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Religion et société

Faut-il interdire le crucifix dans les écoles publiques italiennes?

La sentence de la Cour européenne des droits de l’homme qui a sanctionné l’Italie pour l’exposition du crucifix dans les écoles publiques a été formulée sous l’égide de la liberté religieuse. Les juges de Strasbourg l’ont considérée comme une violation évidente de la neutralité de l’État et une discrimination à l’encontre des non catholiques. On peut toutefois pousser l’observation plus loin et parvenir à au moins trois conclusions.

 

 

Présent depuis cent cinquante ans – sinon plus, selon les régions du pays – dans les salles de classe, le crucifix devrait disparaître au nom de la plus ancienne des libertés modernes, la liberté religieuse ; la majorité des italiens, au moins si l’on s’en tient à certains sondages, considèrent en toute tranquillité que ce symbole devrait rester où il est. Et ce, surtout, dans la totale insouciance de ce que la Cour elle-même avait déjà qualifié par ailleurs comme une « marge d’appréciation des États ». Ceux-ci, tout en étant tenus de garantir la protection des droits énoncés dans la Convention, devraient avoir des espaces de manœuvre, pour adapter ces libertés aux circonstances concrètes historiques, religieuses et culturelles qui leur sont propres. Toutefois, la Cour ne s’occupe pas de cette marge, qui laisse la place à une tutelle uniforme de la liberté de conscience. Il semble que l’on passe d’un cadre de droits partagés à une tutelle homogène : il nous vient de la Cour européenne un modèle de référence des libertés qui enlève leur espace aux États.

 

 

En même temps que cette marge, les juges balayent toute conception de la liberté qui n’est pas celle entendue dans un sens purement individualiste. Tandis qu’à juste titre ils prennent en considération la liberté de conscience de ceux qui ne désirent pas être obligés de voir ce symbole chaque fois qu’ils s’assoient sur leur banc d’école, ils ne se soucient pas le moins du monde de la majorité des italiens qui désirent que ce symbole demeure là où il est. La seule liberté qui reste sur le terrain est celle des individus. Si l’on conjugue cet aspect avec celui vu ci-dessus, on en vient à se demander à quelle fin sont destinées les démocraties qui gardent un rapport privilégié avec certaines confessions religieuses, de la Grande-Bretagne à la Grèce, de l’Irlande au Danemark. La Cour de Strasbourg va-t-elle découvrir que l’Europe est disséminée de théocraties ?

 

Mais, en fin de comptes, la liberté religieuse et de conscience est-elle vraiment la première préoccupation de la Cour ? En reparcourant certaines de ses sentences en la matière, on peut esquisser un tableau différent. De Strasbourg, sont parvenus des soutiens répétés à l’égard de la Turquie : lorsque celle-ci a obligé un parti à se dissoudre parce que, selon certaines déclarations de ses membres, il voulait favoriser le retour du droit islamique ; lorsqu’elle a sanctionné une œuvre littéraire parce qu’elle critiquait l’Islam ; lorsqu’elle a interdit le voile dans les universités. La France a, quant à elle, reçu de sa part un informel nulla osta avant de procéder à la mise en application de la loi sur le port des symboles religieux dans les écoles.

 

Ce troisième aspect referme le cercle et illustre encore plus clairement que les autres la préoccupation de la Cour européenne. En réalité, celle-ci ne défend pas la liberté religieuse mais la craint : elle la protège, mais pour la tenir en dehors de l’espace public. L’antidote au conflit consisterait à affaiblir le pluralisme culturel et à atténuer les identités individuelles et collectives. En un mot, appauvrir le débat.

 

 

L’Église catholique craint-elle de perdre sa position privilégiée ? Ce n’est pas cela qui est en jeu. Comme l’on remarqué à plusieurs reprises d’éminentes figures catholiques telles que le Patriarche de Venise, empêcher l’expression culturelle de la foi appauvrit la vie sociale au lieu de la favoriser. L’Église et les nombreux musulmans qui craignent la perte du crucifix comme une défaite personnelle s’en rendent compte. Ces derniers voient loin, du reste : ceux qui se sont exprimés contre la croix s’étaient déjà exprimés contre le voile.

 

 

La Cour, dans son argumentation, met en opposition frontale la présence du symbole dans les salles de classe et la formation d’une pensée critique. Un thème qui est cher au Pape, vue son insistance sur la nécessité « d’élargir la raison». Mais sommes-nous certains que dépouiller les salles de classe donne davantage d’espace à la raison ?

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