle-ci est embrassée jusqu'à la plus infime et secondaire des manifestations culturelles et religieuses de la coutume et de la vie d'un peuple, et transmise à l'éternité. D'autre part, l'altérité où le mystère se maintient ouvre à l'expérience humaine la capacité critique de purification et de détachement éventuel de cultures et de religions, selon l'insurmontable principe méthodologique énoncé par Paul : « mais vérifiez tout ; ce qui est bon, retenez-le » (cf. 1 Th 5,21). L'annonce du logos-amour de saint Jean, le Fils de Dieu incarné, Jésus-Christ vrai Dieu et vrai homme, permet à ceux qui y adhèrent dans la foi de mettre pleinement en valeur les cultures et les religions en renonçant aussi justement à ce qui se révèle caduc.

 

 

Ces observations semblent à première vue mieux se référer à la catégorie de l'interculturel qu'à celle du métissage. A première vue la catégorie d'interculturel semble mieux permettre la construction d'un espace commun de reconnaissance, au-delà des tranchées identitaires, mais en deçà d'hybridations chaotiques et de dangereux syncrétismes. Personnellement toutefois, je me permets d'insister sur une certaine préférence à donner à la catégorie de métissage. D'autant plus que, comme il est impensable de reconduire la description du processus de brassage d'hommes et de peuples à une unique catégorie, il est inévitable que le privilège donné à l'une comportera la nécessité de faire continuellement recours à toutes les autres qui peuvent ouvrir une discussion, pour mieux rendre compte du processus dans la tentative de l'orienter. Dans ce sens aucune catégorie, même celle du métissage, ne peut devenir "la" méthode avec laquelle on puisse affronter le phénomène du mélange. Il serait grave de la transférer du niveau de la description des faits et du niveau de l'orientation prescriptive. D'autant plus que, comme toute catégorie, elle est lourdement compromise non seulement biologiquement, mais aussi idéologiquement.

 

 

Toutefois, si elle est bien tenue dans les limites imposées par la spécification "métissage de civilisations et de cultures", elle me semble, malgré tous les risques auxquels elle est exposée, une catégorie à protéger. A laquelle de quelque façon subordonner les autres (interculturel, intégration, identité, dialogue, etc.) et pas le contraire. La raison de cette préférence vient de ma part du caractère extrêmement réaliste, pour ainsi dire sanguin, que le terme métissage exprime. Cela le rend plus capable de lire le processus historique en acte tandis qu'il le laisse ouvert à des délimitations nécessaires rigoureuses, ce qui, du reste, serait exigé aussi par toutes les autres catégories. Ou plutôt, dans ce sens je me permets d'ajouter que, revenant souvent ces dernières années sur ce thème, évidemment pas de façon rigoureusement académique, je me suis convaincu que même l'emploi métaphorique de cette catégorie doit être atténué et que le maintien du lien avec sa genèse biologique ne doit pas se perdre. Le christianisme je reviens ici à l'exemple du Mexique doit-il peut-être craindre la fusion de races et de peuples qui a passé à travers la génération de personnes dont les parents sont de peuples différents ? Avec toute la douleur que cela comporte, cette donnée ne conserve-t-elle pas un écho de la destruction du mur qui sépare pour « de deux peuples n'en faire qu'un », à laquelle se réfère la Lettre aux Ephésiens (cf. Ep 2,14) ?

 

 

Le fait acquis du métissage impliquant la reconnaissance que l'histoire est inévitablement le lieu de rencontre qui toutefois passe souvent à travers le conflit et que la paix qu'il faut toujours poursuivre nous est donnée, comme dit Paul, « si possible » (cf. Rm 12,18), ne dit-il pas que Dieu seul est le maître de l'avenir ?

 

 

Sans céder à de faciles irénismes ou à de naïfs optimismes quant au processus qui nous porte à revoir nos instruments culturels et aussi juridiques (en passant, pour reprendre l'expression du prof. Cesare Mirabelli, « d'un métissage des droits à un droit du métissage »), nous pouvons toutefois être sûrs que c'est là, dans les faits, la route qui se présente aujourd'hui devant nous. Une route à laquelle on n'a peut-être pas pensé, certainement ardue, mais que nous avons déjà commencé à parcourir. Cela ne vaut donc rien de s'attarder sur les tranchées illusoires d'une identité, au sens de fermeture, en oubliant que le danger pour l'Occident réside plutôt dans le fait de devenir toujours plus, comme le disait de façon géniale le poète Eliot, des « hommes empaillés ».

 

 

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